LA MODE

YU JORDY FU

Technikart - - SOMMAIRE - Yves Adrien pu­blie­ra en 2018 aux édi­tions Mul­tiple.

Londres ; Jean-Pierre Tur­mel, qui monte Sor­dide Sen­ti­men­tal à Rouen ; Da­niel Miller, fon­da­teur de Mute Re­cords (De­peche Mode, Nick Cave, etc.) qui se ré­vé­le­ra le sou­tien le plus fi­dèle et pa­tient de Boyd Rice ; Yves Adrien à Pa­ris…

MAU­VAIS TI­MING

Ar­tiste fran­co­phile ba­sé à Den­ver, vi­si­ter Pa­ris de­vient une prio­ri­té pour Boyd. Il s’y rend une pre­mière fois en 1978 (« C’était exac­te­ment 10 ans après les ré­voltes étu­diantes de mai 1968, pré­cise-t-il du sa­lon kitsch de sa mai­son du Co­lo­ra­do. On pou­vait en­core y voir les rues dans les­quelles man­quaient les pa­vés je­tés par

les ma­ni­fes­tants sur la police »), une deuxième en 1979 (il loge chez Phi­lippe Bailly du col­lec­tif d’ar­tistes Ba­zoo­ka qui lui fait dé­cou­vrir le pre­mier al­bum de Joy Di­vi­sion, Unk­nown Plea­sures, sur sa pla­tine ; Boyd pré­fère un autre disque de sa col­lec : un tube yéyé de Frank Ala­mo, « Le Chef de la bande »).

Si Pa­ris fas­cine alors au­tant le jeune Amé­ri­cain, c’est qu’il a consta­té, en li­sant des bio­gra­phies d’ar­tistes, que toutes ses idoles avaient en com­mun de s’y être ins­tal­lées un temps. Ar­mé d’une va­lise de livres afin de re­trou­ver leurs adresses, l’homme en noir se rend compte que

son ti­ming est mau­vais. « Je vou­lais suivre leurs pas, avoue-t-il. J’avais mis de l’ar­gent de cô­té afin de m’ins­tal­ler en tant qu’ar­tiste à Pa­ris. Mais plu­sieurs ga­le­ristes m’ont dit que New York était dé­sor­mais le centre du monde de l’art, que m’ins­tal­ler à Pa­ris se­rait une fo­lie. Donc je suis res­té aux États-Unis. Mal­gré tout, grâce à ce pè­le­ri­nage, j’ai pu voir la ville avant sa mo­der­ni­sa­tion mas­sive. »

De pas­sage à Londres, Boyd dé­couvre

l’exis­tence de cet « écri­vain-cri­tique du fu­tur », un cer­tain Yves Adrien, par Ge­ne­sis P. Or­ridge, à Londres. In­tri­gué, il se fait ra­con­ter ces sin­gu­lières « con­fes­sions d’un co­baye du siècle » (le sous-titre de NovöVi­sion), ce jour­nal in­time et éru­dit dans le­quel l’au­teur s’exa­mine avec froi­deur. Adrien y ac­cu­mule des listes et des instantanés fa­çon rap­port de police. À l’ins­tar des fu­tu­ristes ita­liens, qui voyaient de la beau­té dans les ma­chines, lui trouve de la beau­té dans les zones in­dus­trielles, mais aus­si dans la pop plas­tique d’AB­BA – le groupe étant aus­si l’une des grandes ma­rottes (avec les pou­pées Bar­bie et les parcs d’at­trac­tion Dis­ney) de Boyd…

En ar­ri­vant en France pour la troi­sième fois, en 1980, l’Amé­ri­cain de­mande à sa connais­sance de Sor­dide Sen­ti­men­tal, JeanPierre Tur­mel, de lui pré­sen­ter le dé­jà my­thique Adrien. Ce se­ra chose faite à l’oc­ca­sion d’un concert d’Edith Ny­lon. « Il y avait tel­le­ment de monde dé­bor­dant sur la rue qu’un agent de sécurité a dû ve­nir m’ex­traire de la foule et m’ac­com­pa­gner à la loge VIP, ca­chée par des ri­deaux de ve­lours rouge, où Yves Adrien te­nait sa­lon » , se sou­vient Boyd Rice. Dans le saint des saints, Rice ob­serve Adrien. Ce­lui-ci porte à sa bouche un fume-ci­ga­rette qu’il tient dans ses mains gan­tées de cuir noir. Ses che­veux sont col­lés en ar­rière, et il parle « comme un mort », se dit l’Amé­ri­cain. Boyd, lui, est plus sim­ple­ment vê­tu d’une che­mise et d’un pan­ta­lon noir qui lui donnent l’air d’être n’im­porte quel fan de cold­wave lamb­da, de Pa­ris à Vla­di­vos­tok. Les uni­formes fas­ci­sants, qui pro­vo­que­ront tant, vien­dront plu­sieurs an­nées plus tard. Jean-Pierre Tur­mel ayant pris soin de le pré­ve­nir des ma­nières ex­cen­triques d’Yves Adrien, Boyd ne se montre pas dé­rou­té de se re­trou­ver face à « l’être le plus “plas­tique” qu’[il ait] pu ren­con­trer dans [sa] vie, à tel point que l’on se de­mande s’il est vé­ri­ta­ble­ment hu­main ». Le brui­tiste pro­voc et le dan­dy post-hu­main sont faits pour s’en­tendre. « Il était clai­re­ment un homme très fin avec une grande cu­rio­si­té in­tel­lec­tuelle, dé­crypte Boyd Rice. En même temps, il sem­blait avoir, d’une ma­nière ou d’une autre, ef­fa­cé sa per­son­na­li­té. Comme s’il avait réus­si à se dé­bar­ras­ser du concept même d’émo­ti­vi­té afin d’ha­bi­ter en­tiè­re­ment le monde des idées. Si c’était une af­fec­ta­tion, c’était la meilleure que j’aie ja­mais vue. »

« COMME UNE CAS­SETTE »

En jan­vier 1981, Boyd Rice re­trouve Pa­ris pour deux con­certs qu’il doit don­ner en pre­mière par­tie d’un autre groupe si­gné sur le la­bel Mute, Fad Gad­get, pro­jet du Lon­do­nien Frank To­vey qui hy­bride pop new-wave et so­no­ri­tés brui­tistes. Les con­certs se tiennent aux Bains Douches, la boîte dé­co­rée par Phi­lippe Stark et Da­vid Ro­chline (les murs et le pla­fond des bains sont peints avec de l’orange fluo­res­cent) alors au faîte de sa bran­chi­tude, et où se pro­duisent toutes les stars mon­tantes de la cold-wave. Boyd Rice donne un de ses shows dont il a le se­cret : bruyant, court, fou­traque. Avec des spec­ta­teurs ne sa­chant pas s’ils ont eu droit au meilleur ou au pire concert de leur vie (lire la cri­tique du Monde en en­ca­dré).

Yves Adrien, pré­sent dans la salle, est na­tu­rel­le­ment em­bal­lé. Mais quand les deux hommes se re­trouvent après le concert, Boyd manque de ne pas re­con­naître le Fran­çais : « Il s’était com­plè­te­ment mé­ta­mor­pho­sé, il avait tout d’une pops­tar. Il avait l’air plus jeune et to­ta­le­ment dif­fé­rent. Je ne pou­vais pas croire qu’il s’agis­sait du même type que j’avais vu

en 1979. » Ses che­veux sont net­te­ment plus longs, avec des franges. Il porte un ban­deau, une veste en cuir, un Le­vi’s vin­tage… Quand Boyd s’étonne de cette trans­for­ma­tion, Yves Adrien lui ex­plique : il rêve d’être comme une cas­sette au­dio, ca­pable d’ac­cu­mu­ler les in­for­ma­tions et les opi­nions qui dé­fi­ni­ront sa per­son­na­li­té un temps. Puis, une fois cette cas­sette « rem­plie », l’ef­fa­cer. Et re­com­men­cer de zé­ro… La pops­tar par­faite, en somme.

Au­jourd’hui, à 66 ans, l’écri­vain culte (qui pré­fère se faire ap­pe­ler « l’exé­cu­teur tes­ta­men­taire d’Yves Adrien ») peau­fine son pro­chain es­sai, à pa­raître dé­but 2018. Quant à Boyd Rice, 61 ans au comp­teur, il conti­nue d’al­ter­ner pro­jets brui­tistes et es­sais plus pop pour une poi­gnée de fi­dèles. Au­tant dire que ces deux-là semblent en­core plus libres, ico­no­clastes et ra­di­caux qu’il y a 37 ans. Et si l’art a be­soin de dy­na­mi­teurs pour ne pas se mu­séi­fier trop vite, ces deux-là font dé­sor­mais fi­gure de der­niers des mo­hi­cans dans un monde po­li­cé et faus­se­ment pop.

« SES CHE­VEUX ÉTAIENT COL­LÉS EN AR­RIÈRE, ET IL PAR­LAIT COMME UN MORT. » – YVES ADRIEN VU PAR BOYD RICE, 1980

Les al­bums de Boyd Rice et son groupe NON sont dis­po­nibles sur les la­bels Mute et Vi­nyl On De­mand.

Flyers des con­certs. Por­trait d’Yves Adrien en 1982 par Phi­lippe Mo­rillon

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.