L'IN­TER­VIEW TECHNIKART

BER­TRAND BLIER & CABADZI

Technikart - - SOMMAIRE - PAR LOUIS-HEN­RI DE LA ROCHEFOUCAULD & LÉONTINE BOB PHO­TOS GWEL HERVOUËT

C’est la bi­zar­re­rie de la ren­trée : un disque entre élec­tro et hip-hop construit au­tour des dia­logues de Ber­trand Blier. Une pan­ta­lon­nade à la Fauve ? Non, une mu­sique abra­sive que ne re­nie­rait pas Ar­naud Mich­niak (Diabologum, Pro­gramme). Cu­rieux d’en sa­voir plus sur ce pro­jet qui nous change des boy-scouts de la chan­son et des ven­deurs de ke­babs du rap (en­trez ici, Vian­ney et Jul !), on a contac­té les in­té­res­sés. Ren­dez-vous fut pris un ma­tin de la fin juin rue du Fau­bourg Pois­son­nière, chez Blier.

Le jour dit, on re­trouve au pied de l’im­meuble l’un des deux Cabadzi, le bon­dis­sant Lu­lu. Une amie qui a dé­jà in­ter­viewé Blier à do­mi­cile nous a mis en garde contre son chien – un vrai frot­teur. Ce jour-là, la bête est calme. Tout aus­si dé­ten­du, li­mite dé­ta­ché, Blier nous ac­cueille avec son air go­gue­nard et re­ve­nu de tout à la Paul Léau­taud. À 78 ans, il fait son âge. Traîne un peu des pieds. On tra­verse en­semble le sa­lon où des bou­teilles de vin vides traînent sur la table. Dans le vaste sa­lon, la bi­blio­thèque est bien fournie. Pas mal de Pléiade. Du Joyce et du Con­rad. La porte du bu­reau étant en­trou­verte, on aper­çoit l’Os­car dé­cro­ché en 1979 pour Pré­pa­rez vos mou­choirs. À dé­faut de mou­choirs, on sort nos ques­tions. Lu­lu roule une pre­mière ci­ga­rette et parle en­thou­siaste en fai­sant de grands gestes. Blier al­lume sa pipe im­pas­sible. Il ne dit rien. Ça ne va pas être une mince af­faire de l’in­ter­vie­wer, ce­lui-là, s’il se montre aus­si tai­seux. For­çant notre na­tu­rel sé- vère, on tente une plai­san­te­rie. Chou blanc. Le vieux chauve conti­nue de fu­mer dans sa barbe. Ouf : il se dé­ri­de­ra peu à peu. On n’est pas bien, là, dé­con­trac­té du ma­gné­to ?

Tout a com­men­cé dans cet ap­par­te­ment en juillet 2015. Comment s'étaient pas­sées vos pre­mières ren­contres ?

Ber­trand Blier : Ça a été dif­fi­cile, parce qu’ils ne sont pas très sym­pa­thiques, ces Cabadzi. J’avais pris sur moi-même en me di­sant que c’étaient des jeunes, qu’il fal­lait les ai­der.

Lu­lu (Cabadzi) : On était contents que Ber­trand nous re­çoive. Et on était très im­pres­sion­nés.

B.B. : Chan­geons de su­jet, s’il vous plaît… Il m’est ar­ri­vé un truc fa­bu­leux : je viens de voir le re­make des Val­seuses qui va sor­tir aux ÉtatsU­nis. Ça a été fait par John Tur­tur­ro, avec mon ac­cord. C’est fan­tas­tique, vrai­ment va­che­ment bien. Les Val­seuses vues par un Amé­ri­cain, avec beau­coup de res­pect. Tur­tur­ro a re­fait pra­ti­que­ment le même film. Il re­prend le rôle de De­par­dieu. Un autre mec dont j’ai ou­blié le nom

(Bob­by Can­na­vale, ndlr) joue De­waere. Et c’est Tau­tou qui joue Miou-Miou.

L.C. : Ça marche, Tau­tou en Miou-Miou ? B.B. : Ah oui, elle est bonne. Et puis il y a Su­san Sa­ran­don qui fait Jeanne Mo­reau – elle est net­te­ment su­pé­rieure à Jeanne. C’est très mar­rant parce que Tur­tur­ro a pris une mu­sique un peu

« C’EST QUOI, DIABOLOGUM ? C’EST LA PRE­MIÈRE FOIS QUE J’EN­TENDS PRO­NON­CER CE MOT. » – BER­TRAND BLIER

iden­tique à ce que j’avais mis moi, c’est-à-dire une mu­sique po­pu­laire : les Gip­sy Kings.

Re­ve­nons à nos mou­tons. Lu­lu, il y a deux ans, tu avais dé­jà des ma­quettes ?

L.C. : On avait un mor­ceau. L’idée, ça n’était pas de faire un al­bum, juste un EP, un trip mu­si­cal qui prenne les dia­logues des films de Ber­trand et les mette en mu­sique, entre élec­tro, hip-hop, club­bing. Il y avait aus­si un tra­vail de ré­écri­ture. On avait réus­si à avoir le contact de Ber­trand, hop, on était ar­ri­vés avec ce pre­mier mor­ceau, on avait par­lé trois heures, et à la fin il nous avait don­né son ac­cord. Puis à chaque fois qu’on avait un mor­ceau, on re­ve­nait lui faire écou­ter ici sur sa chaîne hi-fi.

Et vous, Ber­trand, qu’est-ce qui vous avait convain­cu ? On ne vous ima­gine pas écou­tant du hip-hop…

B.B. : Pas trop, non. J’en écoute mal­gré moi parce que j’ai des en­fants. Ce qui m’a sé­duit, c’est l’uti­li­sa­tion mu­si­cale du dia­logue. Ça, c’était très bluf­fant. Ce n’était pas du tout ce que j’avais en­vi­sa­gé de faire. Moi, je n’ai ja­mais écrit de chan­son. Tout d’un coup, en pre­nant mes dia­logues et en ajou­tant de la mu­sique, eux ar­ri­vaient à un truc qui m’a beau­coup plu. Je me suis dit qu’il fal­lait en­cou­ra­ger ces pe­tits gars.

L.C. : Nous, c’était vrai­ment le rap­port aux films de Ber­trand qui nous mo­ti­vait, l’im­por­tance so­cié­tale qu’ils ont. On est tom­bés sur Les Val

seuses au dé­part. On peut le prendre comme un film pro­voc, va­chard, presque po­tache, alors que der­rière il y a une sorte de sens as­sez hal­lu­ci­nant. Après, on a vu Te­nue de soi­rée, un film énorme, su­per mo­derne quand on a l’a re­dé­cou­vert en 2015 sur fond de Ma­nif pour tous. On trou­vait ça dingue : ce film date de 1986, on était trente ans plus tard et on avait re­cu­lé par rap­port à ce film qui, quand il est sor­ti, avait sû­re­ment cham­bou­lé un peu la so­cié­té sur la ques­tion du genre…

B.B. : C’était sur­tout un film contem­po­rain du si­da, hé­las. L’épi­dé­mie est ar­ri­vée à ce mo­ment-là. Lu­lu, quelles ré­fé­rences mu­si­cales avais­tu en tête au dé­but du pro­jet ? On pense for­cé­ment à l’al­bum #3 de Diabologum, avec le mor­ceau qui re­prend le mo­no­logue de fin de La Ma­man et la Pu­tain… L.C. : Je suis fan d’Ar­naud Mich­niak, de Diabologum, et en­core plus de Pro­gramme. J’ai vrai­ment ado­ré Mich­niak à l’époque de Pro­gramme, c’était in­croyable, c’est ça qui m’a pous­sé à faire de la mu­sique. C’est dom­mage, ça n’a ja­mais vrai­ment ex­plo­sé Pro­gramme, c’était sans doute trop dark. J’écou­tais aus­si beau­coup les sor­ties du la­bel An­ti­con.

B.B. : C’est quoi, Diabologum ? C’est la pre­mière fois que j’en­tends pro­non­cer ce mot.

L.C. : Un groupe my­thique des an­nées 90 qui a ré­in­ven­té la chan­son. C’était as­sez rock sur le fond, avec un phra­sé poé­tique proche du slam, comme on dit main­te­nant. C’est l’ori­gine du hip-hop in­tel­lo fran­çais. On s’ins­crit dans cette fa­mille. On par­lait d’Eus­tache. Ber­trand, que pen­sez-vous de lui et de son cinéma ? Les Val­seuses (1974) et La Ma­man et la Pu­tain (1973) ne sont-ils pas l’en­vers et l’en­droit d’un même film ? Go­gue­nard et al­lègre chez vous, plus grave et mé­lan­co­lique chez Eus­tache… B.B. : Je ne peux pas vous ré­pondre : je connais mal Eus­tache. Je me doute qu’il doit y avoir un air de fa­mille, la fille per­due, tout… Je me sou­viens d’une adap­ta­tion pour le théâtre avec Anouk Grin­berg, à Bo­bi­gny, c’était bien. Mais je n’ai ja­mais vrai­ment vu La Ma­man et la Pu­tain, juste des bouts. Ça me pa­raît in­croyable ! Au dé­but des an­nées 70, vous ne vous in­té­res­siez pas à Eus­tache ? B.B. : Non, non, non. L.C. : C’est vrai qu’il y a des atomes cro­chus, je suis d’ac­cord. Ça marche en né­ga­tif.

B.B. : Il y a beau­coup de gens qui ont des atomes cro­chus ! Moi, mes ins­pi­ra­tions étaient plu­tôt amé­ri­caines. Ku­brick, no­tam­ment ? B.B. : Non, je pen­sais aux pe­tits films in­dé­pen­dants qu’on ado­rait à cette époque-là, genre le truc sur la route-là… Ea­sy Ri­der ?

B.B. : Ea­sy Ri­der, voi­là, et puis plein d’autres qui ont été faits dans la fou­lée. La com­pa­rai­son entre vous et Den­nis Hop­per est frap­pante : en 1969, Hop­per met du folk et du rock dans Ea­sy Ri­der ; en 1988, du rap dans Co­lors. Alors que vous avez sem­blé vous foutre des nou­velles mu­siques… B.B. : Elles ne m’ont ja­mais in­té­res­sé vrai­ment, je ne sais pas pour­quoi… Pour ce qui est du

« ELLE FAIT QUOI DES­PENTES ? COMME BER­TRAND : ELLE PREND DES DÉSÉQUILIBRÉS POUR RE­DON­NER DU SOUFFLE AU QUO­TI­DIEN. » – LU­LU (CABADZI)

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