Ro­ger Le Mouée (TLM) Une fibre fa­mi­liale qui per­dure

Ro­ger Le Mouée, 59 ans dont 41 de trans­port rou­tier dans les pattes, est un dur à cuire. Mais der­rière le boss se cache un père de fa­mille. La fa­mille, ce sont les 14 chauf­feurs de TLM. Ici, dans un petit coin de Bre­tagne où l’on ne fait pas de bruit, Rog

Trucks Mag - - Sommaire - Texte : Sil­via Le Goff. Pho­tos : Vir­gi­nie Pelagalli.

59 ans dont 41 de trans­port rou­tier dans les pattes, Ro­ger Le Mouée est un dur à cuire. Mais der­rière le boss, se cache un père de fa­mille. La fa­mille, ce sont les 14 chauf­feurs de TLM. Ici, dans un petit coin de Bre­tagne où l’on ne fait pas de bruit, Ro­ger et sa com­pagne Clau­dine mènent une af­faire saine qui a connu de belles épo­pées jus­qu’aux confins de l’Eu­rope.

Cette bâ­tisse blanche au lo­go rouge, qui abrite les bu­reaux et un en­tre­pôt de 1000 m², la pe­louse im­pec­cable et les mas­sifs de fleurs en ont vu des choses. L’ap­pa­rence est plus que ja­mais trom­peuse, dans la ZA de Corps-Nuds, vil­lage près de Rennes, ré­per­to­rié par le grou­pe­ment des com­munes au nom bur­lesque. Mais ici, même si l’am­biance est bon en­fant, on ne ri­gole pas avec le bu­si­ness. Dans la cour, une se­mi som­nole. Tous les ca­mions sont par­tis. Les conduc-

teurs sont au­to­nomes et partent tous en dé­ca­lé pour leurs li­vrai­sons. « On part tous les jours de la se­maine », pré­cise Ro­ger Le Mouée. Ses chauf­feurs dis­tri­buent des pro­duits agroa­li­men­taires – pro­duits lai­tiers, lé­gumes, sa­lai­son, ma­rée, frais et sur­ge­lés – dans la ré­gion ou… en Ita­lie, la ré­gion de Mi­lan es­sen­tiel­le­ment. « Ici, on ex­porte l’agroa­li­men­taire et on re­monte du sec, de la mar­chan­dise in­dus­trielle et on peut faire des meilleurs prix avec notre matériel. Je ne fais pas du na­tio­nal », pré­cise Ro­ger Le Mouée. Voi­là, c’est un choix, sa fa­çon bien à lui de dire oui et de dire non. D’ailleurs, il gère tout seul son en­tre­prise, épau­lé par sa femme pour l’ad­mi­nis­tra­tion. Dans les bu­reaux, c’est le calme. Pas d’ex­ploi­tants, pas d’in­ter­mé­diaires entre « Sch­weppes », le sur­nom du pa­tron, qui lui vient du fait de ne point consom­mer d’al­cool, et Chou­chou 1 et 2 ou « les Ju­meaux », les conduc­teurs les plus jeunes, ou en­core « Coyote », vingt ans de mai­son, sans ou­blier le pre­mier chauf­feur, Alain dit « le Tigre », tou­jours pré­sent à ses cô­tés de­puis 1987. Pas de hié­rar­chie, c’est le cô­té ar­ti­sa­nal de la so­cié­té. La moi­tié d’entre eux a plus de dix ans d’an­cien­ne­té et beau­coup de beaux sou­ve­nirs à par­ta­ger. Fi­dèles, quitte pour cer­tains à être re­ve­nus après être par­tis voir si l’herbe était plus verte ailleurs, ils sont choyés. « Je leur achète du bon matériel. En tant que conduc­teur, je n’au­rais ja­mais pu tra­vailler dans une so­cié­té dont le matériel ne me plai­sait pas », re­con­naît-il. D’ailleurs, il lui ar­rive en­core d’al­ler voir des clients en Bre­tagne en ca­mion, sa voi­ture de fonc­tion. Tout son parc est MAN, tous Eu­ro 5, les plus vieux ayant seu­le­ment deux ans et de­mi. Bien­tôt, il au­ra trois nou­veaux véhicules, des 540 che­vaux, avec une plus grande ca­bine, clim à l’ar­rêt, chauf­fage,

boîte ro­bo­ti­sée avec frein hy­drau­lique. Mais pas de tu­ning ni d’ac­ces­soires. Ce n’est pas son genre. En re­vanche, le matériel – onze en­sembles fri­gos et un bâ­ché – doit être per­for­mant et l’en­tre­tien est gé­ré par MAN et par un ga­rage qui s’oc­cupe de l’en­tre­tien ré­gu­lier des se­mis.

Du Mor­bi­han au Ka­za­khs­tan

Ro­ger Le Mouée a com­men­cé comme chauf­feur en fai­sant la col­lecte du lait à Ma­les­troit (56). En­suite, il est pas­sé à la cam­pagne de bet­te­raves près de Sois­sons avant de tra­vailler à Run­gis, mais pas pour long­temps. C’est le re­tour en Bre­tagne avec des ca­mions re­morques pour les transports Guille­mot (fer­més de­puis), avant d’être chauf­feur à l’ar­mée. Après cette pa­ren­thèse, Ro­ger conti­nue son aven­ture bre­tonne à Saint-Ma­lo puis tra­vaille pour STG de 1980 à 1983. L’an­née sui­vante, il crée son en­tre­prise PLM avec un as­so­cié en tra­vaillant comme trac­tion­naire avant d’ache­ter une se­mi. En 1987, la so­cié­té qui tra­vaillait dé­jà avec la Grande-Bre­tagne part à la dé­cou­verte des pays de l’Est en fri­go : « Ça m’a don­né l’en­vie d’al­ler plus loin et en 1988 (Ndlr : an­née où, suite au dé­part de son

as­so­cié, il trans­forme PLM en TLM), on a at­ta­qué la Rus­sie où l’on a tra­vaillé jus­qu’en 2002. Le plus long voyage qu’on ait fait ça a été jus­qu’à Al­ma­ty, qui s’ap­pe­lait en­core Al­ma Ata, à l’époque. » Mais il n’y a pas eu que l’agroa­li­men­taire. Le Mouée a as­so­cié son nom aux plus grandes en­seignes du luxe dont les riches Russes étaient (et sont tou­jours) friands. Et c’est là que, en tant que pres­ta­taire d’un grou­peur de Pa­ris, la pe­tite so­cié­té est tel­le­ment per­for­mante qu’elle est contac­tée di­rec­te­ment par le client. Et ce n’est pas un petit. C’est Bon­grain, lea­der in­ter­na­tio­nal des pro­duits lai­tiers. TLM se forge la re­nom­mée de spé­cia­liste na­tio­nal de la Rus­sie et se re­trouve prise dans des épo­pées in­croyables et pour­tant bien réelles. De celles qui étaient pos­sibles il y a en­core trente ans et qui sont source de re­gards et sou­pirs de nos­tal­gie au­jourd’hui. Mais de grande fier­té aus­si. Sur­tout pour une PME. « Les chauf­feurs ve­naient ici parce qu’on fai­sait de la Rus­sie », sou­ligne Ro­ger Le Mouée. « On a tra­vaillé pour des so­cié­tés qui four­nis­saient les dé­cors des mai­sons des nou­veaux riches russes. C’est comme ce­la qu’on s’est re­trou­vé à li­vrer des en­ca­dre­ments de fe­nêtre qui coû­taient des sommes fa­ra­mi­neuses et qui de­vaient chan­ger d’une ré­cep­tion à l’autre. » Pen­dant quelques an­nées, l’el­do­ra­do était vrai­ment à l’Est. « On mon­tait 5 à 6 pa­lettes à Mos­cou et on nous payait le re­tour à vide. » Une autre époque, en somme, pour William et son pa­tron Ro­ger sont des rou­tiers au long cours, des pas­sionn­nés. Quand on est fier de son af­faire, on ar­bore son lo­go sur les ca­mions et sa che­mise. Ci-contre : Clau­dine ac­com­pagne Ro­ger dans la vie et dans le bu­si­ness de­puis 24 ans.

ne pas dire une autre pla­nète. A la belle époque, l’une des anec­dotes qui a mar­qué le plus les es­prits a été la four­ni­ture de tout le matériel, du mobilier au pia­no en pas­sant par la nour­ri­ture, pour un re­pas de ga­la réunis­sant 1 000 per­sonnes à l’oc­ca­sion de l’ou­ver­ture d’une nouvelle école de cuisine à Saint-Pé­ters­bourg : au to­tal, six se­mis pen­dant trois se­maines et les chauf­feurs ont don­né un coup de main. Pour les re­mer­cier, le der­nier soir, on leur a of­fert une croi­sière avec dî­ner. Le client, rien d’autre que Po­tel & Cha­bot. Mais TLM a eu aus­si Sa­no­fi, Da­none et L’Oréal dans son por­te­feuille. La so­cié­té a four­ni les yaourts Se­noble pour les or­phe­li­nats de Mos­cou. « On a même trans­por­té des billets de la lo­te­rie et le ti­cket ga­gnant voya­geait dans une boîte à chaus­sures à cô­té du conduc­teur », se rap­pelle Clau­dine, dont le re­gard s’illu­mine en évo­quant ces an­nées-là. Té­moin du dé­ve­lop­pe­ment de la so­cié­té, elle était comp­table chez le four­nis­seur de pneus de TLM, avant de re­joindre Ro­ger dans la vie et dans l’aven­ture. L’atout ma­jeur de la PME a été de choi­sir très vite la géo­lo­ca­li­sa­tion. Une ga­ran­tie pour tout le monde. Mais le rêve n’a pas ré­sis­té à la dure réa­li­té du cours des de­vises. Quand, en 1998, la crise russe a pro­vo­qué l’effondrement du rouble, tout s’est ar­rê­té. « On s’est ré­veillé un lun­di ma­tin et on avait per­du 75 % de notre clien­tèle. Du coup, on ne fai­sait que de l’An­gle­terre », se rap­pelle Ro­ger Le Mouée. Le pre­mier des coups durs dont il s’est re­le­vé. « J’avais des ca­mions hy­per­so­phis­ti­qués pour tra­vailler là-bas et il a fal­lu tra­vailler ici et j’ai per­du de l’ar­gent. J’ai dû trou­ver d’autres mar­chés, réduire le parc qui était de 15 véhicules, et c’est re­par­ti en 2001-2002. » En per­pé­tuelle adap­ta­tion, la so­cié­té in­ves­tit dans des bâ­chés pour trans­por­ter des pièces au­to­mo­biles, jus­qu’en 2008 où ce sec­teur va chan­ger de stra­té­gie. Du coup, la so­cié­té a re­lan­cé son mé­tier d’ori­gine, le fri­go, en dé­ve­lop­pant son bu­si­ness avec l’Ita­lie. Mais ce n’est pas tout car sur ces lignes, la concur­rence est rude, sur­tout lorsque les autres so­cié­tés rognent sur les sa­laires. « On est dans une ac­ti­vi­té à faibles marges », sou­ligne Clau­dine. D’où « les pe­tites niches qui per­mettent de vivre bien de ce que je fais », lâche le gé­rant de TLM sans pour au­tant dé­voi­ler de quoi il s’agit. On sau­ra juste qu’il a « des clients un peu “space” avec du tra­vail un peu “space”» et que les prix sont cor­rects. Et il faut se conten­ter de cette « dé­fi­ni­tion ». Mais le choix des niches ne date pas d’au­jourd’hui. Entre 1999 et 2008, TLM avait aus­si des bennes TP. Et si c’était à re­faire, la Rus­sie ? « On ne peut pas faire marche ar­rière. Trop com­pli­qué », pense Ro­ger. Com­pli­qué pour

avoir les au­to­ri­sa­tions et l’agré­ment TIR entre autres.

Et de­main ?

Avec un chiffre d’af­faires de 2,1 mil­lions d’eu­ros (de mars 2012 à mars 2013), la so­cié­té a fait moins que l’exer­cice pré­cé­dent à cause de la baisse de tra­fic. Mais les bé­né­fices n’ont pas été at­teints, as­sure le gé­rant. « On a sup­pri­mé une tour­née non ren­table », ex­plique, un brin cryp­tée, sa com­pagne. Avec quelques clients fi­dèles de­puis 1987, Ro­ger pense à la suite, sans se stres­ser pour au­tant. « J’ai­me­rais par­tir en 2015. Ce n’est pas le tra­vail qui me fa­tigue. C’est l’en­vi­ron­ne­ment, la ré­gle­men­ta­tion », sou­ligne-t-il. Quant à l’éco­taxe, il n’est pas contre. « Il y a des pro­duits qui peuvent prendre le train ou le ba­teau mais le frais et l’ul­tra­frais ne peuvent pas at­tendre », es­time-t-il. Ré­sul­tat: pour l’ins­tant, il s’est juste ren­sei­gné sur les boî­tiers mais pas ques­tion d’abor­der le su­jet avec ses clients. « Il ne faut pas les en­nuyer quand ce n’est pas le mo­ment », c’est sa vision des choses. Mais c’est un su­jet qui fâche, ajoute Clau­dine. Le bu­si­ness a bien chan­gé. « Il y a vingt ans, les pri­meurs nous fai­saient tra­vailler onze mois sur douze. Au­jourd’hui, avec la concur­rence de ceux qui font du low-cost, on tra­vaille 4x15 jours dans l’an­née. Lors des week-ends, aux trois points de char­ge­ment ma­jeurs en Bre­tagne (Saint-Ma­lo, Saint-Pol-de-Léon et Paim­pol), la ma­jo­ri­té des ca­mions est étran­gère. Et en plus, il y a la pro­duc­tion des pays li­mi­trophes », dé­plore Ro­ger. Ce­pen­dant, il tient à va­lo­ri­ser ses chauf­feurs par un sa­laire cor­rect, ac­ti­vi­té in­ter­na­tio­nale ai­dant, et du bon matériel. « On n’a pas de turn-over », se fé­li­cite Clau­dine. Le mé­rite à un ma­na­ge­ment des hommes où cha­cun a sa place et à une ges­tion réglée comme une hor­loge pour un pa­tron fier de son en­tre­prise qui est tou­jours re­tom­bée sur ses pattes. Ici, seule la géo­lo­ca­li­sa­tion reste pri­mor­diale pour as­su­rer la ponc­tua­li­té de la li­vrai­son. Ro­ger suit tou­jours ses ca­mions à la trace. Il re­garde l’écran toutes les dix à quinze mi­nutes pour les lo­ca­li­ser. « Ce­la évite d’ap­pe­ler les conduc­teurs qui se sont ha­bi­tués », in­dique-t-il. Mais l’in­for­ma­ti­sa­tion de la so­cié­té n’est pas hy­per pous­sée. Chez TLM, c’est le pa­tron qui fait le sui­vi de la consom­ma­tion, soi­gneu­se­ment mar­quée sur un carnet. Il peut ana­ly­ser voyage par voyage s’il trouve qu’il y a une ano­ma­lie sur le mois. « Je prends la cal­cu­lette et vé­ri­fie en fonc­tion du voyage, des ki­lo­mètres, du char­ge­ment entre autres. Il y a beau­coup de pa­ra­mètres et on ne peut pas tous les ren­trer dans un or­di­na­teur », af­firme-t-il.

D’ailleurs, les consom­ma­tions sont cor­rectes – entre 31 et 32 litres aux 100 km avec les MAN – et on ne met pas d’ob­jec­tifs pré­cis aux conduc­teurs. Trois d’entre eux ont sui­vi une for­ma­tion à la conduite ra­tion­nelle chez le construc­teur. Ro­ger Le Mouée pré­fère mettre la pres­sion sur la ponc­tua­li­té. « Je ne veux pas mar­ty­ri­ser les chauf­feurs », se dé­fend-il. Si l’af­faire est saine, il est dif­fi­cile de se pro­je­ter sur le long terme. « On ne sait pas com­ment la conjonc­ture va évo­luer, ni les clients », note Clau­dine. Car beau­coup cherchent les prix plus que la qua­li­té du ser­vice. « On pour­rait nous ra­che­ter », note Ro­ger qui reste exi­geant : l’éven­tuel re­pre­neur doit avoir les moyens et la même fibre ar­ti­sa­nale. Pour l’ins­tant, le can­di­dat idéal n’a pas en­core frap­pé à sa porte.

A gauche : Ro­ger Le Mouée (de­bout) en­tou­ré de William La­ri­vière (à g.), sur­nom­mé « Coyote », par­mi les plus an­ciens de la so­cié­té, et Fa­bien Bou­lay, dit « Yul », par­mi les plus jeunes. TLM est une vraie en­tre­prise ar­ti­sa­nale.

Po­ly­va­lents, le di­ri­geant et ses conduc­teurs ma­nient le vo­lant comme les trans­pa­lettes. L’en­tre­pôt de 1000 m² dis­pose de trois quais. Chaque re­morque bi­zone peut trans­por­ter jus­qu’à 33 pa­lettes Eu­rope au sol. Ci-contre : la PME a in­ves­ti dans un parc 100 % MAN.

Quitte à prendre des li­ber­tés avec la géo­gra­phie, la Bre­tagne et l’Ita­lie font fron­tière com­mune pour bien sou­li­gner le bu­si­ness.

Ro­ger Le Mouée a fait de la géo­lo­ca­li­sa­tion son atout ma­jeur. Ici, il « vi­sua­lise » l’un de ses conduc­teurs près de Tre­vi­glio, en Ita­lie.

William La­ri­vière, sur la route de­puis plus de 40 ans, a connu toutes sortes de ca­mions. Ici, il bi­chonne un nou­veau MAN. Mais il n’a pas ou­blié les véhicules des an­nées 80, quand il al­lait en Irak sans la clim.

Cinq des onze en­sembles fri­go de TLM de­vant le siège de la so­cié­té. Un petit coup de la­vage ne peut que faire du bien à l’image.

Ro­ger Le Mouée aime la mé­ca­nique et les bonnes causes. Avec sa BMW de com­pé­ti­tion, le di­ri­geant de TLM

roule aus­si pour une as­so­cia­tion de dres­sage de chiens d’aveugles.

Un cha­meau pré­cède le con­voi TLM à son ar­ri­vée à Al­ma­ty, quand elle s’ap­pe­lait en­core Al­ma Ata. Image de l’époque où TLM sillon­nait la steppe en­nei­gée du Ka­za­khs­tan. Pho­to sou­ve­nir de­vant un res­tau­rant ka­zakh.

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