ROY STUART

MARRE DU GONZO CHEAPOUILLE OU DE L’ÉRO­TISME RON­RON­NANT ? UN HOMME, OEU­VRANT DANS LES BAS-FONDS DU FÉTICHISME SUR PA­PIER GLA­CÉ, MI­LITE POUR­TANT POUR UN POR­NO LUXU­RIANT ET ÉMANCIPATEUR (SI SI). LE PHO­TO­GRAPHE ROY STUART NOUS RE­ÇOIT POUR UNE LE­ÇON CLAS­SÉE X.

Technikart - - SOMMAIRE - PAR AL­BANE CHAU­VAC LIAO

Aube des an­nées 2000, 9ème ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Ça s’ac­tive dans le stu­dio très spacieux de Roy Stuart, un Amé­ri­cain de 38 ans. Ma­ris­sa, une amie d’amie, pose pour la pre­mière fois. Bus­tier noir et che­ve­lure rousse, elle est cou­chée sur une chaise, les jambes écar­tées. Deux hommes, choi­sis pour leur « ap­ti­tude à la sou­mis­sion » dixit le pho­to­graphe, baisent sa jambe avec dé­vo­tion. Roy Stuart di­rige ses ac­teurs dans un mé­lange de fran­çais et d’an­glais. Si ce beau monde est réuni dans son ap­par­te­ment bour­geois un après-mi­di d’été, c’est pour tour­ner une scène de son nou­veau film au­to­pro­duit, Glimpse 2… Et, ac­ces­soi­re­ment, pour four­nir un shoo­ting à Leg Show, le ma­ga­zine pour fé­ti­chistes de gam­bettes pu­blié aux Etats-Unis sous la hou­lette de la fu­ture Ma­dame sexe de Ta­schen, l’édi­trice Dian Han­son. Ré­cem­ment réé­di­tés dans le livre Em­brace your fan­ta­sies/ Po­wer Play chez Ta­schen, ces cli­chés forment le sym­bole d’une époque. Ce­lui de l’âge d’or du por­no sur pa­pier gla­cé ? Car, à par­tir de 1989 et jus­qu’à la fer­me­ture du ma­ga­zine en 2001, Roy fe­ra dé­fi­ler Ni­cole, Ja­na, An­nie, Ch­ris­tine, Swan, Alex, Tay­ka, Vla­dya, Alice, Ca­ro­line… À chaque fois dans des poses où le ren­ver­se­ment des rôles prime.

Nous le re­trou­vons 18 ans plus tard, à l’été 2018. Le pho­to­graphe nous ac­cueille dans ce my­thique stu­dio, un ap­par­te­ment hauss­man­nien XIXème siècle, sa ré­si­dence de­puis 1995. Ob­jet de tous les fan­tasmes : « Pleins de mecs viennent ici es­pé­rant trou­ver une na­na dans chaque pièce, ça fait par­tie du mythe » nous dit l’in­té­res­sé, au­jourd’hui âgé de 62 ans. Il nous re­çoit avec Ariane, son es­piègle « muse », qui nous pro­pose aus­si­tôt un thé. Sur fond d’Air, « La Femme d’Ar­gent », dans une pièce pla­car­dée des ti­rages de ses pa­ru­tions di­verses : Vogue, Union, etc. Le plus in­at­ten­du ? Même dans ses tra­vaux pour un ma­ga­zine de rou­tiers (non, pas Vogue), se dé­gage une sen­sa­tion de pou­voir de cha­cune de ses mo­dèles… Notre por­no­graphe se­rait-il un fé­mi­niste à son in­su ?

« POUR LEG SHOW, IL FAL­LAIT QUE LES FEMMES SOIENT PLUS FORTES QUE LES HOMMES. »

« TRÈS BONNE ÉJACULATION ! »

Né à New York le 25 oc­tobre 1955, Roy Stuart se forme au sein de la scène un­der­ground new-yor­kaise de la fin des an­nées 1970. Pous­sé par sa pe­tite amie de l’époque, une go­go dan­seuse, le jeune Roy fait ses dé­buts de­vant l’ob­jec­tif. Il se­ra ac­teur por­no chez Show World, un pa­lace du X de 20.000 m² sur Times Square, grâce à son ami Rod Swen­son, pro­prié­taire du lieu et co­fon­da­teur du groupe punk Plas­ma­tics. Connu pour dé­cou­per des gui­tares à la tron­çon­neuse, faire ex­plo­ser des am­plis et mas­sa­crer des té­lé­vi­sions à coup de masse, Roy se­ra leur bat­teur quelques mois. Plas­ma­tics se pro­duit sur les mêmes scènes que les Dead Boys ou les Ra­mones. L’ac­teur por­nos­lash-bat­teur vit alors dans un grand loft sur la 37th West, dans un im­meuble qui at­tire toute la faune punk-rock. Pat­ti Smith fait par­tie des voi­sins, Sid Vi­cious vient s’y shoo­ter juste après son in­cul­pa­tion pour le meurtre de sa pe­tite amie Nan­cy Spun­gen et une cer­taine Ma­don­na Louise Cic­cone lui loue une chambre qu’elle par­tage avec le pro­fes­seur de kung-fu de Roy. « Cette dis­ci­pline m’a per­mis d’ar­rê­ter la drogue, l’hé­roïne sur­tout, confie-t-il. Quant à Ma­don­na, elle avait un tem­pé­ra­ment très mau­vais ! Elle gueu­lait tout le temps. Elle ren­con­trait un pro­duc­teur, cou­chait avec, et pas­sait à autre chose.» Roy, lui, est oc­cu­pé à cou­cher de­vant ca­mé­ra. Il crée une com­pa­gnie de théâtre S&M, The Au­brey Cross Players, plé­bis­ci­tée par le pro­voc’ Screw Ma­ga­zine d’Al Gold­stein. « J’étais dans des pe­tits films qu’on ap­pe­lait des “loops”. À cette époque, dans Times Square il y avait des pe­tites ca­bines : avec 5 dol­lars, on avait 5 mi­nutes de film. Et à la fin, ils vou­laient tou­jours fil­mer une éjaculation. Avant de com­men­cer, le met­teur en scène me di­sait “pour être payé, il faut éja­cu­ler, ce­lui qui n’a pas éja­cu­lé, il n’est pas payé”. Tou­jours ex­pri­mé comme ça, très gen­ti­ment. J’étais as­sis, une fille sur chaque cô­té, le sexe dans la bouche cha­cune son tour. C’était très agréable… Après l’éjaculation, le ca­mé­ra­man ar­rê­tait de fil­mer et tout le monde dans la pièce com­men­çait à ap­plau­dir “très bonne éjaculation !” ». L’heu­reux ac­teur se rend pour­tant compte qu’il vit les der­niers jours d’une époque bé­nie. « Les por­no­graphes es­sayaient d’être créa­tifs, mais après, avec l’ar­ri­vée des VHS des an­nées 1980, c’est de­ve­nu une in­dus­trie sans grand in­té­rêt. Le sexe est la meilleure chose que les êtres hu­mains sont ca­pables de faire, et ils l’ont ren­due mi­nable. Au lieu de l’ex­hor­ter comme un élé­ment poé­tique, ar­tis­tique, ils l’ont in­dus­tria­li­sé... » Au dé­but des an­nées 1980, Roy choi­sit l’exil. Il s’ins­talle d’abord à Londres, s’es­saie à la pho­to de mode, s’ini­tie à la pho­to­gra­phie éro­tique… Et ce sont sur­tout ces pho­tos X qui trouvent ache­teur.

CHAUS­SURES, CU­LOTTES, COL­LANTS

En 1987, le por­no­graphe contacte Dian Han­son, consi­dé­rée à l’époque comme « la por­no­graphe la plus cé­ré­brale d’Amé­rique » (elle di­rige au­jourd’hui les sor­ties « sexe » de Ta­schen). De Londres, Roy shoote pour le mag’ sué­dois Pri­vate, Ex­cel­sior en Ita­lie, Lui en France mais aus­si Pu­ri­tan, un ma­ga­zine por­no amé­ri­cain au sein du­quel Han­son. « C’est elle qui m’a vrai­ment en­cou­ra­gé à faire des pho­tos éro­tiques, se sou­vient-il. Elle m’a édu­qué en m’ex­pli­quant qu’il ne fal­lait pas condam­ner les fé­ti­chistes. » Roy se met à shoo­ter pour Leg Show en cette pé­riode bé­nie de la fin des an­nées 80 où les bud­gets fe­raient pâ­lir d’en­vie le Va­ni­ty Fair d’au­jourd’hui. O tem­po­ra, o mores… « Quand on shoo­tait Leg Show, il y avait beau­coup plus d’ar­gent. Je pou­vais payer quatre mo­dèles, construire les dé­cors. » Han­son se char­geait de choi­sir une garde-

AMA­ZONES — Roy Stuart éro­tise la femme or­di­naire, non-ra­sée, croi­sée au dé­tour d'une rue. robe qui sé­dui­rait le plus large éven­tail de ses lec­teurs fé­ti­chistes, jus­qu’aux bas, chaus­sures, cu­lottes, col­lants et ac­ces­soires di­vers en la­tex. Et si se dé­gagent de ces cli­chés pris du temps de Clin­ton une telle au­ra de « fe­male em­po­werment », comme di­raient nos consoeurs de la presse fé­mi­nine au­jourd’hui, c’est en grande par­tie grâce à elle. « Dian a choi­si ces pho­tos parce qu’elle aime la do­mi­na­tion, ex­pli­quet-il. Elle vou­lait qu’on mette les jambes en avant et que les femmes y soient plus fortes que les hommes ». Roy s’ins­talle ra­pi­de­ment à Pa­ris, ses pho­tos et ses films X au­to­pro­duits com­mencent à at­ti­rer l’at­ten­tion de l’in­tel­li­gent­sia éro­ti­co-lit­té­raire (Mi­chel Houel­le­becq com­pris)...

Hé­las, l’âge d’or d’une por­no­gra­phie cor­rec­te­ment fi­nan­cée se meurt à pe­tit feu. Tout au long des an­nées 2000, les bud­gets ré­tré­cissent. Le der­nier nu­mé­ro de Leg Show, le titre qui lui était le plus cher, fut pu­blié en 2012. Et au­jourd’hui, l’éro­tique ne rap­porte plus ? « Non, plus rien » sou­pire-t-il. En cette fin 2018, Roy Stuart, qua­rante ans d’ex­pé­rience dans le X, ré­sume la si­tua­tion ain­si : « Le por­no au­rait pu de­ve­nir un art, il s’est trans­for­mé en in­dus­trie. Quant à l’éro­tique, il doit être po­li­ti­que­ment cor­rect et “ac­cep­table”. L’en­nui ! » Roy s’af­faire à ré­édi­ter ses suc­cès pas­sés et à tour­ner ses films, tou­jours dans cette re­cherche de troi­sième voie de l’éro­tique, la for­tune en moins. « Mais, qui sait, peut-être qu’un gé­nie trou­ve­ra la re­cette pour créer un ma­ga­zine éro­tique ban­kable… »

The Leg Show Pho­tos: Em­brace Your Fan­ta­sies, Po­wer Play (édi­tions Ta­schen, 272 pages, 40€)

« AU­JOURD’HUI, L’ÉRO­TIQUE DOIT ÊTRE PO­LI­TI­QUE­MENT COR­RECT ET “AC­CEP­TABLE”. L’EN­NUI ! »

PHO­TOS ROY STUART

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