LE MINIMALUXE

VOTRE VIE A ÉTÉ CHAM­BOU­LÉE PAR LE BEST-SEL­LER LA MA­GIE DU RAN­GE­MENT ? VOUS PRIVILÉGIEZ L'EX­PÉ­RIENCE À L'AC­CU­MU­LA­TION D'OB­JETS ? VOUS RÊ­VEZ D'AVOIR LA GARDE-ROBE DE GAND­HI (ET LE COMPTE EN BANQUE DE GATES) ? PAS DE PA­NIQUE : VOUS ÊTES UN BOHO !

Technikart - - SOMMAIRE - PAR JACQUES TIBÉRI

Qui a dit : « Le se­cret du bon­heur ne se trouve pas dans le re­cherche du plus, mais dans la ca­pa­ci­té de jouir de moins » ? So­crate, en -440 avant JC ? Nicolas Berg­gruen, le ho­me­less bil­lio­naire qui gère un fonds d’in­ves­tis­se­ment, vit à l’hô­tel et donne tout son fric à des cha­ri­ties ? Ou Ryan Ni­co­de­mus, hé­ros de Mi­ni­ma­lism, a do­cu­men­ta­ry about the im­por­tant things qui car­tonne ac­tuel­le­ment sur Net­flix ? Ré­ponse : les trois ! Long­temps, une vie réus­sie res­sem­blait à ces Unes de Pa­ris Match, où posent les can­di­dats à la pré­si­den­tielle, en polo et en fa­mille, de­vant leur châ­teau et leur chep­tel d’en­fants, un la­bra­dor au pre­mier plan, la ba­gnole au se­cond et une to­cante brillante au poi­gnet. Mais, en ré­ac­tion à la fièvre bling des an­nées 2000, la fin des 2010’s voit la mon­tée en puis­sance d’une nou­velle doc­trine : le minimaluxe, dont le slo­gan hau­te­ment ma­cro­nien est « less is more » . Quand la seule dif­fé­rence entre le bo­bo qui sort de son co­wor­king et le ho­bo qui sort des Res­tos du Coeur, est la pré­sence d’une bla­ck­card dans la poche-re­vol­ver de l’un… peut-on par­ler de BoHo ? Un in­di­vi­du avec un pou­voir d’achat bo­bo mais rê­vant de pos­sé­der aus­si peu d’ob­jets qu’un ho­bo, les clo­chards cé­lestes sillon­nant les States à bord des wa­gons mar­chan­dises du ré­seau fer­ré ?

NO OIL NO SU­GAR NO SALT

Le ho­bo fait ses courses dans des épi­ce­ries bio-lo­ca­vore-zé­ro dé­chets comme DayByDay (ici tout est ven­du en vrac et on ra­mène ses propres conte­nants de ré­cup), il ba­zarde son mo­bi­lier et fait l’apo­lo- gie de La Ma­gie du ran­ge­ment (le best-sel­ler de la ja­po­naise Ma­rie Kond qui nous aide à nous dé­bar­ras­ser de tout ce qui en­combre notre in­té­rieur, notre phy­sique et notre es­prit), il ne com­mande son casse-dalle que chez Frich­ti (des plats “comme à la mai­son” à 12 eu­ros mi­ni­mum) et prône une ali­men­ta­tion NOSS (no oil, no su­gar, no salt), il lit des re­vues slow-yo­ga-zen comme Flow (10,45 eu­ros par nu­mé­ro), il loue un ap­part en cen­tre­ville pour mieux pla­cer ses éco­no­mies dans de la « pierre-pa­pier » (ou contrats SCPI, par­lez-en à votre conseiller fis­cal, il va vous ai­mer), il pra­tique le lea­sing en toute oc­ca­sion (il loue sa voi­ture, son smart­phone der­nier cri, ses vê­te­ments de marque, son ani­mal de com­pa­gnie) et s’ha­bille en ba­sics jean-tshirt hors de prix, fa­çon CEO de la Si­li­con Val­ley. Bref, si vous cher­chez un truc à écrire pour per­son­na­li­ser un t-shirt, on vous re­com­mande cette phrase : « je ne pos­sède rien, mais rien ne me pos­sède » . Vous al­lez car­ton­ner. Une nou­velle caste d’hy­per-riches mi­ni­ma­listes, dont l’égé­rie se­rait Maxime Barbier, fon­da­teur du site d’in­fo­tain­ment Mi­nute Buzz (le Hap­piest Me­dia Ever ac­quis par TF1 fin 2016 pour 2 mil­lions d’eu­ros au bas mot). Sur ins­ta­gram, le 30 juin 2017, il pu­blie les pho­tos de son dé­mé­na­ge­ment : quatre car­tons et deux ca­bas. « Je me suis ja­mais sen­ti aus­si libre et lé­ger qu’au­jourd’hui. Le pre­mier jour du reste de ma vie :) », com­mente-t-il alors. À tra­vers ce simple li­ving qu’il met en scène dans des vi­déos You­Tube, le tren­te­naire, adepte du co­ol ma­na­ge­ment, s’ins­crit dans une forme de sno­bisme po­si­tif et bien­veillant. Les vi­déos de Maxime Bar-

bier s’ajoutent à celles d’une poi­gnée de you­tu­beurs stars (comme Douce Fru­ga­li­té et ses 22k abon­nés, ou la Fa­mi­ly Coste - 93k abon­nés - qui vit avec 2 gosses dans un mo­to­rhome à 100 000 eu­ros) et se vi­sionnent comme un guide d’art de vivre mieux avec moins. Vrai­ment ? Pour­tant, le pa­ra­doxe est fla­grant. Car le mi­ni­ma­lisme n’est pas une réelle au­to-ex­lu­sion de la so­cié­té consu­mé­riste, mais plu­tôt une nou­velle niche de consom­ma­tion hau­te­ment qua­li­ta­tive. Une ma­nière de ne rien avoir pour en foutre plein la vue, à la jonc­tion de la théo­rie de la dis­tinc­tion bour­dieu­sienne et de la pro­phé­tie Jacques-At­ta­lienne de l’avè­ne­ment d’une « élite hy­per­no­made et sans at­tache » . Il suf­fit de re­mon­ter le feed ins­ta­gram de Maxime Barbier pour dé­cou­vrir sa pas­sion pour les bas­kets ou les ob­jets connec­tés (smart­watch, smart­phone, lu­nettes 3D…).

MINIMALUXE

Le BoHo n’a plus be­soin de rien car il a dé­jà tout. Sa vie tient dans un ba­lu­chon Louis Vuit­ton. « Pour­quoi pei­nons-nous à nous sé­pa­rer de ce qui ra­conte notre vie ? », de­mande Guille­mette Faure en in­tro­duc­tion de son livre Ça Peut Tou­jours Ser­vir (Stock, 2018). Ce­la « tient à la fa­çon dont ces en­tre­prises ont sai­si notre in­ca­pa­ci­té à nous sé­pa­rer de ce qui pour­rait tou­jours ser­vir » , ré­pond-t-elle plus loin. Au­tre­ment dit, se dé­ta­cher du ma­té­riel dé­tache aus­si le BoHo de la po­pu­lace alié­née par la so­cié­té de cons(om­ma­tion). « Si l’ac­qui­si­tion de biens ma­té­riels est ac­ces­sible à tous, com­ment les riches élites main­tiennent-elles leur sta­tut ? », s’in­ter­roge fort à pro­pos la so­cio­logue ca­li­for­nienne Eli­za­beth Cur­rid-Hal­kett dans son es­sai The Sum of small things, sor­ti l’an der­nier. En choi­sis­sant de n’avoir plus rien quand il pour­rait tout avoir, le BoHo s’offre un tré­sor qui n’a pas de va­leur : la li­ber­té. « Tout le monde de­vrait es­sayer au moins une fois dans sa vie de re­tom­ber à moins de 200 ob­jets pour res­sen­tir cette in­croyable sen­sa­tion de li­ber­té ! », écrit en­core Maxime Barbier sur Ins­ta­gram. Voi­là pour­quoi « plus on est riche, plus le vide est chic » , af­firme Guille­mette Faure. Chic et co­ol, comme Dio­gène, nu dans son tonneau, qui se moque d’Alexandre le Grand. Le minimaluxe est co­ol, car il donne une im­pres­sion de confiance

LE SLO­GAN DU BOHO ?« JE NE POS­SÈDE RIEN, MAIS RIEN NE ME POS­SÈDE ».

POUR ÊTRE CHIC CET ÉTÉ, ORGANISEZ UNE GRANDE DÉ­BAR­RAS-PAR­TY.

dans sa réus­site : « ne rien avoir, c’est le signe qu’on est pa­ré à faire face à toutes les si­tua­tions » écrit Guille­mette Faure. C’est grâce à sa co­ol at­ti­tude que la classe créa­tive adepte du minimaluxe par­vient à im­po­ser, pas à pas, sa do­mi­na­tion sym­bo­lique sur la caste des cadres sups’ ban­lieu­sards. Elle rin­gar­dise ces der­niers, em­pê­trés dans leurs cor­vées d’in­ten­dance, leurs same dy­per­mar­chés, leurs di­manches Ikéa, leurs ren­dez-vous chez le ga­ra­giste, leurs réunions de co­pro­prié­taires, leurs em­bou­teillages du di­manche soir, leurs ba­garres de soldes et leurs choix de cra­vate cor­né­liens. Deux ré­vé­la­teurs pré­cis : la der­nière Fa­shion Week, pla­cée sous le signe du « gla­mour confor­table » et l’in­fluence de la créa­trice sep­tua­gé­naire Jil San­der, « la reine du mi­ni­mum » , sur les col­lec­tions de prêt-à-por­ter 2018. Une femme « heu­reuse de voir que les te­nues ul­tra-so­phis­ti­quées ne sont plus po­pu­laires » . Édi­fiant. Quant à la ré­cente vague de dé­mis­sion par­mi les ban­quiers et les pu­bards, pres­sés de lâ­cher leur confor­table CDI dans un grand groupe pour ré­no­ver un corps de ferme dans le Perche grâce à leurs gé­né­reuses in­dem­ni­tés chô­mage et ou­vrir un gîte ru­ral ou une fro­ma­ge­rie de ter­roir pour « jouer à la mar­chande » , comme l’écrit Jean-Laurent Cas­se­ly dans La ré­volte des pre­miers de la classe (Ar­khé, 2017), elle montre la mon­tée en puis­sance du minimaluxe au sein du clan des Young Ur­ban Crea­tives. Alors pour être chic cet été, aban­don­nez les ter­rasses bis­tro­no­miques en­so­leillées et in­vi­tez vos amis chez vous, pour une home-bro­cante : une grande dé­bar­ras-par­ty, avec pe­tits fours et vins fins, où ils pour­ront ac­qué­rir votre mo­bi­lier à pe­tit prix ! Et, sur­tout, n’ou­bliez pas d’ajou­ter que « tous les bé­né­fices de cette vente iront fi­nan­cer ma nou­velle star­tup dis­rup­tive » .

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