MONT­MO­REN­CY

Vanity Fair (France) - - Va­ni­ty Fair En­quête -

Il faut at­tendre la fin des se­ven­ties pour que le show-bu­si­ness vienne dis­til­ler une dose de gla­mour dans cette en­clave do­mi­née par les vieilles fa­milles in­dus­trielles. En 1978, l’an­née de Dis­co Queen et de La So­li­tude, Syl­vie Var­tan et son époux John­ny Hal­ly­day achètent un ter­rain de 600 mètres car­rés pour 4,1 mil­lions de francs – la chan­teuse y vit tou­jours avec son se­cond ma­ri, le pro­duc­teur amé­ri­cain To­ny Scot­ti. L’an­née sui­vante, Gilles Ja­cob, jeune dé­lé­gué gé­né­ral du Fes­ti­val de Cannes, craque pour une de­meure de 500 mètres car­rés à 3,2 mil­lions de francs. Il se­ra bien­tôt imi­té par Ca­role Bou­quet, qui s’ins­talle sur une pro­prié­té de 700 mètres car­rés (elle l’a re­ven­due de­puis au ban­quier Jacques d’Es­tais pour 9,3 mil­lions d’eu­ros).

Les deux dé­cen­nies sui­vantes, à la fa­veur de la crise éco­no­mique, le ca­pi­ta­lisme fa­mi­lial se ren­force au sein de la villa. En 1983, peu après avoir re­pris la pa­pe­te­rie de son père, le jeune Vincent Bol­lo­ré s’achète une de­meure de 2,2 mil­lions de francs (la somme est ré­glée en deux fois) do­tée d’un « mi­nus­cule » jar­din de 100 mètres car­rés. Celle- ci est au­jourd’hui oc­cu­pée par son fils, Yan­nick, pré­sident du groupe de com­mu­ni­ca­tion Ha­vas. Co­rinne Bouygues, fille de Fran­cis et un temps di­rec­trice de la pu­bli­ci­té de TF1 – la chaîne de son père –, s’ins­talle à son tour en 1993. Tout comme Thier­ry Das­sault, troi­sième fils de Serge, qui re­joint le groupe fa­mi­lial d’aé­ro­nau­tique, après des études ac­cé­lé­rées. En 1997, Do­mi­nique Des­seigne et son épouse Diane Bar­rière, hé­ri­tière des hô­tels du même nom (dé­cé­dée en mai 2001), jettent leur dé­vo­lu sur un splen­dide hô­tel par­ti­cu­lier à 34 mil­lions de francs.

Du­rant les an­nées 2000, les prix de l’im­mo­bi­lier s’en­volent et seuls les nou­veaux sei­gneurs des af­faires peuvent ac­cé­der à la pro­prié­té au sein de la villa. C’est la

) re­vanche des en­tre­pre­neurs et du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier. Peu avant l’in­tro­duc­tion de son groupe en bourse, Alain Af­fle­lou fond pour une ma­gni­fique de­meure à 70 mil­lions de francs. Son voi­sin, le roi des ca­si­nos Georges Tranchant (il s’est ja­dis ren­du cé­lèbre en af­fron­tant Ber­nard Ta­pie dans les tri­bu­naux, ce qui coû­ta au mi­nistre de Bé­ré­go­voy sa place au gou­ver­ne­ment), pro­fite de son re­gain de fortune pour don­ner dans le re­grou­pe­ment fa­mi­lial : après avoir ache­té sa pre­mière ré­si­dence dans la villa en 1984, il verse 3,6 mil­lions d’eu­ros pour of­frir à son fils Ro­main une mai­son sur deux étages de 300 mètres car­rés. Xa­vier Niel dé­barque à son tour en 2005 : trois ans après le lan­ce­ment de la Free­box, le mo­gul des té­lé­coms achète une splen­dide ré­si­dence pour 12,3 mil­lions d’eu­ros. À la même époque, Ca­role Bou­quet et Ri­ka Za­raï pré­fèrent re­vendre leurs mai­sons res­pec­ti­ve­ment au ban­quier Jacques d’Es­tais et au fi­nan­cier Thier­ry Tim­sit (du fonds d’in­ves­tis­se­ment As­torg Part­ners). Gré­goire Cher­tok, as­so­cié-gé­rant de Roth­schild & Cie et ar­ti­san des grandes fu­sions in­dus­trielles en France de­puis dix ans, pose ses va­lises en 2010, sui­vi par Fa­brice Pier­lot, fon­da­teur de Coyote, start-up spé­cia­li­sée dans les aver­tis­seurs de ra­dars.

La villa ne re­tient ce­pen­dant pas ses nou­veaux ve­nus ad vi­tam. Au gré des re­com­po­si­tions fa­mi­liales, cer­tains aban­donnent le charme des gly­cines pour d’autres ho­ri­zons. Ar­naud La­gar­dère, par exemple, s’était of­fert une somp­tueuse mai­son en 2006, trois ans après la mort de son père, Jean-Luc, dont il avait re­çu le groupe de presse et d’édi­tion en hé­ri­tage. Après de longs tra­vaux – il au­rait fait cons­truire un spa en sous- sol et une pis­cine cou­verte –, il a fi­na­le­ment dé­ci­dé de s’éta­blir loin du XVIe avec sa com­pagne Jade Fo­ret. Xa­vier Niel, qui avait ac­quis trois hô­tels par­ti­cu­liers at­te­nants entre 2005 et 2011, est res­té dans le quar­tier : il vient d’em­mé­na­ger à la Muette, où il s’est of­fert l’an­cienne ré­si­dence du doc­teur Hen­ri James de Roth­schild, un ex­tra­va­gant pa­lais de marbre rose dont la ro­tonde sur­plombe le jar­din du Ra­ne­lagh.

De l’aveu gé­né­ral, le nou­veau maître des lieux se nomme Vincent Bol­lo­ré. L’in­dus­triel breton ha­bite la villa de­puis plus de trois dé­cen­nies, en­tou­ré au­jourd’hui de ses en­fants et pe­tits- en­fants. Au fil des an­nées, il a mul­ti­plié les ac­qui­si­tions comme dans une par­tie de Mo­no­po­ly. En 1989, il s’of­frait une deuxième mai­son pour 16 mil­lions de francs. Puis, dix ans plus tard, alors qu’il se lan­çait dans la ges­tion por­tuaire en Afrique, il en ache­tait une troi­sième 9,8 mil­lions. La col­lec­tion au­rait pu s’ar­rê­ter là, s’il n’avait pas cra­qué, en 2003, pour le cé­lèbre hô­tel Noailles. Un temps, il pou­vait donc se tar­guer de pos­sé­der 3 750 mètres car­rés au sein de la villa. « En réa­li­té, Vincent se com­porte avec ses af­faires im­mo­bi­lières comme dans le bu­si­ness, ra­conte un proche. Il adore ache­ter, vendre, mon­ter des coups. »

ALE MO­LOSSE ET LA FAC­TRICE

u dé­but de l’an­née 2007, il cherche à se sé­pa­rer d’une mai­son. Sa mé­thode est d’une grande sim­pli­ci­té : il va di­rec­te­ment la pro­po­ser au voi­sin le plus proche, un cer­tain Xa­vier Niel. Qu’im­porte s’il n’a ja­mais fait d’af­faires avec lui. Qu’im­porte éga­le­ment si tous deux ne par­tagent pas le même style – nuque longue pour l’un, po­chette en soie pour l’autre. Niel ap­pré­cie le calme et la sé­cu­ri­té des lieux. Mais il n’éprouve pas le dé­sir de s’agran­dir. Les né­go­cia­tions traînent et Bol­lo­ré s’im­pa­tiente. Il mul­ti­plie les ar­gu­ments. Un jour : « Si je vends à des Russes, vous ne pour­rez plus dor­mir : ils fe­ront la fête jus­qu’à pas d’heure. » Le

len­de­main : « Vous savez ce qu’on dit des gens du Golfe ? Ils font leur bar­be­cue dans le jar­din. » Au mois de dé­cembre 2007, les deux hommes fi­nissent par s’en­tendre sur un prix de 12,2 mil­lions d’eu­ros. Un bon deal pour l’un et l’autre. C’est six fois le prix d’achat en 1998 et à peine un cen­tième de la fortune pro­fes­sion­nelle de Niel.

Pour les af­faires cou­rantes, Vincent Bol­lo­ré se montre aus­si à la hau­teur de sa ré­pu­ta­tion. Il sur­veille tout, contrôle tout. Pas une dé­ci­sion ne se prend sans sa bé­né­dic­tion. Il n’oc­cupe au­cun poste of­fi­ciel au sein du conseil syn­di­cal – « il est trop ma­lin pour ce­la », glisse un voi­sin ban­quier. Mais il ne rate ja­mais une as­sem­blée gé­né­rale. Et sa pré­sence aux pre­miers rangs suf­fit à gla­cer l’am­biance. Il est vrai que ces réu­nions n’ont rien à en­vier aux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion : on se sa­lue, on s’épie du coin de l’oeil, on règle ses comptes avec le sou­rire. Près d’une cin­quan­taine de co­pro­prié­taires y par­ti­cipent à chaque fois. Et même les di­ri­geants les plus che­vron­nés se font mal­me­ner. Maxime Aiach, le fon­da­teur des cours Aca­do­mia, a eu la sur­prise de s’at­ti­rer la co­lère de ses voi­sins pour une his­toire de clô­ture ju­gée « non ré­gle­men­taire » – il a dû re­non­cer à ce pro­jet. L’an der­nier, le pré­sident de la co­pro­prié­té, Jean-Fran­çois de Can­chy, haut fonc­tion­naire à la re­traite et ja­dis di­rec­teur du Centre na­tio­nal des arts plas­tiques, s’est per­mis de faire une le­çon « de vivre en­semble ». Sur un ton so­len­nel, il s’est ému de l’ir­res­pon­sa­bi­li­té de cer­tains pa­rents qui laissent leurs en­fants je­ter des cailloux dans le bas­sin de la fon­taine cen­trale : « La pompe a été chan­gée en avril 2012 et, un an après, elle est dé­jà dé­té­rio­rée. Son rem­pla­ce­ment risque d’être né­ces­saire. » Avec la même gra­vi­té, il s’est en­suite adres­sé « aux amis des ani­maux », après qu’un mo­losse eut mor­du une fac­trice. « Nous sommes dé­sor­mais sous sur­veillance de La Poste : des cour­riers ont été adres­sés à tous les pro­prié­taires de chiens, tant sur ce point que sur les crottes qui s’avèrent éga­le­ment dan­ge­reuses » – le ver­ba­tim est même consi­gné noir sur blanc dans le pro­cès ver­bal de l’as­sem­blée gé­né­rale du 19 juin 2013 !

Vincent Bol­lo­ré, lui, suit de près le dos­sier de la sé­cu­ri­té. Long­temps, la villa s’est mon­trée laxiste sur cette ques­tion. Mais deux évé­ne­ments ont trau­ma­ti­sé les ha­bi­tants. En fé­vrier 2003, un an­cien em­ployé de mai­son est re­ve­nu abattre sa femme, cui­si­nière, ain­si que la pro­prié­taire qui se trou­vait là. Deux ans plus tard, c’était au tour de l’ar­chi­tecte Oli­vier-Clé­ment Ca­coub (le concep­teur du mau­so­lée de Bour­gui­ba à Mo­nas­tir) et de son épouse, âgés de plus de 80 ans, d’être sau­cis­son­nés par des cam­brio­leurs. « De­puis cette his­toire, je ne dors plus seule à l’étage, nous confie une ré­si­dente. Je de­mande à ma ca­mé­riste de pas­ser la nuit à mes cô­tés. » Sous l’im­pul­sion de Vincent Bol­lo­ré, les co­pro­prié­taires ont dé­ci­dé de re­cou­rir à un ser­vice pri­vé de rondes noc­turnes, puis d’ins­tal­ler un nou­veau sys­tème de vi­déo- sur­veillance. Ce der­nier de­vait coû­ter 100 000 eu­ros, mais Georges Tranchant, rom­pu à ce genre d’ap­pels d’offres dans ses ca­si­nos, a dé­voi­lé une par­tie de son sa­voir-faire : il a ob­te­nu un ra­bais de 19 000 eu­ros.

EVRAIS- FAUX VEN­DEURS

st- ce la han­tise de l’agres­sion et du cam­brio­lage, ajou­tée aux ques­tions de fis­ca­li­té, qui ex­plique pour­quoi tant d’hô­tels par­ti­cu­liers se trouvent au­jourd’hui en vente chez Barnes, Da­niel Féau et Consul­tants Im­mo­bi­lier ? Ro­ger Abe­cas­sis, tou­jours go­mi­né et ti­ré à quatre épingles, dé­plore la dif­fi­cul­té à vendre ces biens : « Les nou­veaux mil­liar­daires russes n’ont au­cune en­vie de s’ins­tal­ler dans ce quar­tier, grom­melle- t-il. Ce n’est pas l’ave­nue Mon­taigne : ça manque de bou­tiques de luxe, d’ac­ti­vi­tés pour leurs épouses. » Lors de son ar­ri­vée au PSG du­rant l’été 2012, Zla­tan Ibra­hi­mo­vić son­gea à s’ins­tal­ler dans la villa. Il vi­si­ta même un hô­tel, avant de « zla­ta­ner » la pro­po­si­tion en dé­cou­vrant le prix de­man­dé. « Vous pou­vez m’ai­der mais n’es­sayez pas de m’ar­na­quer », a- t-il lan­cé sur le pla­teau de Té­lé­foot.

Il y a ce­pen­dant une autre rai­son der­rière le nombre de biens à vendre, mais elle est moins avouable et seule­ment connue des ini­tiés. C’est une cé­lèbre avo­cate fis­ca­liste qui fi­nit par nous la li­vrer : « En vé­ri­té, la plu­part des ven­deurs ne dé­si­rent pas vendre. Ils veulent juste ap­por­ter au fisc la dé­mons­tra­tion de leur dé­part. » Elle dit ce­la en pe­sant chaque mot, sans cil­ler. Son ca­bi­net est ins­tal­lé dans un bel im­meuble de l’ouest pa­ri­sien. Avant de nous ac­cor­der cet en­tre­tien, elle a exi­gé l’ano­ny­mat. Elle gère les in­té­rêts « d’au moins trois ré­si­dents de la villa » et son mé­tier im­pose le res­pect de la confi­den­tia­li­té. L’en­tre­tien a lieu dans une salle à la dé­co­ra­tion clas­sique : portes ca­pi­ton­nées, murs blancs, ti­rages d’art en noir et blanc, ca­fe­tière Nes­pres­so. « Cer­tains de mes clients, ajoute- t- elle, se sont bien ins­tal­lés à l’étran­ger. Mais dans leur es­prit, c’est du pro­vi­soire. Ils ont leur fa­mille, leurs re­pères ici, et ils comptent bien re­ve­nir un jour. » À ces vrais-faux exi­lés, elle conseille donc de faire ap­pel à un agent im­mo­bi­lier. Puis d’al­ler pré­sen­ter le man­dat de vente au fisc. « Cette pièce contri­bue à prou­ver la réa­li­té de votre dé­mé­na­ge­ment », in­siste- t- elle. – Et l’ad­mi­nis­tra­tion est dupe ? – À moi­tié. Ce do­cu­ment lui per­met de connaître le vrai prix de votre fon­cier, quand ce­lui- ci est d’or­di­naire sous- éva­lué dans les dé­cla­ra­tions. Dans ce cas, le fisc vous re­dresse puis ap­plique le ba­rème exact de l’ISF, l’un des seuls im­pôts que vous conti­nuez à payer à l’étran­ger sur les biens im­mo­bi­liers ba­sés en France. – Le jeu en vaut-il la chan­delle ? – Évi­dem­ment. Pour un ha­bi­tant de la villa, même si l’ISF lié à ce bien qua­druple, ce n’est rien en com­pa­rai­son de l’im­pôt éco­no­mi­sé par ailleurs.

– Mais si l’agent im­mo­bi­lier trouve un ache­teur, que se passe- t-il ?

– Vous pou­vez tou­jours re­fu­ser de vendre, c’est aus­si simple que ce­la.

Et elle conclut la conver­sa­tion dans un sou­rire en­ten­du. &

« VOUS POU­VEZ M’AI­DER

MAIS N’ES­SAYEZ PAS DE M’AR­NA­QUER. »

Zla­tan Ibra­hi­mo­vić

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