SANS SA­RAH RIEN NE VA

PAU­LINE DELABROY- AL­LARD ÇA RA­CONTE SA­RAH (Mi­nuit, 192 p., 15¤)

Technikart - - SELECTOR LIVRES - BAP­TISTE LIGER

Cer­tains titres de livres ont pour par­ti­cu­la­ri­té d'être clair sur ce que l'on peut re­trou­ver dans les pages à suivre, à la ma­nière d'un pro­duit ali­men­taire pré­ci­sant la na­ture du conte­nu – même s'il vaut mieux re­gar­der, par­fois, la liste des in­gré­dients en pe­tits ca­rac­tères. Ain­si, pour son pre­mier ro­man – di­sons-le d'em­blée : la grande ré­vé­la­tion de cette ren­trée -, Pau­line Delabroy-Al­lard a choi­si la carte de l'ex­pli­cite. Au coeur de Ça

ra­conte Sa­rah, on trouve ain­si des pas­sages comme ce­lui-ci (page 31, qui sert aus­si de qua­trième de cou­ver­ture - dé­so­lé, on n'a pas pu faire mieux que l'au­teure…), his­toire de rap­pe­ler ce qu'on est ve­nu ici cher­cher : « Ça ra­conte Sa­rah, sa beau­té mys­té­rieuse, son nez cas­sant de doux ra­pace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d'une cou­leur in­so­lite, ses yeux de ser­pent aux pau­pières tom­bantes. Ça ra­conte Sa­rah la fougue, Sa­rah la pas­sion, Sa­rah le soufre, ça ra­conte le mo­ment pré­cis où l'al­lu­mette craque, le mo­ment où le bout de bois de­vient feu, où l'étin­celle illu­mine la nuit, où du néant jaillit la brû­lure. Ce mo­ment pré­cis et mi­nus­cule, un mo­ment pré­cis d'une se­conde à peine. Ça ra­conte Sa­rah, de sym­bole : S. » Dès les pre­mières pages, on est ain­si souf­flé par la beau­té de cette écri­ture syn­co­pée, dans la droite ligne d'une certaine école fran­çaise – ça n'est pas un ha­sard si ce texte se trouve au­jourd'hui pu­blié aux édi­tions de Mi­nuit, plu­tôt exi­geantes rayon « pre­miers ro­mans »… Pré­cio­si­té ? Oui, mais dans le meilleur sens du terme.

PAS­SION LA­BEL­LI­SÉE « TÉLÉRAMA »

L'ar­gu­ment n'a a prio­ri rien de bien ori­gi­nal, puis­qu'on fait face à un énième « girl meets girl », avec une nar­ra­trice – en couple avec un gar­çon - qui tombe, un soir de 31 dé­cembre, nez à nez avec une vio­lo­niste « trop ma­quillée » qui fume beau­coup et parle trop fort. Les femmes vont dis­cu­ter, et se re­voir. Au fil des ren­dez-vous, l' « ami­tié su­bite » va lais­ser place à autre chose… Pau­line Delabroy-Al­lard dé­crit ain­si cette re­la­tion nais­sante en mê­lant des­crip­tion et ana­lyse, tout en lais­sant pas­ser l'émotion la plus mal­adroite, donc la plus vraie. On pour­rait évi­dem­ment iro­ni­ser sur cette pas­sion la­bel­li­sée Télérama – on se rend au Théâtre de la Tem­pête, on écoute France Mu­sique et on va voir des films d'Alain Res­nais -, mais le texte semble pra­ti­que­ment hors des modes, hors du temps. Jus­te­ment, ce der­nier est peut-être l'un des thèmes es­sen­tiels de ce splen­dide to­man, à tra­vers un mot très pré­cis : « la­tence », soit l'es­pace « entre deux mo­ments im­por­tants » - même s'il existe d'autres dé­fi­ni­tions, es­sen­tielles dans la se­conde moi­tié, poi­gnante, de Ça ra­conte Sa­rah.

De cette pri­mo­ro­man­cière à lu­nettes, on ne sait pas grand­chose, si ce n'est qu'elle a trente ans et qu'elle est pro­fes­seur do­cu­men­ta­liste au ly­cée de Vanves. On ai­me­rait en sa­voir plus mais, au fond, pas la peine : un ro­man étant tou­jours un por­trait en creux de son au­teur – au-de­là de toute réa­li­té au­to­bio­gra­phique -, on di­ra de cet ou­vrage ma­gni­fique que « ça ra­conte Pau­line ».

à pa­raître le 6 sep­tembre

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