L’ÉCHELLE DES TITANS

Trek - - ÉDITO - AN­THO­NY NICOLAZZI Ré­dac­teur en chef

Les vol­cans sont les im­muables Titans de l’his­toire des hommes. Re­dou­tés, res­pec­tés, ad­mi­rés, déi­fiés même par­fois, ils ont cô­toyé des gé­né­ra­tions en­tières d’hommes et d’ho­mi­ni­dés, s’ins­cri­vant dans notre mo­deste his­toire, notre ima­gi­naire, nos pay­sages, nos rêves. Pour s’ins­crire dans leurs cycles de vie gar­gan­tuesques, il a fal­lu ima­gi­ner des tables de conver­sion, des « échelles des temps géo­lo­giques ». Même si, comme nous, ils naissent, un jour, du néant, pour gran­dir, ru­gir ou s’as­sou­pir, fer­ti­li­ser ou mar­quer de leur em­preinte – par­fois dou­lou­reuse – leur environnement im­mé­diat, avant de s’éteindre, inexo­ra­ble­ment, pour re­tour­ner à la pous­sière. Le Kilimandjaro est né au Plio­cène, conjoin­te­ment à l’ap­pa­ri­tion de la val­lée du grand rift dans cette par­tie de l’Afrique de l’Est. Né de rien, comme tous les autres, il y a trois ou quatre mil­lions d’an­nées, à une ère où les pre­miers ho­mi­ni­dés, dé­jà, par­cou­raient la sa­vane, et ins­cri­vaient, à Lae­to­li, quelque 200 ki­lo­mètres à l’ouest, la marque de leurs em­preintes dans une fine couche de cendre vol­ca­nique. Com­bien de gé­né­ra­tions, de­puis, ont le­vé les yeux vers le Kilimandjaro, à me­sure qu’il pre­nait corps au beau mi­lieu de l’im­mense sa­vane afri­caine ? Le chiffre des 5 000 ki­lo­mètres cubes de lave émis du­rant ces quelques mil­lions d’an­nées d’ac­ti­vi­té n’évo­que­ra rien à per­sonne. Son élé­va­tion vers les étoiles, 5 895 mètres au-des­sus des mers, de­meure sans doute plus par­lante à notre ima­gi­naire. Une al­ti­tude mou­vante, au gré de l’éro­sion, ou des érup­tions. Le Kilimandjaro est au­jourd’hui un vol­can consi­dé­ré comme « éteint ». Avec une der­nière érup­tion pour­tant da­tée d’il ya à peine cinq cents ans. Une pous­sière à l’éche­lon géo­lo­gique.

Qui le pre­mier – et quand – a aper­çu les flo­cons fon­da­teurs des gla­ciers qui trônent au­jourd’hui en­core, au som­met du Ki­bo, le cra­tère prin­ci­pal du « Ki­li » ? Et qui, si ce n’est nous-même, ou sans doute nos en­fants, ver­ra fondre l’ul­time cris­tal de glace sur le géant en­dor­mi ? Em­blé­ma­tique ar­rière-plan des plus belles images de la grande faune afri­caine, elle aus­si me­na­cée de dis­pa­ri­tion, voire vouée à dis­pa­raître, le Kilimandjaro est un in­con­tour­nable ja­lon du voyage afri­cain et des ex­pé­di­tions en (haute) mon­tagne. Consa­crer un dos­sier com­plet à un tel « mo­nu­ment » de l’his­toire du voyage d’aven­ture nous sem­blait in­dis­pen­sable. Car, même si à l’échelle des temps géo­lo­giques tout ce­ci n’est que pous­sière, al­ler tou­cher du doigt les re­liques de l’un des der­niers gla­ciers d’Afrique de­meure, sym­bo­li­que­ment au moins, un té­moi­gnage pré­cieux d’at­ta­che­ment en­vers un monde en pé­ril. Fau­dra-t-il voir fondre « les neiges du Kilimandjaro » pour que

l’on s’in­té­resse en­fin à leur de­ve­nir ? Ou au nôtre ?

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