Mode la vie en rose ( avec des im­pri­més ana­nas)

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

Aux États-Unis, le nom de est sy­no­nyme Lilly Pu­lit­zer de va­cances in­sou­ciantes, d’un mode de vie pri­vi­lé­gié où l’on porte la simple pe­tite robe co­lo­rée que la so­cia­lite a in­ven­tée.

Nous avons tous vé­cu ce genre d’ex­pé­rience, chez le den­tiste ou à bord d’un avion qui tra­verse une zone de tur­bu­lences : cher­cher, au fond de nous, un petit coin de bon­heur, un ins­tant de grâce qui tou­che­rait à la per­fec­tion. Dans ces mo­ments-là, Lilly Pu­lit­zer de­vait s’ima­gi­ner gam­ba­dant pieds nus sur le sable ou pour­sui­vant des lu­cioles en che­mise de nuit, des cou­ronnes de feuilles dans les che­veux. Rares sont les Fran­çais qui ont en­ten­du par­ler de cette ri­chis­sime mon­daine qui, sans avoir ja­mais sui­vi de cours de stylisme, a contri­bué à dé­coin­cer les codes ves­ti­men­taires de l’Amé­rique des an­nées 1960. Une ex­cen­trique, co­ol avant l’heure, qui se­rait à l’ori­gine de l’al­lure prep­py po­pu­la­ri­sée par Ralph Lau­ren, Tom­my Hilfiger, J.Crew et Gap. Lilly Pu­lit­zer est de­ve­nue cé­lèbre par la grâce d’un seul mo­dèle qu’elle dé­fi­nis­sait comme « une pe­tite robe de rien du tout ». Cou­pée dans des étoffes co­lo­rées im­pri­mées de mo­tifs flo­raux, d’ana­nas ou de mangues, cette robe a séduit des mil­lions de femmes qui, en l’en­fi­lant, avaient l’im­pres­sion de par­ta­ger la vie en­chan­tée de Lilly.

Cin­quante ans plus tard, ce nom trouve en­core un écho aux États-Unis. In­ter­ro­gez des ha­bi­tuées des bas­tions de l’Amé­rique hup­pée (le cap Cod, New­port, les Hamp­tons, Mar­tha’s Vi­neyard ou Nan­tu­cket) : qu’elles se nomment Lau­ren Bush (nièce du pré­sident George W. Bush et pe­tite-fille du pré­sident George Bush père) ou Kick et Ky­ra Ken­ne­dy (les pe­tites-filles de Ro­bert Ken­ne­dy, de­ve­nues porte-pa­role de la marque), elles ont toutes por­té cet été une robe à fleurs « Lilly », une griffe de­ve­nue si fa­mi­lière qu’elles l’ap­pellent par son pré­nom. Ra­re­ment une marque s’est au­tant trans­mise d’une gé­né­ra­tion à l’autre. Au point que Lo­ri Du­rante, di­rec­trice du mu­sée d’his­toire de la mode de Del­ray Beach, en Flo­ride, prête à cette robe les qua­li­tés prous­tiennes d’une ma­de­leine ves­ti­men­taire.

Moi-même, Amé­ri­cain et fils d’une vraie WASP, j’ai de nom­breux sou­ve­nirs de ma mère en Lilly. Et de ma fille en Lilly. Chaque fois que je re­vois cette robe, je re­pense à ces cock­tails que ma mère don­nait l’été avec ses amies, Babs, Barney ou Ro­sie, un gin- to­nic à la main et un drôle de cha­peau de paille sur la tête. Même le meilleur ami de mon dé­funt père, l’ani­ma­teur ra­dio et té­lé Mac McGar­ry, ar­bo­rait des pan­ta­lons de chez Lilly quand il m’em­me­nait voir des matchs de foot. Et quand j’in­sis­tais pour sa­voir si ça ne le gê­nait pas de por­ter ces étranges mo­dèles roses à im­pri­mé cro­co­dile, il me ré­pon­dait dans un sou­rire : « Ils sont gais et co­lo­rés. Comme ça, tout le monde se re­tourne sur mon pas­sage ! »

Si une femme au monde pou­vait se dis­pen­ser de tra­vailler, c’était bien Lilly Pu­lit­zer. Jus­qu’à sa mort à l’âge de 81 ans, le 7 avril 2013, elle a ap­par­te­nu au cercle très fer­mé des mil­liar­daires. Elle avait épou­sé Pe­ter Pu­lit­zer, un homme très riche, et elle-même n’était pas à plaindre. Sa mère, Lillian Bost­wick Phipps, hé­ri­tière de la dy­nas­tie pé­tro­lière des Ro­cke­fel­ler, avait quit­té son ma­ri, Ro­bert McKim, en 1937, pour al­ler vivre avec Og­den Phipps, un autre mil­liar­daire (son grand-père avait fon­dé Car­ne­gie Steel Com­pa­ny avec An­drew Car­ne­gie, la plus grosse for­tune du monde à l’époque). Phipps pas­sait sa vie à éle­ver des che­vaux et à jouer au po­lo dans le monde en­tier. La fa­mille le sui­vait par monts et par vaux, le pré­cep­teur ac­com­pa­gnait sa pro­gé­ni­ture dans l’une des quinze mai­sons du couple. Se­lon Liza, l’un des trois en­fants de Lilly, les Phipps pas­saient l’été dans les monts Adi­ron­dacks, dans l’État de New York, ou à Long Is­land, à une heure de Manhattan. Ils re­ga­gnaient leur ap­par­te­ment de la 5e Ave­nue, à New York, juste après Thanks­gi­ving (le qua­trième jeu­di de no­vembre) et, en hiver comme au prin­temps, éli­saient do­mi­cile à Palm Beach, en Flo­ride.

À l’époque, cette étroite bande de sable au nord de Mia­mi était peu fré­quen­tée par le com­mun des mor­tels. On ga­gnait la Flo­ride en train, à bord de wa­gons pri­vés, em­por­tant tout avec soi, meubles, do­mes­tiques et ani­maux com­pris. On ne re­gar­dait pas à la dé­pense. Une fa­mille voya­geait même avec ses tigres. Une autre a fait jouer un or­chestre sept jours du­rant, dans la mai­son vide, après son dé­part pour Palm Beach. L’été ve­nu, la ma­jo­ri­té de sa po­pu­la­tion re­mon­tait au nord, sou­vent vers New­port, en­clave por­tuaire le long de la côte est, où des fa­milles comme les Van­der­bilt, les As­tor ou les Du Pont avaient fait construire, per­chés sur les fa­laises, des châ­teaux à la fran­çaise qu’ils nom­maient « cot­tages » et qui comp­taient de nom­breuses salles à man­ger et salles de bal mais peu de chambres, les in­vi­tés étant cen­sés pos­sé­der eux- mêmes un tel cot­tage.

Diana Vree­land (ré­dac­trice en chef de Vogue) « Elle était do­tée d’un charme na­tu­rel dû en grande par­tie à son en­thou­siasme in­né. »

À son en­trée au ly­cée, il a pour­tant fal­lu que Lilly re­nonce aux hi­vers de Flo­ride. Miss Por­ter’s School, à Far­ming­ton (Con­nec­ti­cut) était une école pri­vée fon­dée au mi­lieu du XIXe siècle par Sa­rah Por­ter, une ré­for­miste qui in­sis­tait pour que l’édu­ca­tion des jeunes filles com­porte, outre le la­tin, la lit­té­ra­ture et la poé- sie, la po­li­tique, la chi­mie, la bio­lo­gie et le ba­se­ball. Jac­que­line Bou­vier, Glo­ria Van­der­bilt, Bren­da Fra­zier, Bar­ba­ra Hut­ton et l’ac­trice Gene Tier­ney firent leurs études dans l’éta­blis­se­ment, aux cô­tés de ca­ma­rades aux pa­tro­nymes mon­dia­le­ment cé­lèbres – Ro­cke­fel­ler, Au­chin­closs, Biddle, Bush, Forbes et Van Rens­se­laer –, sans par­ler des hé­ri­tières Kel­logg ou Pills­bu­ry. Chez miss Por­ter, la dis­ci­pline, l’ini­tia­tive et la force de ca­rac­tère étaient en­cou­ra­gées. Si l’école était l’équi­valent des cours pri­vés très sé­lec­tifs de Manhattan, elle dif­fé­rait de ces der­niers par des condi­tions de vie spar­tiates et une dis­ci­pline col­lec­tive ri­gou­reuse qui de­vaient per­mettre aux pen­sion­naires – aux sur­noms far­fe­lus : Bun­ky, Flos­sie, Hi­ho, A-Bee, B-Zee, Whee­zie, Tug, et Poo – de for­ger des ami­tiés so­lides et du­rables entre elles.

« une gi­tane in­sou­ciante »

Une fois son di­plôme en poche, en 1949, Lilly, dé­jà ani­mée d’un es­prit re­belle, ne s’ins­crit pas à la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té Vas­sar, comme le vou­laient ses pa­rents, mais s’en­gage dans le Fron­tier Nur­sing Ser­vice, une or­ga­ni­sa­tion qui dis­pense des soins mé­di­caux à che­val, dans les cam­pagnes du Ken­tu­cky. Trois ans plus tard, à la grande stu­pé­fac­tion de sa fa­mille, elle s’en­fuit avec Pe­ter Pu­lit­zer, petit- fils de l’édi­teur Joseph Pu­lit­zer et frère de son amie Pat­sy, un beau cé­li­ba­taire ta­toué ren­con­tré à Palm Beach. Se­lon Ka­thryn Li­ving­ston, qui ra­conte cette idylle dans son livre, Lilly. Palm Beach, Tro­pi­cal Gla­mour, and the Birth of a Fa­shion Le­gend, les deux fa­milles étaient voi­sines mais la re­la­tion des deux jeunes gens était si dis­crète qu’à l’an­nonce de leur ma­riage, cé­lé­bré en se­cret un après-mi­di de mai 1952, tout le monde tombe des nues. Pe­ter Pu­lit­zer, dé­crit par le ma­ga­zine Life comme « un play-boy d’un genre nou­veau », ne sor­tait pas d’une uni­ver­si­té pres­ti­gieuse mais était tra­vailleur et avait le sens des af­faires. Très tôt, il avait in­ves­ti dans l’ex­ploi­ta­tion de ranchs, de li­quor stores et d’hô­tels. Plus tard, il achè­te­ra dans la ré­gion des pro­prié­tés en bord de mer qu’il conver­ti­ra en oran­ge­raies – une en­tre­prise dé­ter­mi­nante dans la fu­ture car­rière de son épouse Lilly.

Grand et ath­lé­tique, sou­vent vê­tu d’un ber­mu­da à fleurs, yeux en amande et im­mense sou­rire aux lèvres, Pe­ter avait la pres­tance d’un ac­teur hol­ly­woo­dien. De son cô­té, Lilly res­sem­blait à Po­ca­hon­tas avec sa longue che­ve­lure noire et ses grands yeux rieurs. Elle n’éga­lait pas en beau­té ses an­ciennes amies Jac­que­line Bou­vier et Grace Kel­ly mais « elle était do­tée d’un charme na­tu­rel bien à elle, dû en grande par­tie à son en­thou­siasme in­né », di­sait Diana Vree­land, la ré­dac­trice en chef de Vogue.

Ce qui dis­tin­guait le jeune couple Pu­lit­zer des autres ré­si­dents de Palm Beach n’était ni sa jeu­nesse, ni sa for­tune, ni son nom de fa­mille pres­ti­gieux, mais le fait qu’il avait dé­ci­dé d’y ha­bi­ter toute l’an­née. Con­trai­re­ment aux « mi­grants », Lilly et Pe­ter ne se sont ja­mais sen­tis obli­gés de fré­quen­ter les coun­try clubs, les soi­rées mon­daines et les bals de cha­ri­té. Ils étaient plu­tôt du genre à ta­per sur l’épaule du pê­cheur lo­cal et à don­ner des fêtes dé­con­trac­tées sur la plage de­vant leur mai­son, culti­vant un « mode de vie ci­vi­li­sé mais pieds nus » que Lilly ex­ploi­ta par la suite avec sa marque. « Les Pu­lit­zer ne vou­laient pas de per­son­nel, ra­conte Ka­thryn Li­ving­ston. Le couple or­ga­ni­sait des dî­ners à la bonne fran­quette d’une tren­taine de convives qu’ils met­taient à contri­bu­tion en cuisine. À la fin du re­pas, ils rem­plis­saient d’eau les bou­teilles de cham­pagne vides et ar­ro­saient le car­re­lage pour le pré­pa­rer à la danse. Ces soi­rées se pro­lon­geaient par­fois jus­qu’à l’aube. »

Si la jeune femme ai­mait re­ce­voir, elle avait de qui te­nir. Du­rant toute son en­fance, elle avait vu dé­fi­ler chez ses pa­rents des in­vi­tés tels que Truman Ca­pote et Glo­ria Guin­ness. Même le Dai­ly News ra­con­tait les fêtes or­ga­ni­sées par Og­den Phipps et son épouse dans leur vaste pro­prié­té El Mi­ra­sol, l’unique mai­son de style mau­resque à Palm Beach, ré­plique de l’Al­ham­bra de Gre­nade. Lilly per­pé­tuait ce mode de vie à la Gats­by à sa fa­çon. Plus dé­con­trac­tée, moins fas­tueuse mais au­réo­lée de tout au­tant de gla­mour.

À l’été 1962, la pe­tite robe « de tra­vail » de Lilly de­vient l’uni­forme des riches Amé­ri­cAines.

« J’étais une gi­tane me­nant une vie in­sou­ciante », a re­con­nu un jour Lilly dans la presse. En réa­li­té, cette femme gé­né­reuse et pleine d’es­prit se dis­tin­guait par sa fraî­cheur et sa spon­ta­néi­té : très po­pu­laire au­près des hommes, qu’elle fai­sait rire (ce qui n’était pas chose cou­rante à l’époque), elle usait d’« un lan­gage si abra­sif qu’il au­rait pu faire pe­ler le pa­pier peint », se­lon l’une de ses amies, Ed­wi­na Milling­ton. Mal­gré son im­pec­cable édu­ca­tion, Lilly se fi­chait des conven­tions. « La prin­ci­pale qua­li­té de ma mère était de se mo­quer de ce qu’on pou­vait pen­ser d’elle, ra­conte sa fille Liza. Sa mai­son était ou­verte. On re­ce­vait tou­jours quel­qu’un, ce­la pou­vait être une ve­dette comme une in­con­nue dingue de chats ren­con­trée dans le quar­tier, que ma mère in­vi­tait à en­trer pour lui pré­sen­ter les siens. »

Sur le petit banc de sable pa­ra­di­siaque de Palm Beach, où le so­leil brille toute l’an­née, ce bout de femme ex­cen­trique al­lait mettre au point une drôle de robe, co­lo­rée et joyeuse, qui de­vien­drait une icône de mode. Du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale dé­jà, des mai­sons comme Lan­vin, Pa­quin ou Worth créaient des lignes pour les croi­sières et les va­cances de leur clien­tèle de Palm Beach. « Ne pas por­ter la te­nue adé­quate est une tra­gé­die », écri­vait un de ses ré­si­dents dans les an­nées 1920. La te­nue « adé­quate » qu’ima­gi­na Lilly, à l’âge de 30 ans, est un mo­dèle qui s’ins­pire au­tant d’un ri­deau de cuisine que d’une toile de Gau­guin am­biance bord de mer. Do­tée d’un charme far­fe­lu qui ne souffre pas la vul­ga­ri­té, c’est une robe « 3 trous » (un pour la tête, deux pour les bras), tel­le­ment simple que c’en est presque ri­sible. Fen­due sur les cô­tés pour plus de fraî­cheur, dou­blée de co­ton lé­ger mais pas trans­pa­rent, elle se porte en toutes cir­cons­tances : au tra­vail, au jar­din ou au bord de la pis­cine. Elle conve­nait même pour pres­ser des oranges. Car c’est l’ac­ti­vi­té à la­quelle Lilly Pu­lit­zer se li­vrait quand elle l’a in­ven­tée. Pour bien com­prendre la ge­nèse de son illu­mi­na­tion, il faut ex­pli­quer les cir­cons­tances qui ont conduit cette mil­liar­daire à pro­po­ser des jus de fruits, pieds nus, dans un stand de Via Miz­ner, sur la très chic Worth Ave­nue.

L’hé­ri­tière s’en­nuie à Palm Beach. Cette vie fa­cile et trop bien réglée manque d’im­pré­vu pour son tem­pé­ra­ment aven­tu­reux. Les fêtes, la cha­leur et trois en­fants en cinq ans ont rai­son de la san­té de la jeune femme, qui se re­tire dans une cli­nique de New York en 1957. Dif­fi­cile de sa­voir si elle souf­frait d’un burn out ou d’un gros ba­by blues (sa dé­pres­sion étant sur­ve­nue juste après la nais­sance de sa deuxième fille, Liza), et com­bien de temps elle fut hos­pi­ta­li­sée. Un mé­lange de so­li­tude, de fa­tigue et d’en­nui : « J’étais très cu­cul la pra­line. On avait tou­jours pris les dé­ci­sions à ma place, j’ai fi­ni par de­ve­nir folle », confiait- elle au ma­ga­zine People en 1982. « Rien ne clo­chait chez moi, j’avais sim­ple­ment be­soin de me trou­ver une oc­cu­pa­tion. J’étais mal­heu­reuse de ne rien faire. Je n’ai ja­mais ar­rê­té de­puis lors », pré­ci­sa-t- elle dans une in­ter­view ac­cor­dée à Lor­na Kos­ki pour le ma­ga­zine W en 1993.

LA pe­tite pres­seuse d’orAnges

Pour s’oc­cu­per, Lilly se tourne vers ce qu’elle a à dis­po­si­tion : les oran­ge­raies de son époux, dans le com­té d’In­dian Ri­ver en Flo­ride, dont les fruits, ré­pu­tés pour être les plus su­crés du mar­ché, doivent être consom­més ra­pi­de­ment avant qu’ils ne soient gâ­tés. Aus­si étrange que ce­la pa­raisse, le couple se lance dans un com­merce de porte-à-porte, dès le mi­lieu des an­nées 1950. Tôt le ma­tin, Pe­ter prend son avion pri­vé pour al­ler cher­cher une car­gai­son d’agrumes. À son re­tour, Lilly charge les fruits dans sa voi­ture et fait la tour­née de la ville pour les vendre. « J’ai fi­ni par ren­con­trer chaque chef, chaque ma­jor­dome, chaque membre du per­son­nel de mai­son à Palm Beach, ré­su­met- elle dans une in­ter­view au quo­ti­dien lo­cal Sun Sen­ti­nel en 1994. En quelques mois, tout en m’amu­sant, j’ai ga­gné 30 000 dol­lars. » En 1959, voi­là com­ment l’épouse d’un des hommes les plus riches au monde dé­cide d’ou­vrir un stand de jus d’orange à Palm Beach et de pres­ser des fruits, pieds nus, le sou­rire aux lèvres. Le na­tu­rel avec le­quel elle s’at­telle à sa tâche est dé­con­cer­tant. Lilly s’ac­tive et gagne de l’ar­gent. Le seul point noir, c’est qu’« à la fin de la jour­née, j’étais ma­cu­lée de pulpe et d’écla­bous­sures. Il fal­lait trou­ver une so­lu­tion, ra­conte- t- elle dans son livre Es­sen­tial­ly Lilly. J’avais une mer­veilleuse cou­tu­rière suisse qui me confec­tion­nait des robes. J’ai dé­got­té une étoffe dans des cou­leurs pé­tantes pour ca­mou­fler les taches. Les gens di­saient : “Oh, elles sont gé­niales !” Alors je suis al­lée chez Wool­worth, j’ai ache­té du tis­su et j’ai fait faire douze robes que j’ai sus­pen­dues à la va­vite dans mon stand de jus de fruit. »

Lorsque j’ai fait part à l’ac­tuel PDG de Lilly, James Brad­beer, de mes doutes sur la vé­ra­ci­té de cette anec­dote qu’on croi­rait pon­due par un as du sto­ry­tel­ling, il a ré­tor­qué : « J’au­rais ai­mé être as­sez

À 30 ans, elle in­vente une robe qui s’ins­pire au­tant d’un ri­deau de cuisine que d’une toile de Gau­guin.

ma­lin pour in­ven­ter une telle his­toire. Elle tient du conte de fées mais il faut l’ac­cep­ter. Quand Lilly s’aper­çoit que les robes qu’elle ven­dait 50 dol­lars rap­por­taient plus que les verres de jus d’orange, elle dé­cide de de­ve­nir sty­liste. Cette femme était in­ca­pable de mettre au point quelque chose de fac­tice. » La jeune femme, qui ne s’est ja­mais par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sée à la mode, s’en­gouffre dans cette car­rière avec in­gé­nio­si­té et dis­ci­pline. « À l’époque, mes col­lec­tions s’ins­pi­raient de ce qui me pas­sait par la tête : fruits, lé­gumes, po­li­tique, paons, ra­conte- t- elle en 2008 à l’agence As­so­cia­ted Press. C’était un chan­ge­ment de vie com­plet pour moi, mais les gens étaient contents, alors moi aus­si. »

En 1959, Lilly de­vient pré­si­dente de Lilly Pu­lit­zer, Inc., et ses pe­tites robes 3 trous en­va­hissent Palm Beach. Un an plus tard, après l’élec­tion de JFK, le monde en­tier a les yeux tour­nés vers cette vil­lé­gia­ture où sé­journent les Ken­ne­dy. Bien­tôt, dans le dres­sing des per­son­na­li­tés les plus en vue, pendent non pas une mais plu­sieurs pe­tites robes Lilly. Après que le monde en­tier l’a ad­mi­rée sur Ja­ckie à Ra­vel­lo ou au cap Cod l’été 1962, la pe­tite robe « de tra­vail » de Lilly de­vient l’uni­forme des riches Amé­ri­caines. « On se les ar­ra­chait comme des pe­tits pains. Tout le monde les ado­rait », té­moigne la « sty­liste » dans le livre de Li­ving­ston.

Ja­ckie, en mo­deuse aver­tie et fine po­li­tique, a tout de suite com­pris que Lilly Pu­lit­zer avait sai­si l’air du temps. Les cou­leurs de ses tis­sus s’ac­cordent par­fai­te­ment aux chi­nos et aux po­los Fred Per­ry de John en va­cances dans la pro­prié­té des Ken­ne­dy au cap Cod. Les New-Yor­kais raf­folent de ce luxe sans os­ten­ta­tion à l’es­prit pro­tes­tant. Cette robe taillée dans un ri­deau de salle de bains cor­res­pond au chan­ge­ment que le couple pré­si­den­tiel veut in­suf­fler dans le pay­sage po­li­tique, et an­nonce une ré­vo­lu­tion dans les va­leurs des riches Amé­ri­cains. Fi­ni le temps des clubs, des chauf­feurs, des bi­joux, des im­menses pro­prié­tés et de l’in­do­lence : la ten­dance est aux chiens, aux pe­tits- en­fants, aux pieds nus, aux dî­ners in­for­mels, au tra­vail et à la danse. « Les an­nées 1960 ac­com­pagnent une ère de re­nou­veau de la mode, en par­ti­cu­lier à Londres. Des créa­teurs comme Ma­ry Quant, Pa­co Ra­banne et Emi­lio Puc­ci fai­saient fu­reur. Les gens por­taient des im­pri­més psy­ché­dé­liques, des cou­leurs vives et des mo­tifs dé­pa­reillés, ana­lyse Ja­son­paul McCar­thy, di­rec­teur du pro­gramme de­si­gn de mode à l’école Par­sons de Pa­ris. L’iden­ti­té de Lilly était si forte qu’elle était ins­tan­ta­né­ment re­con­nais­sable et une nouvelle gé­né­ra­tion de consom­ma­teurs, plus jeune et d’un mi­lieu so­cio- éco­no­mique dif­fé­rent, adhé­rait to­ta­le­ment à son style. » Cette mode se met sou­dain à com­bler le fos­sé entre les classes po­pu­laires et les nan­tis tout en ré­af­fir­mant les ver­tus car­di­nales chères aux cercles de l’élite.

Mark Zu­cker­berg avant l’heure

L’ un des pe­tits- fils de Lilly, Bob­by Lei­dy, nous confie : « Ma grand-mère a tou­jours eu conscience qu’elle avait eu de la chance. Le suc­cès est ar­ri­vé sans même qu’elle l’ait cher­ché. » Même son de cloche de la part de James Brad­beer. « Mal­gré sa can­deur, elle se ren­dait bien compte que sa marque n’au­rait pas eu le même im­pact si elle s’était ap­pe­lée Lilly Smith. Ja­ckie et les autres so­cia­lites étaient de vraies amies », confirme- t-il. Sans le sa­voir, Lilly avait ap­pli­qué un mo­dèle com­mer­cial en­sei­gné à Har­vard : créer une niche et en oc­cu­per le mar­ché. « À l’époque, je ne pou­vais m’em­pê­cher de me de­man­der : ai-je lan­cé une es­pèce de culte étrange ? » Lilly sent que la meilleure fa­çon de pro­mou­voir sa griffe est de mettre en scène sa vie per­son­nelle. Elle évite la pé­riode des col­lec­tions dans le Nord, pré­fé­rant res­ter fi­dèle à Palm Beach, où elle tra­vaille avec Slim Aa­rons, qui la pho­to­gra­phie en com­pa­gnie des mères et des filles de son en­tou­rage, toutes vê­tues en Lilly : les Van­der­bildt, les Whitney, les Ro­cke­fel­ler et même C.Z. Guest, un des cé­lèbres « cygnes » de Truman Ca­pote. Des ma­ga­zines comme Town and Coun­try, Sports Il­lus­tra­ted et Vogue s’em­parent du phé­no­mène. Et c’est à qui ob­tien­dra les meilleurs cli­chés de Lilly, ha­billée en Lilly et va­quant à ses oc­cu­pa­tions de Lilly.

Ilene Ro­sen­thal, di­rec­trice ad­jointe du mar­ke­ting chez White Space Mar­ke­ting Group, va jus­qu’à avan­cer que cette chef d’en­tre­prise pré­fi­gure Mark Zu­cker­berg. « Elle in­carne l’es­sence des ré­seaux so­ciaux d’au­jourd’hui, la tech­no­lo­gie en moins, l’ar­gent et le sta­tut so­cial en plus. Ce sen­ti­ment

Lilly Pu­lit­zer sur son yacht en 1964. La même an­née, les femmes de Palm Beach adoptent ses pe­tites robes im­pri­mées (page de gauche).

« j’sais pas quoi faire » Lilly à Palm Beach en 1961. Avec son ma­ri Pe­ter Pu­lit­zer en 1963 (page de gauche).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.