COMMENT SUR­VIVRE À... LA REN­TRÉE

D'OÙ VIENT CETTE HA­BI­TUDE DE QUIT­TER DES EN­DROITS PARADISIAQUES À LA FIN DU MOIS D'AOÛT ? NOTRE CHRO­NI­QUEUR A LA RÉ­PONSE.

Technikart - - SOMMAIRE - Der­nier ou­vrage pa­ru : Un Chien en ville (Ri­vages)

Fi­ni les dia­logues bon mar­ché au bar du port et les bai­sers vo­lés entre deux ca­bines de plage. Il est temps de dire au re­voir à l’Océan qui nous lé­chait les pieds chaque ma­tin. Pas évident de se faire à l’idée, mais l’été s’ap­prête à ti­rer sa ré­vé­rence alors que l’orage du quo­ti­dien gronde dans notre agen­da. – T’as pris mon passeport ?, me de­mande Fleur en s’as­seyant sur sa va­lise pour ten­ter de la fer­mer. – Ma ché­rie, pour faire Le Pou­li­guen–Pa­ris, tu ne de­vrais pas en avoir be­soin. – Si, jus­te­ment. Il y a une fron­tière gi­gan­tesque entre Pa­ris et le reste du monde. Et je ne suis pas cer­taine de pou­voir la fran­chir... Pour­sui­vant son ef­fort, ma fian­cée se contor­sionne pour em­pri­son­ner ses sou­ve­nirs de va­cances dans un ba­gage trop pe­tit pour son ave­nir. En route vers la gare, nous sa­luons l’élé­gance de la mer qui nous fait des clins d’oeil en s’échouant sur le sable fin de la baie... Pa­tien­tant au wa­gon-bar, la presse ré­gio­nale m’ap­prend qu’un an­cien Pre­mier mi­nistre de droite a re­trou­vé du tra­vail. J’ai mal aux chô­meurs qui m’en­tourent et com­mande un croque-mon­sieur pour sur­mon­ter la nou­velle. Un type gras comme un chauf­feur de taxi avale des bières à n’en plus fi­nir pen­dant qu’une bande d’ados ont les yeux ri­vés sur leur Nin­ten­do. L’heure de la dé­bauche est pas­sée, il nous faut dé­sor­mais vo­guer vers ce pays qui s’ap­pelle l’ar­gent. C’est à cause de lui que nous fai­sons nos car­tables, et aus­si parce que les femmes n’aiment pas les pauvres. – T’as ré­ser­vé un Uber ?, m’in­ter­roge Fleur alors qu’elle fait le tri par­mi ses amis vir­tuels. – Je m’en oc­cupe dès que la ban­lieue pointe le bout de son nez. T’en veux ? La brin­dille plante ses dents du bon­heur dans le pain mou re­cou­vert de fro­mage que je lui tends. En la re­gar­dant mâ­cher le goût de son en­fance, je m’at­tarde sur son vi­sage cou­vert de tâches de rous­seur. Fleur est plus belle qu’à l’al­ler. Le so­leil et le sel ont ren­du son vi­sage plus ap­pé­tis­sant que toutes les crêpes que nous avons dé­vo­rées jus­qu’ici. Et si son corps a su­bi les as­sauts de la na­ture en s’écor­chant contre les ro­chers, les ci­ca­trices qu’elle porte sur sa peau ca­ra­mé­li­sée sont des chefs-d’oeuvres à l’image des der­niers buts ins­crits par Ney­mar au Pa­ris Saint-Ger­main. Sur le quai de la gare Mont­par­nasse, je serre Fleur contre moi et res­pire le par­fum de li­ber­té qui se dé­gage de ses che­veux quand elle me glisse un bout de pa­pier au creux de la main. Dans la voi­ture qui nous conduit dans notre antre, je lis les mots qu’elle a gri­bouillés sur un post-it : – 1 Ré­no­vons notre chambre à cou­cher. Du 9 au 16 sep­tembre, 100 créa­teurs font de Pa­ris la ca­pi­tale du de­si­gn. Pro­fi­tons-en pour dé­cou­vrir leurs idées alors que des pa­rents in­dignes pa­tientent des heures sous la pluie avec leurs en­fants pour as­sis­ter aux Jour­nées du pa­tri­moine. Atroce. – 2 Man­geons moins de sucre pour en­fi­ler nos vê­te­ments sans re­gret­ter nos soi­rées ar­ro­sées du mois d’août. Le gou­ver­ne­ment s’ap­prête à nous ser­rer la cein­ture, les syn­di­cats vont dé­fer­ler sans maillot de bain sur les trot­toirs et Cy­ril Li­gnac anime Les Rois du gâ­teau sur M6. Une bonne oc­ca­sion de nous nour­rir la ré­tine sans in­toxi­quer notre es­to­mac. – 3 Dan­sons tout l’au­tomne. Si nous avons je­té par-des­sus bord tous ceux qui écou­taient « Des­pa­ci­to » cet été, re­trou­vons-nous le 23 sep­tembre pour par­ti­ci­per à la Tech­no Pa­rade. – 4 Lire ou mé­dire, ne pas choi­sir. Puisque la ren­trée lit­té­raire existe tou­jours, au­tant en­va­hir la li­brai­rie avant que Snap­chat ne fasse dis­pa­raître l’im­pri­me­rie. Au 18 rue le Ver­rier, 75006, la ra­vis­sante Léa S. nous ai­de­ra à sur­vivre dans cette guerre sans mer­ci, li­vrée par des es­claves à la solde d’édi­teurs vo­races. P.S. J’ai per­du le por­table de Fran­çois-Hen­ri Dé­sé­rable mais j’ai re­nou­ve­lé ton abon­ne­ment au Point, alors évite les édi­tos de Gas­pard Koe­nig et can­tonne-toi à ceux de Pa­trick Bes­son, s’il te plaît. – 5 De­man­dons une aug­men­ta­tion à notre boss. Dans un pays qui nous colle une amende pour tout et n’im­porte quoi, il est temps de vivre à la hau­teur de nos es­pé­rances. Avec les prix de l’im­mo­bi­lier qui n’ar­rêtent pas de s’en­vo­ler et l’ac­tion Fa­ce­book dé­sor­mais in­ac­ces­sible à notre por­te­feuille, l’heure des né­go­cia­tions a sonné. Pour nous don­ner du cou­rage, pen­sons à toutes les ca­ra­vanes croi­sées sur le che­min du su­per­mar­ché. Grâce à la prime, l’an­née pro­chaine, nous pour­rons en­fin par­tir sur une plage à l’abri des pa­ra­sols et des chaises en plas­tique.

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