LES HA­BITS NEUFS DE DAM­SO

La co­que­luche du rap bruxel­lois vient de sor­tir un al­bum conster­nant qui ne re­çoit qu’éloges par­tout. Il était temps de mettre fin à cette mau­vaise blague belge.

Technikart - - SELECTOR MUSIQUE - LOUIS-HEN­RI DE LA RO­CHE­FOU­CAULD

DAM­SO LITHOPÉDION (92I/CAPITOL)

En 1971, Si­mon Leys pu­bliait Les ha­bits neufs du pré­sident Mao, son in­croyable es­sai où il ré­vé­lait l’en­vers du dé­cor de la Ré­vo­lu­tion culturelle. À Pa­ris, cer­tains l’avaient eu mau­vaise : qui était ce casse-cou ve­nu de Bel­gique qui se per­met­tait de tour­ner en dé­ri­sion leur aveu­gle­ment d’in­tel­los po­seurs et de dé­non­cer les exac­tions du Grand Ti­mo­nier en mon­trant à la Cour, comme l’en­fant dans le conte d’An­der­sen, que l’em­pe­reur était nu ? Si Dam­so mar­que­ra moins l’his­toire que Mao, les gratte-pa­piers qui l’en­censent ( In­rocks, Libé etc.) rap­pellent ir­ré­sis­ti­ble­ment le pa­nur­gisme béat des maoïstes mon­dains d’il y a cin­quante ans – même naï­ve­té chez cer­tains, même cy­nisme chez d’autres. Oh sno­bisme, que de crimes on com­met en ton nom ! Né en 1992 à Kin­sha­sa, Dam­so a connu la guerre ci­vile. Bien plus tard, émi­gré à Bruxelles, il a en­du­ré la vraie bo­hème, et même la mi­sère, cré­chant ici et là, sous les ponts à l’oc­ca­sion. De cette ex­pé­rience, il au­rait pu ti­rer quelque chose d’ori­gi­nal. On at­tend tou­jours. Pour l’ins­tant, il reste dans les cli­chés bê­tas du rap à la pa­pa. Son cô­té mi­so­gyne, par exemple, par­lon­sen : la ques­tion n’est pas de sa­voir s’il l’est ou non, mais ce qu’il en fait – on n’est pas là pour le ju­ger mo­ra­le­ment, mais es­thé­ti­que­ment. Paul Léau­taud ou Jules Re­nard étaient des grands mi­so­gynes, et des grands ar­tistes. Boo­ba ou Nis­ka sont des pe­tits mi­so­gynes, et des pe­tits ni­gauds. Hé­las pour lui, ce brave Dam­so s’ins­crit dans la deuxième ca­té­go­rie. On vante son style. Bon. Une chan­son comme « Per­plexe » porte bien son nom, après coup. Comment ne pas res­ter du­bi­ta­tif, quand on tend une oreille at­ten­tive ? Ex­trait : « Je rase les murs, tu rases ta chatte. » Fume, c’est du belge ? Hen­ri Mi­chaux, autre poète wal­lon, avait des trou­vailles au­tre­ment ci­se­lées. « Faire du sale » en stu­dio, c’est sans doute ri­go­lo, sauf qu’après ça fait des heures sup­plé­men­taires pour les tech­ni­ciens de sur­face – en l’oc­cur­rence, c’est à nous cri­tiques de pas­ser le ba­lai ; et on est mal payés, pour le tra­vail qu’on fait. Est-ce que tout ce­la n’était qu’une plai­san­te­rie ? Il fau­dra un jour qu’on com­prenne. Est-ce que nos confrères jour­na­listes nous avoue­ront qu’ils n’aiment pas vrai­ment Dam­so ? Qu’ils se for­çaient à en dire du bien pour res­ter dans le coup ? En at­ten­dant leurs ex­cuses et ex­pli­ca­tions, re­tour­nons lire Leys qui, im­per­méable aux modes et in­ti­mi­da­tions du jour, ci­tait sou­vent ce pro­pos de Ri­va­rol : « En vain les trom­pettes de la re­nom­mée ont pro­cla­mé telle prose ou tels vers, il y a tou­jours dans la ca­pi­tale trente ou qua­rante têtes in­cor­rup­tibles qui se taisent. Le si­lence des gens de goût sert de conscience aux mau­vais écri­vains, et les tour­mente le reste de leur vie. » Il n’est pas in­ter­dit de sor­tir de son si­lence. Soyez pré­ve­nus, la­bo­rieux rap­peurs : le culte mé­dia­tique dont vous êtes l’ob­jet n’est qu’un leurre, et nous sommes en­core quelques têtes in­cor­rup­tibles et go­gue­nardes à ne pas être dupes de vos fa­cé­ties d’ado­les­cents mal dé­gros­sis.

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