« IL FAUT RE­PRENDRE LES DROITS SUR NOS DON­NÉES ! »

DANS LE RAP­PORT MES DA­TAS SONT À MOI PU­BLIÉ PAR SON THINK- TANK DE LI­BÉ­RAUX, GÉ­NÉ­RA­TION LIBRE, GAS­PARD KOE­NIG RE­VEN­DIQUE UNE « PATRIMONIALITÉ DES DON­NÉES PER­SON­NELLES » . POUR EN FAIRE QUOI ?

Technikart - - DÉCRYPTAGE / DIGITAL -

Si ja­mais nous ob­te­nons la « patrimonialité des don­nées per­son­nelles », comment pour­rions-nous en pro­fi­ter ?

Gas­pard Koe­nig : Je plaide pour que nous ayons un droit de pro­prié­té sur nos don­nées. C'es­tà-dire le droit de vendre, mais aus­si de ne pas les vendre. Le droit de pro­prié­té a tou­jours été au coeur des ré­vo­lu­tions so­ciales et tech­no­lo­giques. La Ré­vo­lu­tion Fran­çaise a don­né aux pay­sans la pro­prié­té de leurs terres, quant à la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle du 19ème, elle, est as­sise sur le droit de pro­prié­té in­tel­lec­tuelle et les bre­vets. Donc au­jourd'hui le droit de pro­prié­té pour­rait très bien ac­com­pa­gner la ré­vo­lu­tion des da­tas. Mais pour l'heure, on en est tou­jours au stade le plus pri­mi­tif des échanges : un troc gros­sier. C'est « je te donne des ser­vices gra­tuits (Google docs, Waze…) contre tes don­nées ». Du cô­té de la CNIL, cer­tains disent que votre pro­jet est « une dan­ge­reuse illu­sion », que leur ré­pon­dez-vous ?

La CNIL, comme les ré­dac­teurs du RGPD disent

« on a fait le RGPD pour que les don­nées ne soient pas un bien mar­chand ». Plus gé­né­ra­le­ment, ils dis­tinguent les droits de la per­sonne des droits pa­tri­mo­niaux. Pour eux, l'im­por­tant est de don­ner des droits aux gens (le droit de s'op­po­ser, d'être in­for­mé, le droit à la trans­pa­rence…) pré­ci­sé­ment pour qu'il ne s'ins­taure pas un rap­port de mar­ché. Mais le pro­blème, c'est qu'au­jourd'hui, nos don­nées sont dé­jà ven­dues… et qu'on n'en touche pas un cen­time, puis­qu'en si­gnant les condi­tions d'uti­li­sa­tion des sites ou des ap­plis, on s'en dé­pos­sède. Vous sa­viez qu'on avait des pa­quets de tra­queurs sur nos té­lé­phones ? J'ai ré­cem­ment fait une dé­mo au Fi­ga­ro : grâce à un lo­gi­ciel créé par MyCO, je leur ai mon­tré que sur le site du jour­nal, il y a

170 es­pions. J'ai aus­si lu qu'un fa­bri­cant ca­na­dien de sex­toys connec­tés avait pla­cé un tra­cker pour ré­cu­pé­rer des don­nées à l'in­su de ses uti­li­sa­teurs-trices… et a été condam­né à la suite d'une « class ac­tion » (pro­cès col­lec­tif). C'est la preuve qu'on n'a pas le choix : on est pillés de nos don­nées en per­ma­nence, on est pillés de cette va­leur qu'on pro­duit. Il faut re­prendre les droits sur nos don­nées ! Pour­quoi les pro­prié­taires de ces vi­bro­mas­seurs n'étaient pas aus­si pro­prié­taires des ses don­nées ? Donc, ce que je leur ré­plique, c'est qu'il n'est pas lo­gique de sé­pa­rer les droits de la per­sonne du droit de pro­prié­té. Que les deux sont com­plé­men­taires.

Et ce que l'on pro­pose, dans le rap­port, c'est d'ajou­ter une pro­tec­tion sup­plé­men­taire à ces droits. Une fois le droit de pro­prié­té ins­tau­ré, cha­cun pour­ra en­fin choi­sir de vendre ses don­nées, ou de les don­ner - pour la re­cherche scien­ti­fique par exemple - voire de payer pour pro­fi­ter de ser­vices, sans se faire es­pion­ner. On pour­rait en­vi­sa­ger que Fa­ce­book de­vienne payant, par exemple ?

Hum… je vais prendre un autre exemple. Au­jourd'hui quand vous ache­tez une voi­ture, il y a un GPS de sé­rie et toutes ses don­nées partent chez le construc­teur, avec vos vi­tesses de frei­nage et le reste. Et de­main, ça ne m'éton­ne­rait pas de voir la po­lice de­man­der à avoir ac­cès aux fi­chiers de la marque pour contrô­ler qui est où, qui fait des ex­cès de vi­tesse, etc... Moi j'ai­me­rais bien pou­voir ache­ter une voi­ture sans que mes don­nées de géo­lo­ca­li­sa­tion soient pillées. J'ai­me­rais pou­voir dea­ler avec le conces­sion­naire le droit de conser­ver mes don­nées. Et donc, il se­rait lo­gique que je paye la voi­ture plus cher : puis­qu'il faut com­pen­ser le manque à ga­gner pour le construc­teur qui uti­li­sait mes da­tas pour amé­lio­rer son sys­tème, etc. C'est le même rai­son­ne­ment qu'on pour­rait avoir pour le sys­tème de san­té. On pour­rait nous dire “si vous vous équi­pez d'un bra­ce­let connec­té qui nous as­sure, en temps réel, que vous ne man­gez pas trop de sucre, que vous ne fu­mez pas, que vous faites du sport… on va bais­ser le prix de votre mu­tuelle. Mais si on re­fuse d'être fi­ché, il fau­dra payer plus cher en échange. Et si je veux vendre mes don­nées, comment faire ?

Au­jourd'hui il existe des ou­tils – comme Co­zy Cloud – qui per­mettent de ré­cu­pé­rer et sto­cker ses don­nées sur des bases dont on a le contrôle. Grâce à RGPD, vous avez droit à la “por­ta­bi­li­té” de vos don­nées : vous pou­vez les re­ti­rer d'une en­tre­prise pour les don­ner à une autre, ça re­met les comp­teurs à zé­ro entre les en­tre­prises et aug­mente la concur­rence dans le do­maine nu­mé­rique. Une fois que vous avez notre por­te­feuille de don­nées per­son­nelles, vous pou­vez en faire ce que vous vou­lez : les dé­truire ou les vendre, c'est vous qui dé­ci­dez. Il y a de plus en plus de star­tups nu­mé­rique qui se lancent sur ce mar­ché parce que les gens en ont as­sez de se faire dé­pos­sé­der de leurs don­nées par les grandes pla­te­formes. Il est lo­gique que le mar­ché ré­ponde en pro­po­sant des so­lu­tions pour leur per­mettre de re­trou­ver la va­leur de leurs don­nées. Par exemple, j'ai par­lé avec les di­ri­geants d'une star­tup de la green­tech qui ré­mu­nère les agri­cul­teurs pour ré­cu­pé­rer des da­tas sur leurs ani­maux ou la météo. Et com­bien ce­la va me rap­por­ter ?

Im­pos­sible à dire pré­ci­sé­ment. Ac­tuel­le­ment il y a tout un tas de chiffres fan­fa­rons qui cir­culent. Cer­tains disent c'est énorme, d'autre que c'est pea­nuts. Nous, on est en train de faire une étude du prix de la da­ta in­di­vi­duelle. C'est un tra­vail très dé­li­cat, qui de­mande du temps. Der­nier ou­vrage pa­ru : Voyages d’un phi­lo­sophe aux pays des li­ber­tés (éd. de l'Ob­ser­va­toire, 2018)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.