Re­cru­ter des conduc­teurs UN VERITABLE CASSE-TETE

C’est la pré­oc­cu­pa­tion du mo­ment : com­ment trou­ver de bons conduc­teurs ? Pour faire face à la pé­nu­rie de main-d’oeuvre, les trans­por­teurs font ap­pel aux ré­seaux so­ciaux, or­ga­nisent des job da­tings ou font de la for­ma­tion. Mais ce­la ne semble pas suf­fire à

Trucks Mag - - Dossier - Texte T : Va­lé­rie Chr­zav­zez. Pho­tos : DR.

S’il y a une chose qui met tous les trans­por­teurs d’ac­cord, c’est qu’il y a pé­nu­rie de conduc­teurs. Ce­la fait un mo­ment que ce­la dure. Et comme la re­prise com­mence à se faire sen­tir, le ba­ro­mètre de la FNTR confirme que pour les pro­chains mois, les trans­por­teurs an­ti­cipent une crois­sance de leur ac­ti­vi­té, et au­ront be­soin d’em­bau­cher du per­son­nel rou­lant. La pé­nu­rie de conduc­teurs risque donc d’em­pi­rer en­core. D’au­tant que la si­tua­tion va se trou­ver ag­gra­vée par la vague de dé­parts en re­traite à pré­voir, sa­chant que la moi­tié des conduc­teurs en poste ont plus de qua­rante-cinq ans. Les en­tre­prises doivent ré­agir. Et cer­taines font preuve de prag­ma­tisme pour trou­ver des hommes et

des femmes pour conduire leurs vé­hi­cules. Les Trans­ports Sud Bre­tagne à Mo­reac (56), en­tre­prise créée il y a un peu plus d’un an avec deux ca­mions par Ma­ga­li Le Boue­dec, a su trou­ver des clients pour pas­ser ra­pi­de­ment à quatre vé­hi­cules et, ve­nant de dé­cro­cher un gros contrat, l’en­tre­prise en au­ra bien­tôt neuf. « Co­té ma­té­riel, ça suit, même si les banques se font un peu ti­rer l’oreille. Mais pour ce qui est de trou­ver de bons conduc­teurs, c’est plus com­pli­qué » constate Gré­go­ry Fer­ry, res­pon­sable d’ex­ploi­ta­tion. « Dans les pro­chains mois, nous au­rons be­soin de cinq nou­veaux chauf­feurs, et faute de n’avoir re­çu qu’un seul CV de Pôle Em­ploi, nous nous sommes tour­nés vers les ré­seaux so­ciaux pour pu­blier notre an­nonce sur Fa­ce­book. » On peut y lire que TSB re­cherche cinq chauf­feurs fri­go en longue dis­tance, avec des dé­parts les week-ends à pré­voir. Pour at­ti­rer, l’en­tre­prise met en avant que les conduc­teurs bé­né­fi­cie­ront de trac­teurs MAN neufs. « Nous avons re­çu de nom­breuses can­di­da­tures, mais il faut faire le tri parce qu’on veut des conduc­teurs qui aiment leur mé­tier, et qu’il faut voir les pré­ten­tions qu’ont cer­tains. Ils veulent le sa­laire, mais pas les dé­cou­chers. Ils vou­draient des ho­raires comme à l’usine. » Pri­vi­lé­gier les conduc­teurs ayant de l’ex­pé­rience n’est pas une ga­ran­tie. « Il y a quinze jours, nous avons pris à l’es­sai un conduc­teur de qua­rante-sept ans ayant vingt-sept ans de mé­tier, il nous fait bou­lette sur bou­lette. On ne va pas le gar­der. » Bien que le Con­seil Ré­gio­nal de Bre­tagne fi­nance la for­ma­tion de nom­breux conduc­teurs, Gré­go­ry Fer­ry re­çoit peu de can­di­da­tures de la ré­gion.

« Un mé­tier qui de­mande de la pas­sion »

« On re­çoit sur­tout des CV du nord ou du sud de la France. C’est à se de­man­der où vont, ou ce que font, ceux qui ont été for­més dans notre ré­gion. J’ai le sen­ti­ment qu’on at­tire des can­di­dats en re­con­ver­sion vers des for­ma­tions de conduc­teurs avec du rêve, en met­tant en avant des sa­laires, sans pré­ci­ser qu’être conduc­teur reste un mé­tier dif­fi­cile et exi­geant, qui de­mande de la pas­sion. For­mer un conduc­teur coûte 10 000 €, c’est de l’ar­gent per­du si les gens en ayant bé­né­fi­cié ne res­tent pas. Il fau­drait être plus

For­mer un chauf­feur, c’est 10 000 eu­ros

sé­lec­tif. » Ce mau­vais cas­ting a pour ré­sul­tat que les en­tre­prises se re­trouvent avec des conduc­teurs qui cherchent un sa­laire et pas un travail et ont du mal à sup­por­ter la réa­li­té d’un mé­tier de plus en plus dif­fi­cile. « Etre conduc­teur fri­go im­plique d’ac­cep­ter de tra­vailler la nuit ou le week-end. On es­saie au maxi­mum de les pré­ser­ver, mais on doit faire avec les exi­gences de nos clients » jus­ti­fie Gré­go­ry Fer­ry. Pour ten­ter de trou­ver des so­lu­tions à leurs dif­fi­cul­tés de re­cru­te­ment, dès 2012, onze en­tre­prises de la ré­gion tou­lou­saine, les trans­ports Den­jean, Tran, Pé­dus­saut, TER, Ala­sia, Bour­da, Four­nié, Mar­ty, Pech, Ri­go­ni, Thu­ries et Vieu se sont re­grou­pées au sein d’un grou­pe­ment bap­ti­sé GPTR. « Nos dif­fi­cul­tés n’en sont qu’à leurs dé­buts » pré­dit Claude Sclau­nich, gé­rant des Trans­ports Mar­ty. « La pé­nu­rie de chauf­feurs fran­çais est liée aux pré­ju­gés sur notre mé­tier : ca­mions pol­lueurs, conduc­teurs fous, sa­laires ti­rés vers le bas, mais nous avons aus­si un gros pro­blème d’orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle. » Les trans­por­teurs constatent que « pour ten­ter de ré­pondre à la pé­nu­rie de main d’oeuvre, notre sys­tème d’édu­ca­tion et les Pôle Em­ploi en­voient en for­ma­tion des per­sonnes qui ne veulent pas faire nos mé­tiers. »

10% de can­di­da­tures sé­rieuses

Le GPTR qui, le 10 juin der­nier, or­ga­ni­sait un job da­ting pour ren­con­trer des can­di­dats en a fait la dé­mons­tra­tion. « Nous avons re­çu 213 per­sonnes, dont 90% de conduc­teurs. Un tiers nous ont clai­re­ment dit qu’ils ne sou­hai­taient pas tra­vailler, et vou­laient seule­ment un tam­pon sur leur feuille de Pôle Em­ploi, afin de pro­lon­ger ou ré­cu­pé­rer leurs droits, 10% n’ont pas de­man­dé le coup de tam­pon dès les pre­mières se­condes, mais après quelques mi­nutes d’en­tre­tien, nous nous sommes aper­çus que ce­la était aus­si le cas. Nous avons aus­si re­çu des per­sonnes qui n’avaient pas le per­mis, avaient un ni­veau de com­pé­tence très faible, ou ne par­laient pas le fran­çais. Et fi­na­le­ment nous n’avons vu que 10% de can­di­da­tures in­té­res­santes... Heu­reu­se­ment qu’en ce qui concerne les ex­ploi­tants, le ni­veau était net­te­ment su­pé­rieur » rap­porte Claude Sclau­nich, qui constate que plus per­sonne ne veut être rou­tier. « C’est sû­re­ment lié à l’ap­pau­vris­se­ment des sa­laires au regard des res­pon­sa­bi­li­tés du mé­tier. La baisse des prix du trans­port nous a conduits à cette si­tua­tion. Mais nous avons aus­si eu confir­ma­tion que beau­coup de per­sonnes ont été pa­ra­chu­tées vers nos mé­tiers sans le sou­hai­ter. » Le trans­por­teur s’in­quiète par­ti­cu­liè­re­ment du manque d’at­trait de la pro­fes­sion vis-à-vis des jeunes. « C’est pré­oc­cu­pant pour l’ave­nir de nos so­cié­tés qui manquent cruel­le­ment de main-d’oeuvre qua­li­fiée. Comme notre job da­ting a été très mé­dia­ti­sé, nous avons re­çu, via notre site in­ter­net, beau­coup de CV, dont 80% d’ori­gine étran­gère, d’Es­pagne, de Hon­grie ou du Por­tu­gal. Est-ce la so­lu­tion ? » s’in­ter­roge le chef d’en­tre­prise qui es­time qu’il faut ré­agir. « Non seule­ment pour la sur­vie de nos en­tre­prises et pour l’ave­nir de nos en­fants et de la gé­né­ra­tion sui­vante. » C’est pour ce­la que, s’ins­pi­rant de ce qu’à fait Air­bus, le GPTR étu­die la créa­tion d’une cel­lule de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ou­vrant sur un CDI. « L’ob­jec­tif se­rait de sé­lec­tion­ner avec ri­gueur et de for­mer au sein de nos en­tre­prises, au contact réel de notre ac­ti­vi­té. Ce­la nous per­met­trait de for­mer des per­sonnes sou­hai­tant vrai­ment in­té­grer ce mé­tier. »

For­mer pour in­sé­rer et trou­ver des conduc­teurs

En Loire-At­lan­tique aus­si, des trans­por­teurs se sont re­grou­pés pour créer un Grou­pe­ment d’em­ployeurs pour l’in­ser­tion et la qua­li­fi­ca­tion. « L’ob­jec­tif de ce GEIQ, créé en 2000 par huit en­tre­prises, est de pro­po­ser à des per­sonnes éloi­gnées du mar­ché du travail une for­ma­tion en al­ter­nance dans une en­tre­prise de trans­port, afin de leur per­mettre de de­ve­nir conduc­teur, ex­ploi­tant ou agent lo­gis­tique » ex­plique Ghis­lain Har­dy, pré­sident du GEIQ. De­puis sa créa­tion, le GEIQ a per­mis d’ac­com­pa­gner pro- fes­sion­nel­le­ment et so­cia­le­ment 680 per­sonnes et de leur per­mettre de trou­ver un em­ploi stable dans le trans­port. Cette an­née, le GEIQ a pré­vu de re­cru­ter 150 per­sonnes pour ré­pondre aux be­soins de main d’oeuvre de ses adhé­rents. Ce qui né­ces­si­te­ra de voir bien da­van­tage de can­di­dats, car le GEIQ réa­lise un re­cru­te­ment ri­gou­reux. « Au terme de nos en­tre­tiens, nous ne re­cru­tons qu’un can­di­dat sur quatre, il est en­suite éva­lué en mi­lieu de travail chez un trans­por­teur, et nous ne l’em­bau­chons que si une en­tre­prise ac­cepte de lui faire si­gner un pro­jet de contrat de qua­li­fi­ca­tion. La sé­lec­tion est donc ser­rée avant de com­men­cer sa for­ma­tion, mais nous ou­vrons les portes au maxi­mum au dé­part pour at­ti­rer des per­sonnes mo­ti­vées pour le trans­port et qui en étaient loin » jus­ti­fie Es­telle Durand, di­rec­trice du GEIQ qui, sans dis­po­ser de sta­tis­tiques pré­cises, es­time qu’au moins à moyen terme, les per­sonnes for­mées par le GEIQ res­tent ef­fec­ti­ve­ment dans le trans­port.

Beau­coup de per­sonnes ont été pa­ra­chu­tées vers nos mé­tiers sans le sou­hai­ter.

Les en­tre­prises se re­trouvent avec des conduc­teurs qui cherchent avant tout un sa­laire et qui ont du mal à sup­por­ter la réa­li­té d’un mé­tier de plus en plus dif­fi­cile.

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