Mexique Les ca­mio­ne­ros ont la peau dure

Trucks Mag - - Sommaire - Texte Del­la Mo­li­na - Pho­tos AFP et FR

Si au Mexique, le mé­tier de chauf­feur paye plus que la moyenne, il est par­ti­cu­liè­re­ment ris­qué. Entre l’in­sé­cu­ri­té rou­tière, la re­cru­des­cence des bra­quages et les pres­sions exer­cées par les nar­co­tra­fi­quants, les chances d’at­teindre l’âge de la re­traite sont faibles.

Au Mexique, le trans­port rou­tier re­pré­sente plus de la moi­tié du fret to­tal et 80 % des car­gai­sons ter­restres sont trans­por­tées par ca­mion. Le mé­tier de chauf­feur paye plus que la moyenne, mais il est ris­qué. Entre l’in­sé­cu­ri­té rou­tière, la re­cru­des­cence des bra­quages et les pres­sions exer­cées par les nar­co­tra­fi­quants, les chances des rou­tiers d’at­teindre l’âge de la re­traite sont faibles. Mais dans ce pays de 115 mil­lions d’ha­bi­tants où l’on dé­nombre 52 mil­lions de per­sonnes vi­vant sous le seuil de pau­vre­té, avoir un job est un don du ciel. Et les car­tels de la drogue en pour­voient de nom­breux : 468000 se­lon les es­ti­ma­tions de la Chambre des dé­pu­tés. Ce qui en fait les plus gros em­ployeurs du pays.

Rè­gle­ments de comptes, têtes cou­pées, bar­rages, pa­trouilles mi­li­taires : voi­ci la spi­rale in­fer­nale dans la­quelle est tom­bé le Mexique. Au­tre­fois ré­pu­té pour sa beau­té na­tu­relle, ce pays de 115 mil­lions d’âmes est dé­sor­mais as­so­cié à l’hy­per­vio­lence. « Rien qu’en 2012, en­vi­ron 500 corps sans tête ont été comp­ta­bi­li­sés à tra­vers tout le pays » rap­pelle à Mexi­co le jour­na­liste Ioan Grillo*. Après des dé­cen­nies de baisse du nombre de meurtres, le taux d’ho­mi­cides est re­mon­té en flèche au cours des der­nières an­nées : 24 pour 100000 ha­bi­tants en 2011, contre 8 en 2007. Le Mexique est au cin­quième rang des pays les plus meur­triers du con­tinent amé­ri­cain. Au ver­tige des chiffres s’ajoute l’éten­due géo­gra­phique des vio­lences. Avec un taux d’ho­mi­cides de 131 pour 100000 ha­bi­tants, l’Etat de Chi­hua­hua (Nord), par exemple, est le plus violent, sui­vi par Guer­re­ro (ouest) et Si­na­loa (nord-ouest). « Le phé­no­mène s’ex­plique par la pré­sence dans ces ré­gions des nar­co­tra­fi­quants, qui luttent entre eux et contre le gou­ver­ne­ment pour le contrôle des routes de la drogue vers les Etats-Unis », ex­plique Ed­gar­do Bus­ca­glia, spé­cia­liste du crime or­ga­ni­sé à l’uni­ver­si­té de Columbia et pré­sident de l’Ins­ti­tut mexi­cain d’ac­tion ci­toyenne. Les car­tels ont in­fil­tré les ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques, po­lice en tête. « Cette si­tua­tion dif­fuse une cul­ture de la vio­lence et de l’im­pu­ni­té au sein de la so­cié­té, telle une épi­dé­mie so­ciale », ex­plique M. Bus­ca­glia. Seul 1% des 12 mil­lions de dé­lits com­mis chaque an­née est ju­gé, se­lon la Com­mis­sion na­tio­nale des droits de l’homme. Mais, pour Er­nest Lopez Por­tillo, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut pour la sé­cu­ri­té et la dé­mo­cra­tie, « le phé­no­mène est en­ra­ci­né dans une dé­com­po­si­tion du tis­su so­cial, liée no­tam­ment à la hausse de la pau­vre­té ». Entre 2008 et 2010, plus de 3 mil­lions de Mexi­cains sont ve­nus re­joindre les rangs des pauvres, por­tant leur nombre à 52 mil­lions sur 115 mil­lions de Mexi­cains, se­lon le Conseil na­tio­nal pour l’éva­lua­tion des po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment so­cial. Sans comp­ter les dé­fi­ciences de l’édu­ca­tion na­tio­nale, avec 7,3 mil­lions de mi­neurs anal­pha­bètes qui n’ont pas ter­mi­né l’école pri­maire. Pis, le Mexique compte 7,8 mil­lions de « ni-ni », ces jeunes de 15 à 29 ans sans em­ploi et qui ne suivent pas d’études.

In­sé­cu­ri­té rou­tière : un ter­rible bi­lan

Le Mexique oc­cupe la 7e place en ma­tière d’in­sé­cu­ri­té rou­tière dans le monde. Conduire un trac­to­ca­miones (ca­mion re­morque) sur les routes mexi­caines, c’est un peu comme jouer à la rou­lette russe. Les rues, les ave­nues et routes mexi­caines af­fichent un ter­rible bi­lan : on y dé­nombre en ef­fet chaque an­née entre 17000 et 24000 morts, aux­quels il faut ajou­ter près de 40 000 bles­sés souf­frant d’un lourd han­di­cap. Con­cer­nant le nombre de vic­times, le Mexique oc­cupe, en Amé­rique la­tine, la deuxième place juste der­rière l’Ar­gen­tine. Les me­sures vi­sant à lutter contre l’in­sé­cu­ri­té rou­tière pour­raient évi­ter au cours de ces dix pro­chaines an­nées plus de 60 000 morts sur les routes mexi­caines, mais ce­la né­ces­site, de la part des mu­ni­ci­pa­li­tés, l’ap­pli­ca­tion de pro­grammes de contrôle contre l’al­coo­lé­mie au vo­lant. On connaît évi­dem­ment les rai­sons prin­ci­pales de cette hécatombe : la conduite en état d’ivresse et les ex­cès de vi­tesse. Mais les me­sures né­ces­saires pour évi­ter ou mi­ni­mi­ser le nombre de morts ne sont pas en­core ap­pli­quées sur tout le ter­ri­toire, même si elles ont dé­mon­tré leur ef­fi­ca­ci­té. Par exemple, l’ap­pli­ca­tion des contrôles d’al­coo­lé­mie a per­mis de réduire de 40 % le nombre de dé­cès par ac­ci­dent. En­fin, l’état des routes et leur manque d’en­tre­tien est aus­si un fac­teur d’ac­ci­dents. Et même si le ré­seau fé­dé­ral s’est lar­ge­ment amé­lio­ré ces der­nières an­nées, le Mexique ne compte que 253666 km de routes pa­vées et gou­dron­nées, alors que le trans­port rou­tier

re­pré­sente plus de la moi­tié du fret to­tal et que 80 % des car­gai­sons ter­restres sont trans­por­tées par ca­mion. Cô­té au­to­routes, le ré­seau est as­sez pri­maire. La plu­part d’entre elles, sou­vent à deux voies, ne com­portent que peu d’en­trées et de sor­ties (par­fois 150 à 200 km entre les deux). Il n’existe qua­si­ment pas d’aires de re­pos et les sta­tions-ser­vice se font rares. Au­gus­tin Diaz, chauf­feur dans une pe­tite en­tre­prise de trans­port de Ti­jua­na, confesse qu’il évite comme la peste ces bouis-bouis pla­cés en bor­dure de route : « Ce sont des re­paires de ban­dits et les risques de s’y faire bra­quer sont éle­vés. Les sous-fifres des nar­co­tra­fi­quants y font sou­vent du re­cru­te­ment et il vaut mieux ne pas avoir à se trou­ver en si­tua­tion de re­fu­ser. » Le tra­fic d’armes ag­grave la si­tua­tion. Au Mexique, chaque in­di­vi­du, ou presque, en pos­sède une. 142000 armes y ont été sai­sies de­puis cinq ans et de­mi. 80 % d’entre elles pro­viennent des Etats-Unis, où elles sont en vente libre. Pour n’im­porte quel mo­tif fu­tile, une fu­sillade peut écla­ter dans un centre rou­tier ou une sta­tion d’es­sence. Pire, au­jourd’hui, il sem­ble­rait que par manque de fret, de nom­breux ar­ti­sans trans­por­teurs ac­ceptent de trans­por­ter de la drogue. C’est en tout cas ce qu’af­firme la Con­fe­de­ra­cion Na­cio­nal de Tran­spor­tis­tas Mexi­ca­nos (Co­na­tram), et son porte-pa­role Hec­tor Cha­con Sil­va. « Sur la route, vous ne sa­vez ja­mais à qui vous avez vé­ri­ta­ble­ment af­faire », ex­plique-t-il. La vio­lence des nar­co­tra­fi­quants n’a pas de li­mite. Au­gus­tin ra­conte que pour en­tra­ver des opé­ra­tions mi­li­taires à la fron­tière avec lesE­tats-Unis, ils or­ga­nisent des nar­co­blo­queos (stra­té­gie consis­tant à blo­quer les voies d’ac­cès en in­cen­diant des véhicules) pour ma­ni­fes­ter leur co­lère. Seize zones clés de la ré­gion de Ja­lis­co, dont onze lo­ca­li­sées dans la zone mé­tro­po­li­taine de Gua­da­la­ja­ra, en ont fait les frais. Plu­sieurs ca­mions y ont été in­cen­diés et quatre chauf­feurs ont été abat­tus du­rant ces émeutes.

Le trans­port sous pres­sion

At­taques de ca­mions- ci­ternes, per­fo­ra­tion d’oléo­ducs, puits clan - des­tins… le vol de pé­trole est de­ve­nu une manne pour les car­tels mexi­cains de la drogue. De­puis jan­vier, plus de 3 mil­lions de ba­rils ont été dé­ro­bés dans ce pays, se­lon un ré­cent rap­port de la com­pa­gnie pu­blique, Pe­tro­leos Mexi­ca­nos (Pe­mex). Les pertes pour le mo­no­pole d’Etat sont es­ti­mées à plus de 300 mil­lions de dol­lars (236 mil­lions d’eu­ros). « Ja­dis, les car­tels vo­laient des ca­mions-ci­ternes pour ra­vi­tailler leur flotte de véhicules », ex­plique Le­ti­cia Ar­men­ta, spé­cia­liste des éner­gies à l’Ins­ti­tut tech­no­lo­gique de Mon­ter­rey. « Mais au­jourd’hui, des gangs ar­més dé­terrent les oléo­ducs, les per­forent, puis les si­phonnent. » La trans­for­ma­tion des com­bus­tibles au Mexique étant sous contrôle de Pe­mex, les criminels font raf­fi­ner le pé­trole brut aux Etats-Unis. Cer­tains car­tels se sont lan­cés dans le trans­port de car­bu­rant avec des ci­ternes dé­ro­bées à des en­tre­prises spé­cia­li­sées dans ce type d’ac­ti­vi­té. Du cô­té de Jua­rez, des chauf­feurs de ca­mions-ci­ternes ont été abat­tus

dans le dé­sert. 1 269 pour­suites ju­di­ciaires ont été en­ga­gées en 2011 pour vol de com­bus­tible, sou­vent à la suite de flagrants dé­lits, mais seu­le­ment 153 ont dé­bou­ché sur une condam­na­tion. À cette oc­ca­sion, la Pe­mex a consta­té que la plu­part de ces ac­tions en justice concer­naient ses chauf­feurs, ac­cu­sés de com­pli­ci­té avec les nar­cos. Il faut dire que les moyens de ces der­niers sont sans li­mites. On ra­conte qu’Ama­do Car­rillo Fuentes, chef de la Li­nea, plus connu sous le nom de nar­co « le Seigneur des cieux », pos­sé­dait une flotte de Boeing pour pas­ser la co­caïne co­lom­bienne. La for­tune de Joa­quín Guzmán, « El Cha­po », chef du car­tel du Golfe, prin­ci­pal tra­fi­quant de drogue au Mexique et pro­ba­ble­ment dans le monde, était es­ti­mée à 1 mil­liard de dol­lars, le pla­çant à la 701e place des hommes les plus for­tu­nés dans le monde. Il a oc­cu­pé la 41e place du clas­se­ment des per­sonnes les plus puis­santes. Mar­ti­nez, un ba­ron du car­tel de Si­na­loa, a ra­con­té qu’il vi­vait en per­ma­nence avec 30 mil­lions de dol­lars en li­quide em­pi­lés dans son salon. Les fau­cons, vul­gaires sous-fifres des nar­cos, sont payés 100 dol­lars juste pour gar­der l’oeil ou­vert et pas­ser un coup de fil au cas où ils aper­ce­vraient un con­voi de po­lice se di­ri­ger vers la fron­tière. Dans cer­taines villes du Mexique, chaque conduc­teur de ca­mion a son chèque. Se­lon les es­ti­ma­tions de la Chambre des dé­pu­tés, 468000 per­sonnes tra­vaille­raient di­rec­te­ment pour les car­tels de la drogue. Le monde du trans­port étant par­ti­cu­liè­re­ment gan­gre­né, ce sont les plus gros em­ployeurs du pays : ils four­nissent trois fois plus d’em­plois que Pe­mex. Chauf­feurs de ca­mions, culti­va­teurs, sur­veillants, pas­seurs, tueurs mais aus­si mé­de­cins, avo­cats, in­gé­nieurs, pi­lotes d’avion, des em­plois mul­tiples et va­riés, mieux ré­mu­né­rés que dans la vie lé­gale. Grâce à eux, les car­tels passent aux Etats-Unis 400 tonnes de co­caïne, as­su­rant un re­ve­nu qui os­cille entre 25 et 40 mil­liards de dol­lars par an. 78 % des sec­teurs de l’éco­no­mie sont in­fil­trés par les tra­fi­quants de drogue, qui in­ves­tissent prin­ci­pa­le­ment dans le bâ­ti­ment, le tou­risme, le trans­port et l’agri­cul­ture, pro­fi­tant de la grande man­sué­tude des gou­ver­ne­ments.

Com­ment re­fu­ser de telles mannes de dol­lars ?

Dans ce pays où l’on dé­nombre 52 mil­lions de pauvres sur 115 mil­lions d’ha­bi­tants, la ten­ta­tion de tou­cher la « pro­pi­na » (pour­boire contre ser­vice ren­du aux nar­cos) est forte. Au Mexique, le sa­laire moyen men­suel brut est es­ti­mé à 52,50 MXN (329 €) pour 48 heures de tra­vail par se­maine (8 heures par jour). Les con­tri­bu­tions so­ciales payées par l’em­ployeur s’élèvent

à 2 % et les con­tri­bu­tions so­ciales payées par l’em­ployé à 10,50 %. Ces ba­rèmes ont cours pour des em­plois qui en gé­né­ral né­ces­sitent des for­ma­tions par­ti­cu­lières ou un cur­sus uni­ver­si­taire re­le­vé. Pour ob­te­nir de tels sa­laires dans le trans­port, in­utile de comp­ter les heures ou en­core d’avoir des exi­gences par­ti­cu­lières, qu’elles soient so­ciales ou fa­mi­liales. Ne bé­né­fi­ciant pas par­ti­cu­liè­re­ment d’un parc de véhicules mo­dernes, et ce mal­gré l’im­plan­ta­tion en 1959 de Ken­mex (fi­liale mexicaine de Ken­worth) à Mexi­ca­li, les condi­tions de tra­vail des chauf­feurs sont re­la­ti­ve­ment spar­tiates et la condi­tion sine qua non pour trou­ver un em­ploi est de pos­sé­der de bonnes connais­sances en mé­ca­nique. Qui a voya­gé au Mexique n’a pu échap­per à ces séances de bri­co­lage sur le bord de la route, où l’on peut aper­ce­voir des chauf­feurs cou­verts de cam­bouis désos­ser des mo­teurs à même le sol. Mal­gré tout, les choses de­vraient peu à peu s’amé­lio­rer. No­tam­ment grâce à l’Ac­cord de libre-échange nord-amé­ri­cain (Ale­na), si­gné par le Pre­mier mi­nistre ca­na­dien Brian Mul­ro­ney, le pré­sident mexi­cain Car­los Sa­li­nas et le pré­sident amé­ri­cain George H.W. Bush, et qui est en­tré en vi­gueur le 1er jan­vier 1994. Lorsque le Ca­na­da, les Etats- Unis et le Mexique ont lan­cé l’Ale­na, la plus vaste zone de libre-échange au monde fut for­mée. L’ac­cord a sus­ci­té la crois­sance éco­no­mique et per­mis de re­le­ver le ni­veau de vie de la po­pu­la­tion des trois pays. Mais, bien que près de 70% du com­merce bi­la­té­ral entre le Mexique et les Etats-Unis, de l’ordre de 400 mil­liards de dol­lars au to­tal, dé­pende de la voie ter­restre, éton­nam­ment, rien n’avait été pré­ci­sé con­cer­nant le déplacement des mar­chan­dises par ca­mion, leur libre cir­cu­la­tion sur le sol amé­ri­cain et le pas­sage des fron­tières. Les ca­mions mexi­cains pas­sant la fron­tière de­vaient jus­qu’à pré­sent trans­fé­rer leurs mar­chan­dises à des com­pa­gnies de trans­port amé­ri­caines à des postes proches de la fron­tière. En 1995, les au­to­ri­tés et les syn­di­cats de trans­por­teurs des Etats-Unis se sont op­po­sés à l’en­trée des ca­mions mexi­cains en al­lé­guant que leurs en­tre­prises ne rem­plis­saient pas les condi­tions de sé­cu­ri­té et d’en­vi­ron­ne­ment. Ce qui a eu pour ef­fet d’amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail des

ca­mio­ne­ros. Afin de ré­pondre aux exi­gences amé­ri­caines en ma­tière de ré­gle­men­ta­tion rou­tière et de sé­cu­ri­té, les trans­por­teurs mexi­cains ont dû faire l’ac­qui­si­tion de ma­té­riels ré­cents, of­frant ain­si aux chauf­feurs la pos­si­bi­li­té de tra­vailler avec des ca­mions ré­pon­dant aux stan­dards ac­tuels. Mais il au­ra fal­lu at­tendre le ven­dre­di 21 oc­tobre 2011 pour que le pre­mier ca­mion de mar­chan­dises mexi­cain soit au­to­ri­sé à en­trer aux Etats-Unis pour y cir­cu­ler li­bre­ment. Dix­sept an­nées de ba­tailles ju­ri­diques et di­plo­ma­tiques pour que le gou­ver­ne­ment des Etats- Unis ac­cepte le pas­sage des ca­mions mexi­cains sur son ter­ri­toire. Le trans­port de mar­chan­dises de leur lieu d’ori­gine jus­qu’à leur des­ti­na­tion dans un même ca­mion et avec le même chauf­feur fai­sait pour­tant par­tie de l’Ale­na si­gné en 1994. Les craintes du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, au re­gard de l’ex­trême vio­lence dans la­quelle le Mexique a som­bré, ont long­temps frei­né le pas­sage des fron­tières, le coup de gueule du syn­di­cat des ca­mion­neurs amé­ri­cains n’ayant été qu’un pré­texte pour le re­tar­der. On se rend compte au­jourd’hui que les craintes étaient fon­dées. Si les flux de mar­chan­dises sont in­tenses – 80 % des échanges du Mexique se font avec son voi­sin du Nord – c’est dé­sor­mais le tra­fic de co­caïne qui rythme le quo­ti­dien de la fron­tière (77 % de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment du mar­ché amé­ri­cain tran­site par le Mexique). Et pas­ser la fron­tière, pour un rou­tier mexi­cain, équi­vaut à un par­cours du com­bat­tant. Dé­jà, c’est la fron­tière la plus tra­ver­sée du monde avec 3 mil­lions de mou­ve­ments par an (mi­grants au­to­ri­sés ou illé­gaux, soit plus de 1 mil­lion, et 1,5 mil­lion re­con­duits). Ti­jua­na en est le poste fron­ta­lier le plus fré­quen­té (200 000 per­sonnes par jour, un re­cord mon­dial). Donc les temps d’at­tente sont ex­trê­me­ment longs : de 8 à 14 heures par­fois. Chaque ca­mion mexi­cain est ins­pec­té de fond en comble. Ces contrôles, dis­sua­sifs, rendent

les trans­por­teurs mexi­cains scep­tiques. Juan Car­los Mu­noz, pré­sident de la Chambre na­tio­nale du trans­port rou­tier de mar­chan­dises (Ca­na­car) du Mexique, est per­sua­dé que mal­gré l’ac­cord, ce n’est pas de­main que l’on ver­ra mille ca­mions pas­ser la fron­tière. Son or­ga­ni­sa­tion sou­ligne que les exi­gences de sé­cu­ri­té et d’en­vi­ron­ne­ment des Etats-Unis res­tent res­tric­tives pour les trans­por­teurs mexi­cains. La nouvelle n’en­thou­siasme pas la fa­mille Ar­reo­la, pro­prié­taire d’une pe­tite en­tre­prise de sept ca­mions ba­sée à Mexi­co et qui consi­dère que les Amé­ri­cains mettent beau­coup de condi­tions que mal­heu­reu­se­ment la ma­jo­ri­té des trans­por­teurs mexi­cains ne peuvent sa­tis­faire. De l’autre cô­té de la fron­tière, la grogne des pe­tits trans­por­teurs amé­ri­cains ne va pas ar­ran­ger les choses. Outre qu’ils ont ré­cem­ment ex­pri­mé leur mé­con­ten­te­ment de­vant le risque pour l’em­ploi, ar­guant que l’ac­cord risque de mettre en pé­ril des di­zaines de mil­liers de pe­tites en­tre­prises de ca­mion­neurs ba­sées aux Etats-Unis, ils ont rap­pe­lé qu’en dé­pit des stricts contrôles doua­niers, le trans­port de drogue par voie ter­restre en pro­ve­nance du Mexique est en constante aug­men­ta­tion. Juan Car­los Mu­noz, le pré­sident de la Ca­na­car, a sans doute rai­son. Ce n’est pas de­main que les rou­tiers mexi­cains af­flue­ront en nombre vers l’El­do­ra­do.

Comme la po­lice fé­dé­rale ne par­vient pas à en­di­guer la vio­lence, la po­pu­la­tion d’At­luya se charge el­le­même de faire ré­gner l’ordre. Des mi­lices ar­mées de ma­chettes, de fu­sils et de pis­to­lets ar­rêtent des criminels soup­çon­nés de meurtres, de tra­fic de stu­pé­fiants ou de kid­nap­pings pour la solde des nar­cos. De­puis 2006, 70000 per­sonnes ont été tuées à tra­vers le pays. En jan­vier 2013, 3000 membres de la Mexi­can Na­vy Pa­trol, de la po­lice fé­dé­rale et de la po­lice d’Etat sont dé­ployés dans le cadre d’une opé­ra­tion contre le crime or­ga­ni­sé près de To­lu­ca, dans l’Etat de Mexi­co. En haut : des soldats de l’ar­mée mexicaine font brû­ler les 134 tonnes de ma­ri­jua­na qu’ils ont sai­sies dans dif­fé­rents ca­mions.

* Ioan Grillo est un jour­na­liste an­glais, col­la­bo­ra­teur au Glo­balPost et au­teur du livre El Nar­co. Le sa­laire moyen men­suel brut d’un chauf­feur mexi­cain est es­ti­mé à 329 € par mois pour 48 heures par se­maine. C’est peu au re­gard des risques en­cou­rus sur la route et sur les par­kings, où les pro­ba­bi­li­tés de se faire bra­quer sont éle­vées.

En rai­son des contrôles dra­co­niens ef­fec­tués par les douanes, les at­tentes aux fron­tières sont in­ter­mi­nables. A droite : les armes sai­sies par la po­lice sont ex­po­sées au mu­sée de la drogue à Mexi­co City. Ici, un AK-47 pla­qué or et des pis­to­lets in­crus­tés de dia­mants ayant ap­par­te­nu à Ra­mi­ro Po­zos Gon­za­lez Aka El Mol­ca, le boss d’un car­tel.

Des élé­ments de la 21e zone mi­li­taire viennent de blo­quer un ca­mion char­gé de 3 tonnes de ma­ri­jua­na. A gauche : sai­sie dans un ca­mion de 16 mil­lions de pe­sos en li­quide, 27 mil­lions de dol­lars et 200 ki­los de ma­ri­jua­na, à Gua­da­lupe, Nue­vo Leon. Grâce à l’uni­té mo­bile « Mo­bile Va­cis » qui fonc­tionne aux rayons gamma, la po­lice fé­dé­rale de Ve­ra­cruz vient de sai­sir 900 ki­los de co­caïne dans la re­morque d’un ca­mion.

Conduire un trac­to­ca­miones (ca­mion re­morque) sur les routes mexi­caines, c’est un peu comme jouer à la rou­lette russe. Les rues, les ave­nues et routes mexi­caines af­fichent un ter­rible bi­lan : on dé­nombre en ef­fet chaque an­née entre 17 000 et 24 000 morts, aux­quels il faut ajou­ter près de 40 000 bles­sés souf­frant d’un lourd han­di­cap. Con­cer­nant le nombre de vic­times, le Mexique oc­cupe, en Amé­rique la­tine, la deuxième place juste der­rière l’Ar­gen­tine.

80 % des échanges du Mexique se font avec son voi­sin du Nord, mais c’est dé­sor­mais le tra­fic de co­caïne qui rythme le quo­ti­dien de la fron­tière. Ti­jua­na est le poste fron­ta­lier le plus fré­quen­té du monde (200 000 per­sonnes par jour, un re­cord mon­dial). Donc les temps d’at­tente sont ex­trê­me­ment longs. De 8 à 14 heures par­fois pour les ca­mio­ne­ros.

La vio­lence liée au nar­co­tra­fic à Ciu­dad Juá­rez et ses dix ca­davres par jour ont de quoi faire fré­mir. Dans cette ville fron­tière du nord du Mexique, ju­melle d’El Pa­so (Texas), plus de 300 femmes ont été as­sas­si­nées. S’agit-il de re­pré­sailles or­ches­trées par les nar­co­tra­fi­quants ? Le FBI, man­da­té par le gou­ver­ne­ment mexi­cain, en­quête. Sans ré­sul­tats.

A Cha­pa­la et No­gales, des cen­taines de rou­tiers mexi­cains ma­ni­festent pour ten­ter d’amé­lio­rer le temps de pas­sage aux fron­tières et pro­tes­ter contre l’aug­men­ta­tion in­ces­sante du prix du car­bu­rant. A gauche : chaque ar­res­ta­tion est soi­gneu­se­ment mise en scène et la presse ré­gu­liè­re­ment in­vi­tée à pu­blier des images des nar­co­tra­fi­quants.

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