Af­faires Byg­ma­lion, la part du lion

Les com­mu­ni­cants pré­fé­rés de L’UMP ont-ils dé­tour­né les fonds du par­ti ? Les comptes de cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy ont-ils été fal­si­fiés ? Com­ment a écla­té l’af­faire qui me­nace l’an­cien pré­sident ? Pour la pre­mière fois, le pa­tron de l’agence par la­quell

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

, l’ex-pa­tron de la boîte de com, ra­conte Guy Al­vès com­ment l’UMP l’au­rait for­cé à éta­blir des fausses fac­tures pour le fi­nan­ce­ment de la cam­pagne de Sar­ko­zy.

Àquand re­monte sa fas­ci­na­tion pour la po­li­tique ? Il ne le sait plus très bien. C’est par une sé­rie de coïn­ci­dences et de choix im­pro­vi­sés que Guy Al­vès est en­tré il y a vingt ans dans ce monde étrange où, dit-il, « on ap­prend vite à se mé­fier de tout le monde et à n’être im­pres­sion­né par per­sonne ». La ré­pul­sion, elle, est ve­nue il y a quelques mois et il n’est pas près d’ou­blier ce mo­ment. Le 27 fé­vrier 2014, il pré­si­dait une réunion au siège de sa so­cié­té – l’agence de com­mu­ni­ca­tion Byg­ma­lion –, un bel hô­tel par­ti­cu­lier de deux étages en pierre de taille sur­mon­té d’une ver­rière, dans le quar­tier de la gare Saint-La­zare, quand un mes­sage urgent est ar­ri­vé sur son iP­hone. Il conte­nait un long ar­ticle ac­cu­sa­toire à pa­raître le len­de­main dans Le Point sous le titre « L’af­faire Co­pé », où il était ques­tion de sur­fac­tu­ra­tions, de fa­vo­ri­tisme et de caisse noire. Guy Al­vès se sou­vient d’avoir ga­gné son bu­reau pour lire le texte sur son or­di­na­teur. « Je tombe de ma chaise, ra­conte- t-il. Je com­prends qu’on est en plein rè­gle­ment de comptes mais la dis­pro­por­tion me choque. Qu’est- ce qui fait que là, su­bi­te­ment, on mé­rite six pages dans un journal ? » La couverture de l’heb­do­ma­daire ar­rive par un se­cond mail. Elle montre Jean-Fran­çois Co­pé, mains jointes et re­gard de biais, avec un sur­titre qui le stu­pé­fie : « Sar­ko­zy a- t-il été vo­lé ? » Il se rap­pelle une mon­tée d’an­goisse puis une sen­sa­tion de nau­sée. « C’est af­freux. Je me sens pris au piège. Je me dis que c’est une guerre ; que dans toutes les guerres, il y a des dom­mages col­la­té­raux et que le dom­mage col­la­té­ral, dans cette guerre-là, ça va être moi. »

Les mois sui­vants lui font l’ef­fet d’un tour­billon. Il se les re­mé­more sans dis­si­mu­ler son amer­tume. « Dans la presse, on parle de nous tous les jours. Je ne peux pas al­lu­mer une ra­dio ou une té­lé sans en­tendre évo­quer “l’af­faire Byg­ma­lion”. Moi, je ne pense qu’à sau­ver la boîte, je n’ai pas en­core com­pris que c’est fou­tu. On nous pré­sente comme des ban­dits. Nous ne sommes plus une agence de com mais une pompe à fric. On nous dé­nie la moindre com­pé­tence. On nous ac­cuse d’avoir pris des mil­lions sans rien faire, juste parce que nous se­rions des proches de Co­pé – je l’ai été et même, j’en suis fier, mais comme un col­la­bo­ra­teur, pas comme un ami. J’ai mis dix ans à l’ap­pe­ler Jean-Fran­çois et je l’ai tou­jours vou­voyé. On nous a ci­blés pour l’abattre, rien de tout ce­la n’était vrai. » Son té­lé­phone ne sonne plus sauf lorsque les clients ap­pellent pour dé­non­cer des contrats – « Le pre­mier de la liste a été le groupe UMP de l’As­sem­blée na­tio­nale, ri­cane- t-il. C’est beau, non ? » – et les jour­na­listes pour de­man­der des ex­pli­ca­tions, des aveux, des têtes. « On nous dit sans ar­rêt : “Qu’avez-vous fait de l’ar­gent ?”, “Qui était le don­neur d’ordres ?” et je ne sais pas ce que je dois ré­pondre. »

Au­jourd’hui, Byg­ma­lion n’est plus que le nom d’un scan­dale. La so­cié­té n’existe plus. Sa mise en li­qui­da­tion a été pro­non­cée le 17 juillet 2014. Guy Al­vès a pas­sé l’été à ré­gler ce qui pou­vait l’être puis à gar­der le si­lence pour « re­prendre [ses] es­prits ». C’est un qua­dra­gé­naire à l’al­lure en­tre­pre­nante qui s’ef­force de res­ter sou­riant même s’il a « tout per­du ». Du­rant nos ren­dez-vous, il jette ré­gu­liè­re­ment des coups d’oeil in­quiets vers son té­lé­phone por­table : « Ces der­niers temps, s’ex­cuse- t-il, j’ai sur­tout re­çu de mau­vaises nou­velles. »

Pen­dant qu’il né­go­ciait avec ses créan­ciers, ses four­nis­seurs et ses ban­quiers, la France en­tière sui­vait, comme lui, le spec­tacle des af­fron­te­ments in­ternes à l’UMP comme au­tant d’épi­sodes d’un House of Cards hexa­go­nal – vé­né­neux, violent et dé­con­cer­tant. Jean-Fran­çois Co­pé pro­met « toute la trans­pa­rence » mais fait sé­ques­trer les comptes de son par­ti. La justice ouvre une en­quête. Des perquisitions s’en­chaînent, cer­tains élus sont convo­qués par la po­lice. Une sa­ra­bande de chiffres tour­noie dans les jour­naux : 8 mil­lions d’eu­ros, puis 17, puis 22 – le mon­tant que les hommes de Byg­ma­lion sont ac­cu­sés d’avoir em­po­ché du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle de Ni­co­las Sar­ko­zy. L’an­cien chef de l’État, qui pré­pare son re­tour, est mis en cause à son tour. Puis son en­tou­rage. À l’UMP, tout le monde semble vou­loir la mort de tout le monde. « J’ai pen­sé qu’ils jouaient avec le feu, qu’ils étaient tous de­ve­nus fous », souffle Guy Al­vès. Il dit aus­si n’avoir pas tar­dé à com­prendre qu’il se dé­fen­drait seul. « Je connais les po­li­tiques : ils ne vous viennent en aide que s’ils se sentent obli­gés de le faire, parce qu’ils ont peur de ce que vous pour­riez ra­con­ter. Moi, je ne tiens per­sonne, je n’ai ja­mais mon­té la moindre ca­ram­bouille avec un élu. Je dois être le seul de­puis les an­nées 1930 à avoir fait une cam­pagne élec­to­rale sans prendre un eu­ro de cash ! Alors je sais que per­sonne n’ira se mouiller pour moi. »

Le di­manche sui­vant la pa­ru­tion du Point, son avo­cat (Pa­trick Mai­son­neuve) et ce­lui de Co­pé (Her­vé Té­mime) ont convo­qué une réunion dis­crète. Al­vès y re­trouve son as­so­cié, Bas­tien Millot, qui s’est éloi­gné de Byg­ma­lion de­puis plu­sieurs mois. Le pré­sident – en sur­sis – de l’UMP est ve­nu avec son bras droit, Jé­rôme La­vrilleux. « Y a- t-il des liens d’af­faires entre vous ? »

« Je connais les po­li­tiques :

ils ne vous aident que s’ils ont peur. »

Guy Al­vès (pré­sident de Byg­ma­lion)

veulent sa­voir les avo­cats afin d’an­ti­ci­per toute ré­vé­la­tion mal­en­con­treuse. Tous ré­pondent par la né­ga­tive et l’en­tre­vue ne dure pas plus de cinq mi­nutes. Al­vès cer­ti­fie n’avoir plus par­lé à « au­cun d’entre eux » de­puis lors. « La­vrilleux m’a té­lé­pho­né quelques heures avant de pas­ser aux aveux à la té­lé­vi­sion, pré­cise- t-il. Mais je n’ai pas dé­cro­ché. » C’était le 26 mai. La veille, la droite a su­bi une dé­route aux élec­tions eu­ro­péennes, net­te­ment dis­tan­cée par le Front na-

« Je ne vou­lais pas être le conseil de ni­co­las sar­ko­zy sur cette cam­pagne. »

tio­nal. Pour Jean-Fran­çois Co­pé, cet échec s’ajoute aux soup­çons de « l’af­faire Byg­ma­lion » pour fra­gi­li­ser sa po­si­tion. Dans la ma­ti­née, en guise de contre-at­taque, il an­nonce une plainte contre X..., af­firme qu’il « ne sa­vait rien du tout » et « de­mande des in­ves­ti­ga­tions ». Al­vès tra­duit aus­si­tôt : « J’ai com­pris que le par­ti n’as­su­me­rait rien de ce qui avait été fait. » La­vrilleux fe­ra le contraire en pleu­rant sur un plateau de té­lé­vi­sion mais à cet ins­tant, per­sonne ne sait qu’il est at­ten­du en fin d’après-mi­di à BFM TV, en­core moins ce qu’il a l’in­ten­tion d’y dé­cla­rer. Le pa­tron de Byg­ma­lion ap­pelle son avo­cat : « Ça fait des se­maines que je prends des coups, ça suf­fit ! Main­te­nant, je veux qu’on dise ce qui s’est vrai­ment pas­sé.

– Vous êtes conscient que ça va dé­clen­cher un tsu­na­mi ? pré­vient Me Mai­son­neuve.

– Je m’en fous. De toute fa­çon, je suis mort. »

UGuy Al­vès

mi­nis­tère dé­sert

n soir de grande pluie, au dé­but des an­nées 2000, une Fiat Pun­to file en brin­gue­ba­lant entre des gerbes d’eau sur une dé­par­te­men­tale de Seine- et-Marne. À bord, Jean-Fran­çois Co­pé n’en mène pas large. Seuls ses col­la­bo­ra­teurs savent que le maire de Meaux, hy­po­con­driaque et fri­leux sous ses de­hors con­qué­rants, ne se sent à l’aise que dans les grosses cy­lin­drées. Im­pos­sible, par exemple, de le faire mon­ter dans un avion à hé­lices. Au vo­lant, le jeune di­rec­teur ad­joint de son ca­bi­net tente de le ras­su­rer : « Ne vous in­quié­tez pas, elle tient bien la route. » Ré­ponse de Co­pé, dans un sou­rire es­piègle : « Faites at­ten­tion quand même ; vous tran­spor­tez un des­tin na­tio­nal. »

Guy Al­vès ra­conte la scène comme un mo­ment fon­da­teur (c’est lui qui condui­sait la voi­ture). « Il y avait de la pro­vo­ca­tion, mais aus­si une part de convic­tion, diag­nos­tique-t-il avec le re­cul. Même en se mar­rant, il fal­lait être ca­pable de le sor­tir, non ? » D’au­tant qu’à cette époque, Co­pé est au plus bas. Il a per­du son siège de dé­pu­té en 1997, la gauche s’est ré­ins­tal­lée au pou­voir (avec le gou­ver­ne­ment Jos­pin) et la droite s’entre- dé­chire (dé­jà) entre bal­la­du­riens, jup­péistes et sé­gui­nistes. Lui qui se voyait mi­nistre à 30 ans tra­verse son pre­mier trou noir mais qu’im­porte, il re­garde de­vant lui. Al­vès a re­joint son équipe après un stage au groupe par­le­men­taire RPR, alors qu’il ter­mi­nait sa maî­trise de droit, puis une an­née comme conseiller du maire d’Al­bi. À l’ori­gine, ce fils d’im­mi­grés por­tu­gais rê­vait de de­ve­nir of­fi­cier de ma­rine mais on l’a dé­cla­ré in­apte pour des rai­sons phy­siques. Au Pa­lais Bour­bon, il a cô­toyé des fi­gures comme Jacques Cha­ban-Del­mas, Olivier Gui­chard ou Pierre Ma­zeaud, alors pré­sident de la com­mis­sion des lois, qui l’ont im­pres­sion­né : « Quand Ma­zeaud vous di­sait : “Votre note, c’est de la merde”, vous ne vous de­man­diez pas s’il l’avait lue ; vous fi­liez la ré­écrire. » C’est aus­si du­rant cette pé­riode qu’il a re­mar­qué l’ac­ti­visme d’un jeune élu nom­mé Co­pé. « Tous les soirs vers 18 heures, on voyait ar­ri­ver son as­sis­tant avec des tas de de­mandes de sa part : un rap­port, une ques­tion à po­ser dans l’Hé­mi­cycle... Il en vou­lait tou­jours plus. » À l’au­tomne 1997, il a croi­sé le jeune di­rec­teur de ca­bi­net de Co­pé, Bas­tien Millot, dans un sé­mi­naire des­ti­né aux col­la­bo­ra­teurs d’élus lo­caux ; il lui a fait part de son dé­sir d’in­té­grer l’équipe du maire de Meaux et c’est ain­si que l’aven­ture a com­men­cé.

À la mai­rie, il s’oc­cupe des re­la­tions avec les ad­mi­nis­trés : « 80 cour­riers par jour, les per­ma­nences, les vi­sites de quar­tiers. » Le ca­bi­net est mi­ni­ma­liste (un di­rec­teur, un ad­joint et une « plume » pour écrire les dis­cours) et le pa­tron exi­geant – « mais on le suit car il bosse tou­jours plus que vous ». En mai 2002, le tra­vail paie : Jean-Fran­çois Co­pé entre au gou­ver­ne­ment. Il en est le porte-pa­role et se­cré­taire d’État char­gé des re­la­tions avec le Par­le­ment. Al­vès et Millot dé­barquent dans un mi­nis­tère dé­sert, sans rien connaître de la ma­chine de l’État. « Pour sa­voir quels étaient les postes à pour­voir, on a pris les trom­bi­no­scopes du gou­ver­ne­ment Jos­pin et on a co­ché les cases », ra­conte Guy Al­vès. Il as­siste alors aux pre­mières loges à la mon­tée en puis­sance de Co­pé. « Il fait tou­jours son job, et en plus ce qu’il faut faire pour dé­cro­cher ce­lui d’après », ex­plique- t-il, ad­mi­ra­tif. En 2004, voi­là Co­pé mi­nistre dé­lé­gué à l’in­té­rieur, puis au bud­get. « Son truc, c’est de se rendre in­dis­pen­sable. Avec deux grains de sable, il fa­brique un dé­sert. »

Pour Guy Al­vès, la vie en ca­bi­net mi­nis­té­riel est pas­sion­nante mais frus­trante : « On passe son temps à mettre en oeuvre la po­li­tique des pré­dé­ces­seurs ; le temps de faire adop­ter la vôtre, vous par­tez et ça re­com­mence. » Il concède s’y être of­fert quelques plai­sirs per­son­nels : la vi­site du bu­reau du pre­mier mi­nistre avec ses pa­rents, un dé­jeu­ner avec l’aca­dé­mi­cien Mau­rice Druon, un petit- dé­jeu­ner à Wa­shing­ton avec George Ste­pha­no­pou­los, l’ex- conseiller en com­mu­ni­ca­tion de Bill Clin­ton, qui « connais­sait la po­li­tique fran­çaise sur le bout des doigts – il nous a de­man­dé

QUAND LA CHARGE EST LAN­CéE. « POUR LA­VRILLEUX, On nE dEs­cEnd PAs dE chE­VAL

Guy Al­vès

pour­quoi Jack Lang quit­tait la cir­cons­crip­tion de Blois pour se pré­sen­ter dans le Pasde-Ca­lais ! » Mais après quatre an­nées pas­sées à cou­rir dans les pas de Co­pé, il éprouve le be­soin de res­pi­rer. La mon­tée de Ni­co­las Sar­ko­zy vers le pou­voir ne l’en­chante pas. Il songe à une autre voie mais l’hy­po­thèse Ville­pin fait long feu. Ten­ter sa chance dans une élec­tion lo­cale ne l’at­tire pas, l’ad­mi­nis­tra­tion l’en­nuie, il veut « connaître le pri­vé », « ap­prendre un mé­tier ». Bas­tien Millot est par­ti à France Té­lé­vi­sions, (avec un titre de vice-pré­sident char­gé de la com­mu­ni­ca­tion et de l’in­no­va­tion). Al­vès, lui, re­çoit ce conseil d’un ban­quier croi­sé à Ber­cy : « Par­tez dans la fi­nance, ce se­ra bon pour votre CV. »

Fac­tu­rés des mil­lions, payés de soup­çons

On est avant la crise, ce monde-là n’a pas en­core mau­vaise presse. En sep­tembre 2006, Al­vès entre chez Cen­tu­ria Ca­pi­tal, un fonds d’in­ves­tis­se­ment di­ri­gé par Em­ma­nuel Li­mi­do, in­gé­nieur re­con­ver­ti dans la banque d’af­faires et ti­tu­laire d’une riche clien­tèle dans les Émi­rats, en Chine et au Bré­sil. L’an­cien conseiller de Co­pé ne monte pas de deals mais conseille sur­tout les fi­nan­ciers pour les re­la­tions avec les États. « Je ga­gnais beau­coup plus en tra­vaillant beau­coup moins, s’amuse- t-il a pos­te­rio­ri. Je res­sen­tais une cer­taine im­pos­ture. » Au dé­but de 2008, quand on lui de­mande de trou­ver un ache­teur pour une so­cié­té spé­cia­li­sée dans la com­mu­ni­ca­tion po­li­tique, Al­vès saute sur l’oc­ca­sion. Il fonce voir Bas­tien Millot et lui dit : « Et si on ra­che­tait tous les deux ? » L’agence s’ap­pelle Idée­pole, elle traite l’évé­ne­men­tiel du RPR (les con­grès, les mee­tings) de­puis 1999, tra­vaille avec nombre d’élus et de col­lec­ti­vi­tés de droite. Son fon­da­teur, Pa­trick Dray, a en outre par­ti­ci­pé à des cam­pagnes pour Jean-Fran­çois Co­pé.

Le pro­blème est que les deux Co­pé’s boys sont sans le sou. Après une le­vée de fonds in­suf­fi­sante, Li­mi­do leur four­nit la so­lu­tion. Al­vès et Millot créent leur propre so­cié­té et c’est elle qui ra­chè­te­ra Idée­pole. Li­mi­do en dé­tien­dra 80 % sous forme d’obli­ga­tions conver­tibles. Si les ob­jec­tifs sont at­teints en deux ans, il de­vien­dra ac­tion­naire ; dans le cas contraire, il fau­dra le rem­bour­ser. « C’est ce que Le Point a ap­pe­lé un “mon­tage opaque” », ri­cane Guy Al­vès. Ain­si naît Byg­ma­lion, en sep­tembre 2008. Le nom est trou­vé par Millot. Pour ex­pri­mer la vo­ca­tion de l’agence au conseil et à la for­ma­tion, il avait re­te­nu « Pyg­ma­lion » (du nom du hé­ros my­tho­lo­gique qui sculpte la femme par­faite et en tombe amou­reux) mais ce­lui- ci était dé­jà pris. Qu’im­porte, le chan­ge­ment d’ini­tiale ajou­te­ra une touche d’am­bi­tion. Li­mi­do ne for­mule qu’une exi­gence : que la so­cié­té ne soit pas liée à un par­ti. Les deux as­so­ciés sont d’ac­cord. Leur idée est de « dé­po­li­ti­ser » Byg­ma­lion pour en faire un lea­der dans l’évé­ne­men­tiel et la veille sur In­ter­net. En outre, leur ré­pu­ta­tion de co­péistes est à double tran­chant : en 2008, Sar­ko­zy est à l’Ély­sée, Co­pé à la tête du groupe UMP à l’As­sem­blée na­tio­nale, d’où il mul­ti­plie les actes de ré­sis­tance, se pose en « pre­mier mi­nistre bis » (il uti­lise l’ex­pres­sion dans Le Monde), mul­ti­plie les flèches contre ce pou­voir dont il est écar­té – Al­vès as­sure avoir été pré­ve­nu par un ami : « Veille bien à tes dé­cla­ra­tions fis­cales, vous êtes sous sur­veillance. »

La clien­tèle de dé­part de Byg­ma­lion est sur­tout consti­tuée de mu­ni­ci­pa­li­tés de taille moyenne (Me­lun, Ba­gno­let, Men­ton, Le­val­lois-Per­ret, Dreux...) et de PME. Peu à peu, la so­cié­té prend son en­vol. Quelques so­cié­tés du CAC 40 font ap­pel à elle (dont Veo­lia, pour un contrat de veille sur In­ter­net), des fi­liales spé­cia­li­sées sont créées : B4S­ports pour l’or­ga­ni­sa­tion d’évé­ne­ments spor­tifs (no­tam­ment des fi­nales de basket à Ber­cy) et la ges­tion d’image de cham­pions, de clubs et de fé­dé­ra­tions, et Event & Cie pour l’or­ga­ni­sa­tion de ma­ni­fes­ta­tions pu­bliques comme des sa­lons (Mai­sons & Tra­vaux, Em­plois se­niors, Jobs

Guy Al­vès « vous ima­gi­nez un col­la­bo­ra­teur dire à sar­ko­zy : “on ne peut pas le faire, on n’a pas as­sez d’ar­gent” ? moi pas. »

d’été), des as­sem­blées gé­né­rales de grands groupes, des con­grès et des ras­sem­ble­ments po­li­tiques (c’est cette fi­liale qui se­ra mo­bi­li­sée pour les mee­tings de la cam­pagne pré­si­den­tielle de Ni­co­las Sar­ko­zy). En quatre ans, le chiffre d’af­faires passe de 5 mil­lions à 10 mil­lions d’eu­ros – « Mais on ne s’est ja­mais ver­sé de di­vi­dendes, pré­cise Guy Al­vès. Bas­tien [Millot] et moi, on ga­gnait 10 000 eu­ros par mois. Si j’avais vou­lu faire for­tune, je se­rais res­té dans la banque. Notre ob­jec­tif, c’était de com­bler le trou de dé­part, de dé­ve­lop­per la boîte et un jour de la re­vendre. »

La po­li­tique reste une source de contrats im­por­tants, sur­tout avec l’UMP et le groupe par­le­men­taire (plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’eu­ros ont été fac­tu­rés par Byg­ma­lion, no­tam­ment pour la créa­tion de sites Web et la confection de pla­quettes pour les dé­pu­tés), mais Al­vès s’in­ves­tit da­van­tage dans la di­ver­si­fi­ca­tion. « Par af­fi­ni­tés per­son­nelles et par fonc­tion, c’est Bas­tien qui trai­tait avec l’UMP », as­sure- t-il. La proxi­mi­té de Millot avec Jé­rôme La­vrilleux, son suc­ces­seur à la tête du ca­bi­net de Co­pé, est un atout. C’est Millot qui l’a in­tro­duit dans l’équipe, en 2003 (après son li­mo­geage de la mai­rie de Saint-Quen­tin, pour in­com­pa­ti­bi­li­té d’hu­meur avec le maire). Même après le dé­part de Millot, La­vrilleux et lui sont res­tés proches (quand l’af­faire a écla­té, il a été dit que tous deux for­maient un couple dans la vie pri­vée ; Jé­rôme La­vrilleux l’a pu­bli­que­ment dé­men­ti). Al­vès, lui, pré­tend qu’il ne s’est « ja­mais bien en­ten­du avec La­vrilleux ». Il dé­crit ce fils de ga­ra­giste in­tro­ver­ti sous les traits d’un « so­li­taire qui se veut om­ni­po­tent », « une pre­mière gâ­chette », un chef de meute sans états d’âme : « Pour lui, un col­la­bo­ra­teur ne des­cend pas de che­val quand la charge est lan­cée. Il faut al­ler jus­qu’au bout. »

Mi-jan­vier 2012, Franck At­tal, le di­ri­geant d’Event & Cie, in­forme le pa­tron de Byg­ma­lion que « l’UMP le sol­li­cite pour or­ga­ni­ser quatre ou cinq réunions pu­bliques » du fu­tur can­di­dat Sar­ko­zy. La cam­pagne of­fi­cielle n’est pas ou­verte, c’est le par­ti qui as­sume les dé­penses pré­pa­ra­toires. Guy Al­vès as­sure avoir fixé des li­mites : « Si c’est juste pour mon­ter des mee­tings, le son, les lu­mières et la mise en scène, OK. Mais pas de conseil, on ne col­la­bore pas à la cam­pagne. Et je ne m’en oc­cupe pas. Je ne vou­lais pas être le conseil de Ni­co­las Sar­ko­zy sur cette cam­pagne.

– C’était une po­si­tion com­mer­ciale ou une ob­jec­tion po­li­tique ? lui ai-je de­man­dé.

– Ce n’était pas ce qui m’in­té­res­sait pour ma boîte. Et j’avais des ré­ti­cences sur le fond. »

Le feu vert don­né, les hommes d’Event se mettent au tra­vail. Sur le coup, Al­vès consi­dère qu’il s’agi­ra pour Byg­ma­lion d’un « bon contrat, sans plus » – « On part pour ga­gner 30 000 eu­ros par mee­ting. » À l’ar­ri­vée, il y au­ra 44 réunions et si Byg­ma­lion a fac­tu­ré des mil­lions, elle n’a ré­col­té qu’une ava­lanche d’en­nuis et une cas­cade de soup­çons.

Mee­tings à cré­dit

Est- ce un mo­ment d’ivresse qui a tout fait bas­cu­ler ? Le 23 fé­vrier 2012 à Lille, dans la loge digne d’une rock star qui lui a été amé­na­gée – avec ca­na­pé, fau­teuils, table basse gar­nie de cho­co­lats et cloi­sons in­so­no­ri­sées – dans les cou­lisses du Grand Pa­lais, Ni­co­las Sar­ko­zy vient de des­cendre de scène après un long dis­cours consa­cré à « la France qui tra­vaille ». Il est en nage... et qua­si­ment en transe. De­vant son en­tou­rage mé­du­sé, il lance : « On va ga­gner, je le sens. À par­tir de main­te­nant, je veux un mee­ting par jour ! » Quand Franck At­tal rap­porte la scène à Guy Al­vès, il lui dit avoir cru à une blague. Mais le pré­sident ne plai­san­tait pas. En quelques heures, Sar­ko­zy, qui avait ima­gi­né une cam­pagne très courte avec quelques grand­smesses (« L’élec­tion se joue­ra avant tout sur les ré­seaux so­ciaux et les chaînes d’in­fo », avait diag­nos­ti­qué son conseiller en com­mu­ni­ca­tion, Franck Lou­vrier) a chan­gé de stra­té­gie. Il ne veut plus d’un blitz­krieg, sa cam­pagne se­ra na­po­léo­nienne – une ba­taille chaque soir. Et l’in­ten­dance sui­vra.

Al­vès au­rait pu trou­ver lo­gique ce re­vi­re­ment. Au cours d’un apar­té sur la gran­deur de l’ac­tion po­li­tique, lors d’une de nos conver­sa­tions à la ter­rasse d’un hô­tel pa­ri­sien, il m’a confié avoir « tou­jours pen­sé que la plus grande force d’un po­li­tique était d’être ca­pable de re­tour­ner une salle ». Il a ci­té deux exemples vé­cus : Fran­çois Mit­ter­rand, qui le fas­ci­na en 1992 dans un am­phi de Sciences Po, du­rant la cam­pagne ré­fé­ren­daire sur le trai­té de Maas­tricht ; Ni­co­las Sar­ko­zy, qu’il vit ar­ri­ver à Meaux sous les sif­flets en 1995, et res­sor­tir de la salle après une ova­tion. Dix­sept ans plus tard, le pré­sident- can­di­dat sent qu’il a per­du le fil avec ses élec­teurs, il veut le re­nouer. Mais il a plu­sieurs fois re­por­té son en­trée en lice et rien ou presque n’a été pré­vu. Après son mee­ting inau­gu­ral, à An­ne­cy le 16 fé­vrier, un autre a été mis sur pied à la hâte à Mar­seille, le 19. Dès le len­de­main, l’alerte est don­née sur le mon­tant des dé­penses fac­tu­rées par Event & Cie. Se­lon des té­moi­gnages concor­dants, Franck Lou­vrier ré­clame que l’on fasse ap­pel à « d’autres pres­ta­taires, moins chers ». Le conseiller sug­gère une autre agence mais se heurte à l’op­po­si­tion de Jé­rôme La­vrilleux. Le bras droit de Co­pé joue en ef­fet un rôle clé dans la cam­pagne : Sar­ko­zy l’a choi­si en per­sonne pour en être le di­rec­teur ad­joint, poste d’où il as­sure seul l’in­ter­face entre le par­ti et l’état-ma­jor du can­di­dat.

Après le dé­clen­che­ment de l’af­faire, le di­rec­teur de la cam­pagne, le pré­fet Guillaume Lam­bert (qui était chef de ca­bi­net à l’Ély­sée), a re­la­té cet épi­sode dans un té­moi­gnage écrit adres­sé au pro­cu­reur gé­né­ral de Pa­ris : « Jé­rôme La­vrilleux a lié très

clai­re­ment l’im­pli­ca­tion de l’UMP dans la cam­pagne au fait de re­te­nir Event comme pres­ta­taire ex­clu­sif », y af­firme- t-il. Dans sa fa­meuse confes­sion té­lé­vi­sée, La­vrilleux s’est mon­tré moins pré­cis : « Il y a eu un dé­ra­page sur le nombre – pas sur la va­leur, sur le nombre – d’évé­ne­ments qui ont été or­ga­ni­sés dans le cadre de cette cam­pagne », a- t- il ex­pli­qué à la jour­na­liste Ruth El­krief sur BFM TV. Avant d’ajou­ter : « Le re­proche que je me fais, c’est que je n’ai pas eu le cou­rage de dire : stop, on en fait trop, on va dans le mur. J’ai com­mis cette er­reur. »

Quoi qu’il en soit, la ma­chine est lan­cée. Une agence concur­rente est sol­li­ci­tée mais elle n’in­ter­vien­dra que sur trois mee­tings – et en­core, en as­so­cia­tion avec Event. À Byg­ma­lion la part du lion. Jour après jour, de nou­velles dates sont ra­jou­tées au plan­ning du can­di­dat. Chaque soir, les té­lé­vi­sions dif­fusent des images de foule en liesse, sur les étapes de ce tour de France im­pro­vi­sé. « Comme les son­dages re­montent, Sar­ko­zy en veut tou­jours plus », com­prend Al­vès qui constate que Franck At­tal, le di­ri­geant d’Event, ne se montre plus à l’agence car il tra­vaille « à temps plein sur la cam­pagne ». Sur la base des confi­dences de ce der­nier, il en est ve­nu à es­ti­mer que « le pro­blème était d’ar­ri­ver à faire face aux exi­gences du staff du can­di­dat » – « Vous ima­gi­nez un col­la­bo­ra­teur dire à Sar­ko­zy : “On ne peut pas le faire, on n’a pas as­sez d’ar­gent ?” Moi pas. De toute fa­çon, je n’ai ja­mais vu un can­di­dat de­man­der des pré­ci­sions sur son compte de cam­pagne. »

8 000 dra­peaux tri­co­lores

Jour après jour, le matériel né­ces­saire (tentes, so­no, pro­jec­teurs, ca­mé­ras, écrans géants, chaises, podiums) doit être re­loué dans l’ur­gence, dé­mon­té dans la nuit, ache­mi­né en se­mi-re­morques puis re­mon­té le len­de­main dans une autre ville par des équipes d’in­ter­mit­tents trois fois plus nom­breuses qu’à l’or­di­naire afin que tout soit prêt à temps pour le mee­ting, en fin d’après-mi­di – « Avec les chaînes d’in­fo, tout est fil­mé ; au moindre plan­tage, tout est fou­tu. » Par­fois, les équi­pe­ments font l’ob­jet d’une sur­en­chère car plu­sieurs can­di­dats en cam­pagne dans la même ré­gion se les dis­putent. À plu­sieurs re­prises, le trans­port prend du re­tard car le même matériel ar­rive d’une réunion de Fran­çois Hol­lande pour être re­mis aux équipes de Ni­co­las Sar­ko­zy. Pour al­ler plus vite, il faut alors re­cru­ter en­core plus de tech­ni­ciens, trou­ver des cars pour les trans­por­ter, des trai­teurs pour les nour­rir. « Si tout avait été pré­vu au dé­part, juge Guy Al­vès, on au­rait pu né­go­cier les prix, louer ce dont on avait be­soin pour toute la du­rée de la cam­pagne mais on n’a pas eu le choix. » La fa­meuse loge ré­ser­vée au can­di­dat, par exemple, a été in­so­no­ri­sée in ex­tre­mis avec des cloi­sons en bois mas­sif sur de­mande ex­presse de son en­tou­rage, sou­cieux qu’il puisse y être to­ta­le­ment iso­lé des cla­meurs de ses propres par­ti­sans (coût : 100 000 eu­ros). De même, 8 000 dra­peaux tri­co­lores sont com­man­dés à une PME spé­cia­li­sée trois jours avant le ras­sem­ble­ment pa­ri­sien de la Concorde, moyen­nant un prix de 22 000 eu­ros. Si l’achat avait été ef­fec­tué d’avance dès le dé­but de la cam­pagne, ils au­raient pu ve­nir de Chine pour vingt fois moins cher. Pour Guy Al­vès, le pé­ché ori­gi­nel vient de là : « C’est l’im­pro­vi­sa­tion qui a fait ex­plo­ser les coûts. » « Les flics m’ont dit : “Vous aviez dé­jà fait des cam­pagnes, vous saviez que les dé­penses sont pla­fon­nées !” [la loi in­ter­dit au can­di­dat de dé­pas­ser 22,5 mil­lions d’eu­ros]. Je leur ai ré­pon­du que nous n’avions pas à te­nir les comptes du can­di­dat. Notre job, c’était de faire ces mee­tings. Nous les avons faits et tout a bien mar­ché, pas un seul in­ci­dent. Pour nous, c’était une vic­toire tous les soirs. »

Sauf qu’à la fin fé­vrier, après le mee­ting de Mont­pel­lier, At­tal in­forme Al­vès que la tré­so­re­rie du can­di­dat n’a pas ré­glé les pre­mières fac­tures. Les four­nis­seurs peuvent pa­tien­ter, ils savent à qui ils ont af­faire, mais les per­son­nels ne sont pas payés – « Ça râle », rap­portent les hommes d’Event. L’ar­gent est avan­cé sur les fonds de Byg­ma­lion. Le 11 mars à Ville­pinte, la mise en scène

« Si on m’avait dit qu’il S’agiS­Sait de cou­vrir leS compteS de Sar­ko­zy, j’au­rais été d’ac­cord. » Do­mi­nique Dord (ex-tré­so­rier de l’UMP)

est gran­diose. Le can­di­dat pro­nonce son dis­cours sur une avants­cène ar­ron­die fa­bri­quée spé­cia­le­ment pour don­ner l’im­pres­sion qu’il parle au mi­lieu de la foule, sur le mo­dèle des mee­tings de Ba­rack Oba­ma (coût to­tal ins­crit par Byg­ma­lion dans sa comp­ta­bi­li­té : 1,8 mil­lion d’eu­ros, au­quel s’ajoute la part de l’autre pres­ta­taire, Agence Pu­blics, 1,3 mil­lion). À la fin du mois de mars, l’ar­gent se fait tou­jours at­tendre. At­tal pro­teste. Dans les tout pre­miers jours d’avril, il est convo­qué par La­vrilleux. À son re­tour, il fonce chez Al­vès. « Son vi­sage était li­vide, ra­conte ce der­nier. La­vrilleux ve­nait de lui dire : “On ne pour­ra pas vous payer, si­non le compte de cam­pagne ex­plose.” C’est là qu’il lui a don­né la so­lu­tion : on de­vait re­faire les fac­tures avec d’autres li­bel­lés et les pré­sen­ter au par­ti, non plus au can­di­dat. L’UMP avait or­ga­ni­sé des conven­tions thé­ma­tiques pour la cam­pagne. La­vrilleux a dit à Franck [At­tal] : “Écri­vez ça sur les fac­tures et vous se­rez payés tout de suite.” J’étais très en co­lère parce qu’on ne nous lais­sait pas le choix. Si on ne ré­glait pas nos four­nis­seurs, tout s’ar­rê­tait et ac­ces­soi­re­ment, ma boîte cou­lait. J’ai ac­cep­té le deal. Après coup, on a dit que nous avions bra­qué l’UMP. La vé­ri­té, c’est l’in­verse : c’est l’UMP qui nous a mis un pis­to­let sur la tempe. »

Dans les jours qui suivent, une poi­gnée de fac­tures est adres­sée à l’UMP pour les pres­ta­tions de jan­vier et fé­vrier. Leur mon­tant avoi­sine 8 mil­lions d’eu­ros. Il est ac­quit­té par l’UMP en deux vi­re­ments de 3 et 5 mil­lions d’eu­ros, le 3 mai, après va­li­da­tion par le tré­so­rier, le dé­pu­té Do­mi­nique Dord. Les bor­de­reaux cor­res­pon­dants men­tionnent la so­cié­té Event et la ligne bud­gé­taire « Elec. pres. », ain­si que les si­gna­tures de Jé­rôme La­vrilleux (en qua­li­té de di­rec­teur du ca­bi­net du pré­sident du par­ti), Éric Cesari (di­rec­teur gé­né­ral de l’UMP), Fa­bienne Liad­zé (di­rec­trice fi­nan­cière) et Pierre Chas­sat (di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion).

La fal­si­fi­ca­tion est consom­mée peu après l’élec­tion. Ni­co­las Sar­ko­zy est bat­tu. Avant les rè­gle­ments de comptes po­li­tiques, il faut sol­der ceux de la cam­pagne. Une réunion se tient au­tour de La­vrilleux pour fixer la ré­par­ti­tion : 4,2 mil­lions d’eu­ros se­ront ins­crits sur le compte of­fi­ciel du can­di­dat ; le reste des dé­penses fac­tu­rées par Event dé­passe 18 mil­lions d’eu­ros – soit au to­tal un peu plus de 22 mil­lions, taxes in­cluses (à peine moins que le pla­fond lé­gal pour l’en­semble du bud­get de cam­pagne) –, il se­ra im­pu­té à l’UMP. À cette fin, toutes les fac­tures sont re­faites pour les jus­ti­fier par des conven­tions mon­tées par le par­ti. Le mode d’em­ploi est en­fan­tin : « Ils ont di­vi­sé la somme à nous ver­ser par le nombre de conven­tions, ex­plique Guy Al­vès. C’est ce qui ex­plique que toutes les fac­tures af­fichent exac­te­ment la même somme... Ils ne nous ont même pas dit que cer­taines de ces conven­tions n’avaient ja­mais exis­té. » En réa­li­té, les pre­mières fac­tures sont li­bel­lées avec des mon­tants va­riables, afin de mieux ca­mou­fler la ma­ni­pu­la­tion. Mais les 19 der­nières sont iden­tiques, quels que soient la du­rée, l’am­pleur et l’ob­jet des ma­ni­fes­ta­tions : 299 000 eu­ros... Le mon­tage est énorme mais l’heure n’est plus aux scru­pules, il faut pa­rer au plus pres­sé. Sur­tout, per­sonne n’ima­gine que ces dos­siers se­ront rou­verts un jour et qu’ils lais­se­ront alors échap­per leur se­cret.

DP­rise d’otage

omi­nique Dord l’ad­met vo­lon­tiers, il ne connaît pas la vé­ri­té et ce mys­tère le dé­con­certe. « C’est tout de même in­croyable, se dé­sole- t-il. Tout s’est pas­sé au sein d’un groupe de quelques per­sonnes et on n’ar­rive pas à sa­voir. » Dé­pu­té de la Sa­voie, il a quit­té sa fonc­tion de tré­so­rier de l’UMP en no­vembre 2012, au plus fort de la guerre entre Jean-Fran­çois Co­pé et Fran­çois Fillon qui était en train de ra­va­ger le par­ti. Sa dé­mis­sion, ce grand gaillard au sou­rire franc et au tu­toie­ment spon­ta­né dit l’avoir pré­sen­tée parce qu’il désap­prou­vait des pra­tiques à la di­rec­tion de son par­ti. « J’étais ul­cé­ré de voir la main­mise d’un clan, dit-il. Je me di­sais : “Ce sont des cin­glés”, j’étais loin d’en­vi­sa­ger des dé­lits. » Sou­tien dé­cla­ré de Fillon du­rant le duel pour la pré­si­dence de l’UMP, il s’est sen­ti te­nu à l’écart par la garde rap­pro­chée de Co­pé. Mais il avait la haute main sur les 50 mil­lions d’eu­ros de bud­get an­nuel du mou­ve­ment et tous les ordres de paie­ment pas­saient entre ses mains. Pen­dant la ba­taille, un cadre du par­ti lui a mur­mu­ré : « Je se­rais vous, je fe­rais des co­pies de tout ça... »

Il l’a fait. Dans son bu­reau exi­gu du Pa­lais Bour­bon où l’unique élé­ment de dé­co­ra­tion est un fa­nion d’un ré­gi­ment de chas­seurs al­pins, il conserve un double de tous les do­cu­ments qu’il a eu à si­gner pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle. « Je me ren­dais chez Fa­bienne Liad­zé, au siège de l’UMP, pour vi­ser toutes les pièces comp­tables mais je ne vé­ri­fiais pas à quoi cor­res­pon­daient réel­le­ment les fac­tures », ex­plique-t-il, na­vré. Au­jourd’hui, ses clas­seurs sont en­tre­po­sés près de lui dans une ar­moire aux portes vi­trées lé­gè­re­ment opaques. Les ori­gi­naux, la po­lice les a sai­sis lors d’une per­qui­si­tion au siège de l’UMP. La trace de son der­nier paie­ment y fi­gure : un vi­re­ment d’un peu moins de 1 mil­lion d’eu­ros qu’il a ava­li­sé dé­but no­vembre, juste avant de rendre son ta­blier. Bé­né­fi­ciaire : Event & Cie. Guy Al­vès l’ex­plique : « Il s’agis­sait de rè­gle­ments que l’UMP avait lais­sé en sus­pens

de­puis la pré­si­den­tielle. Les mois pas­saient et l’ar­gent n’ar­ri­vait pas. Nos sous- trai­tants com­men­çaient à croire qu’on se su­crait sur leur dos. Ils me­na­çaient de nous traî­ner en justice. On au­rait eu l’air ma­lins s’il avait fal­lu ex­pli­quer tout ça de­vant un tri­bu­nal ! » En fait, le par­ti se dé­bat lui-même dans d’im­por­tants tour­ments fi­nan­ciers. Après la double dé­faite de la pré­si­den­tielle et des lé­gis­la­tives, ses caisses sont presque vides. Co­pé et l’équipe de di­rec­tion sup­plient les banques de leur oc­troyer des dé­lais. Le mo­ment se­rait mal choi­si pour ho­no­rer les ar­rié­rés d’Event qui s’élèvent à près de 4 mil­lions. Fi­na­le­ment, pré­cise Al­vès, « on a mis la pres­sion, La­vrilleux a fi­ni par s’in­quié­ter et les der­niers paie­ments sont ar­ri­vés ». À nou­veau, le pa­tron de Byg­ma­lion dit s’être sen­ti « pris en otage » : « C’était une fa­çon de me dire : si tu parles, tu iras en pri­son – et en plus, tu fe­ras tout ex­plo­ser. Ça m’a tor­tu­ré, mais je me suis tu. »

Guy Al­vès n’a ja­mais ren­con­tré Do­mi­nique Dord mais après avoir tour­né et re­tour­né cent fois l’his­toire dans sa mé­moire, il est per­sua­dé que sans la guerre Co­pé-Fillon et le cli­mat de sus­pi­cion proche de la pa­ra­noïa qu’elle a sus­ci­té par­mi les di­ri­geants de l’UMP, le scan­dale n’au­rait ja­mais écla­té. « De bonne foi, Dord a dû pen­ser que les rè­gle­ments faits après l’été 2012 ne cor­res­pon­daient à rien, que c’était uni­que­ment un ca­nal pour faire sor­tir de l’ar­gent. Et comme nous étions consi­dé­rés comme des proches de Co­pé, c’était for­cé­ment une caisse noire pour Co­pé. » Quand je lui ai ex­po­sé ce rai­son­ne­ment, Do­mi­nique Dord m’a li­vré une ver­sion un peu dif­fé­rente : « Je ne suis pas al­lé jusque-là, mais il est vrai que les 8 mil­lions du mois d’avril m’avaient mis la puce à l’oreille. Les mon­tants me pa­rais­saient dingues. Je me di­sais que ces gars-là abu­saient de leurs ap­puis dans le par­ti. Chez moi, j’ai tou­jours fait des cam­pagnes avec des bé­né­voles et des bouts de fi­celle. » Après mûre ré­flexion, le tré­so­rier re­pen­ti m’a ce­pen­dant li­vré cette confi­dence troublante : « Sin­cè­re­ment, si Fa­bienne [Liad­zé] m’avait dit qu’il s’agis­sait de cou­vrir les comptes de la cam­pagne de Sar­ko­zy, je me de­mande si je n’au­rais pas été d’ac­cord pour fer­mer les yeux... En fait oui, pro­ba­ble­ment, j’au­rais été d’ac­cord. »

Dans le contexte de dé­tes­ta­tion sha­kes­pea­rienne qui di­vise le par­ti à l’au­tomne 2012, cer­tains lieu­te­nants de Fran­çois Fillon se montrent moins hé­si­tants. Bien­tôt, les ru­meurs de dé­tour­ne­ments enflent et se ré­pandent dans les cou­loirs du par­ti, un vaste im­meuble mo­derne dans le quar­tier de Mont­par­nasse dont seule la fa­çade de verre est vrai­ment trans­pa­rente. Le Ca­nard en­chaî­né s’en fait l’écho le 18 no­vembre, sous le titre : « L’UMP sai­gnée par la dé­faite, et par Co­pé », dé­si­gnant ex­pli­ci­te­ment les hommes de Byg­ma­lion. « On nous pré­sen­tait comme les maîtres du par­ti, ceux qui contrôlent tout, se rap­pelle Guy Al­vès. Je com­pre­nais d’au­tant moins que nous ne fai­sions pas la cam­pagne de Co­pé – la pré­si­den­tielle nous avait échau­dés, je n’avais plus en­vie de tra­vailler pour l’UMP. On nous fai­sait un mau­vais pro­cès. » Après l’élec­tion contro­ver­sée de Jean-Fran­çois Co­pé à la tête du par­ti, le 18 no­vembre, les ten­sions aug­mentent, les ac­cu­sa­tions pleuvent. Dé­sor­mais, on ne parle plus que du « clan Co­pé » et des proches qui l’au­raient ai­dé à faire main basse sur l’UMP. Pour tous les ac­cu­sa­teurs, La­vrilleux est en haut de la liste. Guy Al­vès et Bas­tien Millot suivent de près. Qua­torze mois plus tard, l’en­quête du Point re­pren­dra les mêmes élé­ments au ser­vice de la même thèse : puisque les mon­tants per­çus par Byg­ma­lion sont bien su­pé­rieurs à ceux dé­cla­rés dans le compte de cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy (of­fi­ciel­le­ment, les mee­tings du can­di­dat sont cen­sés avoir coû­té 13,7 mil­lions d’eu­ros), il doit y avoir eu « sur­fac­tu­ra­tion » – ou au mi­ni­mum « des marges très ex­ces­sives », se­lon l’ap­pré­cia­tion por­tée de­vant moi par un conseiller de Ni­co­las Sar­ko­zy. Les « com­mu­ni­cants » de Co­pé se se­raient donc en­ri­chis au dé­tri­ment du par­ti et du can­di­dat. CQFD.

Même avec des mois de re­cul, cette ac­cu­sa­tion exas­père Guy Al­vès. « C’est to­ta­le­ment faux et la justice l’éta­bli­ra puisque tous nos comptes ont été sai­sis. Vous ver­rez bien qu’il n’y a pas d’ar­gent ca­ché, nulle part, et que nous n’avons es­cro­qué per­sonne », af­firme-t-il dans un ac­cès de rage froide. Lui ne se sent pas cou­pable mais vic­time : « Je n’ai pas été com­plice, on m’a mis de­vant le fait ac­com­pli. Je sa­vais que re­faire les fac­tures était illé­gal mais c’était le prix à payer pour sau­ver mon en­tre­prise et tous les four­nis­seurs qui avaient la corde au cou. Donc oui, dans cette af­faire, je suis la vic­time. » (Se­lon les do­cu­ments sai­sis par la po­lice fi­nan­cière, la marge bé­né­fi­ciaire de Byg­ma­lion sur les mee­tings os­cil­lait entre 25 % et 30 %.)

Il n’em­pêche, Byg­ma­lion vit ses der­niers mois dans un ha­lo de soup­çons. Plu­sieurs mu­ni­ci­pa­li­tés ré­si­lient leurs contrats avec l’agence, des plaintes sont dé­po­sées. Al­vès doit s’ex­pli­quer de­vant ses clients – « On a mer­dé. » La plu­part le quittent. Beau­coup d’an­ciens amis l’évitent. « Le seul qui ait été élé­gant, c’est Pa­trick Bal­ka­ny, confie-t-il. Le soir de sa ré­élec­tion aux mu­ni­ci­pales, il m’a fait ve­nir à Le­val­lois et m’a em­bras­sé de­vant tout le monde. » Mal­gré la ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse de l’édile, il avoue que « c’est un mo­ment qui a comp­té » pour lui. Ce n’est que le 15 mai, quand Li­bé­ra­tion pu­blie une en­quête ap­pro­fon­die sur les vraies-fausses « conven­tions » de l’UMP et les fac­tures de Byg­ma­lion, qu’il se sent sou­la­gé : « À ce mo­ment, se sou­vient-il, je sais que la vé­ri­té va sor­tir. Ce n’est plus qu’une ques­tion de jours. J’es­père en­core que l’UMP va as­su­mer, que quel­qu’un va prendre la pa­role pour dire que nous ne sommes pas des vo­leurs. Per­sonne n’a eu ce cou­rage. »

L’AP­PEL MAN­QUÉ DE LA­VRILLEUX

Àl’aube du 26 mai – le jour fa­ti­dique –, Guy Al­vès a de pe­tits yeux. Il dort mal de­puis plu­sieurs se­maines. En outre, sa nuit a été courte : la veille, il était à Mo­na­co pour as­sis­ter au Grand Prix de For­mule 1 avec un client. La presse fait ses gros titres sur la dé­bâcle de l’UMP aux élec­tions eu­ro­péennes. Jean-Fran­çois Co­pé est plus que ja­mais sur la sel­lette. Le pré­sident de l’UMP est en sur­sis et l’af­faire Byg­ma­lion pèse lourd dans son bi­lan. Il a ju­ré de sa « par­faite in­té­gri­té » et pro­mis de s’ex­pli­quer au len­de­main du scru­tin. Dans la ma­ti­née, ses proches font sa­voir qu’il a l’in­ten­tion de sai­sir la justice, qu’il compte de­man­der « des éclair­cis­se­ments ». Pour Al­vès, le coup est rude. Il se sent dé­fi­ni­ti­ve­ment lâ­ché. C’est alors qu’il de­mande à son avo­cat, Pa­trick Mai­son­neuve, de prendre la pa­role pour don­ner pu­bli­que­ment sa ver­sion des faits. Lui n’a au­cune en­vie de se mon­trer : « Dans la com­mu­ni­ca­tion, iro­nise-t-il,

on sait qu’il faut par­fois sa­voir se faire dis­cret. » Un texte se­rait trop long. Mai­son­neuve sug­gère une confé­rence de presse. « Peu im­porte, ré­pond Al­vès. Je veux juste qu’on dise qu’il n’y a pas d’af­faire Byg­ma­lion mais une af­faire du compte de cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy. » À 17 heures, de­vant les jour­na­listes convo­qués à son ca­bi­net, c’est exac­te­ment la phrase que pro­nonce l’avo­cat.

Guy Al­vès n’y as­sis­te­ra pas. Il s’est éclip­sé. En route vers son bu­reau, il est aler­té par sa se­cré­taire, af­fo­lée : « Les jour­na­listes sont en bas. Il y a des ca­mé­ras par­tout. » Il se ré­fu­gie chez un ami. « C’est le pre­mier té­moin ex­té­rieur à qui je livre toute l’his­toire. Quand je lui ai dit que j’al­lais tout ra­con­ter, je l’ai vu se dé­com­po­ser. C’est là que j’ai com­men­cé à me­su­rer la dé­fla­gra­tion qui al­lait se pro­duire. »

C’est aus­si du­rant ces quelques ins­tants de re­traite que le nom de La­vrilleux s’af­fiche sur l’écran de son té­lé­phone. « Il ne m’ap­pe­lait ja­mais. Je me suis dit : “Il va me dé­fon­cer.” Je n’ai pas le cou­rage de me faire in­ju­rier. Je ne dé­croche pas. Je suis té­ta­ni­sé. J’ai l’im­pres­sion qu’un vide abys­sal s’ouvre de­vant moi. » Un autre ap­pel le tire de sa tor­peur. Cette fois, c’est Franck At­tal, le pa­tron d’Event & Cie : « Je te passe quel­qu’un. » Il se re­trouve en ligne avec un po­li­cier.

« Nous per­qui­si­tion­nons vos bu­reaux. Dans com­bien de temps pou­vez-vous être là? – Quinze, vingt mi­nutes. – On vous at­tend. » Il se rap­pelle avoir fait le che­min « comme un zom­bie ». Ar­ri­vé au siège de Byg­ma­lion, il va pas­ser les heures sui­vantes comme dans une bulle, pro­té­gé du monde ex­té­rieur par la pré­sence po­li­cière. Il ra­conte : « Quand dé­marre la confé­rence de presse, nous sommes à la cave en train d’ou­vrir les ar­chives. Mon té­lé­phone n’a pas de ré­seau ; les com­mu­ni­ca­tions ne passent pas. En­suite, on passe un long mo­ment à la comp­ta­bi­li­té. Je vois les SMS ar­ri­ver par di­zaines mais je ne les lis pas. Les flics me de­mandent les comptes de la cam­pagne. Je leur montre neuf clas­seurs, bien ali­gnés – ils ont l’air sur­pris ; ils de­vaient croire qu’on avait tout plan­qué. Quand on pousse la porte de mon bu­reau, il est presque 20 heures. Un de mes col­la­bo­ra­teurs entre dans la pièce, bou­le­ver­sé : “Tu as en­ten­du La­vrilleux ? Il a tout ba­lan­cé. Il était en larmes !” Il nous ex­plique qu’il a sui­vi l’in­ter­view sur son iPad, dans un taxi. Au­tour de moi, tout le monde est stu­pé­fait. Je me sens presque sou­la­gé mais j’ai un peu mau­vaise conscience de ne pas lui avoir ré­pon­du quand il m’a ap­pe­lé. »

PER­QUI­SI­TION PEN­DANT « LES EX­PERTS »

La per­qui­si­tion se pour­suit (une autre a eu lieu à l’UMP et dans le lo­cal du club de Jean-Fran­çois Co­pé, Gé­né­ra­tion France.fr mais il ne l’a su qu’après). Il pro­pose aux en­quê­teurs de com­man­der des piz­zas. Quand il donne l’adresse pour la li­vrai­son, la voix au bout du fil l’in­ter­roge : « Byg­ma­lion... Vous vou­lez dire Byg­ma­lion ? » Il s’es­claffe : « Oui, Byg­ma­lion, ce n’est pas une blague. Et en­voyez un li­vreur qui ait des pa­piers en règle : la po­lice est ici ! » La nuit tom­bée, les en­quê­teurs in­ter­rogent Franck At­tal dans une pièce voi-

Guy Al­vès

sine. Dans son bu­reau, Al­vès al­lume la té­lé­vi­sion. « J’ai com­men­cé à re­gar­der un épi­sode des Ex­perts. C’était sur­réa­liste. J’avais l’im­pres­sion d’être moi-même dans une sé­rie té­lé. J’ai zap­pé et je suis tom­bé sur les images de La­vrilleux. Il de­vait être 1 heure du ma­tin. Je n’ai vu que des ex­traits. Même après, je n’ai ja­mais pu re­gar­der l’in­ter­view en en­tier. Il avait l’air de souf­frir. J’ai eu de l’em­pa­thie pour lui. Je me suis dit qu’on était dans des si­tua­tions com­pa­rables. Mais sur­tout, c’était la pre­mière fois que quel­qu’un di­sait : “Ce n’est pas leur faute.” Ça m’a fait du bien. »

Ce soir-là, sur BFM TV, Jé­rôme La­vrilleux a dé­cla­ré, à pro­pos de la cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy : « Il y a eu un en­gre­nage ir­ré­sis­tible d’un train qui file à grande vi­tesse et les per­sonnes qui au­raient dû ti­rer le si­gnal d’alarme ne l’ont pas fait. » Mais il a ajou­té : « Je n’ai ja­mais eu à dis­cu­ter de ce genre de su­jet, ni avec M. Sar­ko­zy ni avec M. Co­pé. J’as­sume mes res­pon­sa­bi­li­tés. » À ce stade de son ré­cit, j’ai in­ter­rom­pu le pa­tron de Byg­ma­lion pour lui po­ser la ques­tion qui brûle les lèvres de tout le monde et qui est sans au­cun doute l’en­jeu prin­ci­pal de l’en­quête ju­di­ciaire : « Croyez-vous vrai­ment que Ni­co­las Sar­ko­zy et Jean-Fran­çois Co­pé peuvent avoir igno­ré que les dé­penses de la cam­pagne ont été ma­quillées ? » Voi­ci ce qu’il m’a ré­pon­du : « Je ne dé­tiens au­cune vé­ri­té. Tech­ni­que­ment, c’est pos­sible. » À l’en croire, les deux seuls membres de son équipe à avoir eu le contact di­rect avec La­vrilleux pour cette cam­pagne étaient son as­so­cié, Bas­tien Millot, et le di­ri­geant d’Event, Franck At­tal. Mais Millot ne lui au­rait four­ni « au­cune ex­pli­ca­tion » de­puis que l’af­faire a écla­té (il s’est éta­bli comme avo­cat à Mar­seille et mal­gré mes ten­ta­tives, je n’ai pas réus­si non plus à re­cueillir sa ver­sion) et At­tal lui a af­fir­mé que ses ins­truc­tions étaient ve­nues du seul La­vrilleux : « Je n’ai au­cune rai­son de ne pas m’en te­nir à sa ver­sion », m’at-il dit. (Franck At­tal n’a pas ré­pon­du à mes sol­li­ci­ta­tions.) J’ai rap­pe­lé à Guy Al­vès la phrase que Ni­co­las Sar­ko­zy avait dite en dé­co­rant La­vrilleux de l’ordre na­tio­nal du Mé­rite, le 15 oc­tobre 2012 : « Voi­là un homme qui a le ta­lent de ne pas em­bê­ter les per­sonnes pour qui il tra­vaille avec des pro­blèmes dont elles n’ont pas à connaître. » Le fon­da­teur de Byg­ma­lion y a vu « la dé­fi­ni­tion du col­la­bo­ra­teur idéal pour un homme po­li­tique » et je pense qu’il sait de quoi il parle.

Au bout de la nuit, après Franck At­tal, les po­li­ciers ont in­ter­ro­gé Guy Al­vès. « Mes col­la­bo­ra­teurs n’ont fait que ré­pondre à mes ordres », leur a- t-il in­di­qué, re­ven­di­quant la dé­ci­sion d’ob­tem­pé­rer à la de­mande de fal­si­fi­ca­tion ve­nue de l’UMP. « Je sa­vais que c’était illé­gal, a- t-il pré­ci­sé. Mais si c’était à re­faire, je le re­fe­rais. » La per­qui­si­tion s’est ache­vée à 6 h 45, le 27 mai. Il lui semble être ren­tré chez lui, avoir em­bras­sé sa femme et conduit ses en­fants à l’école. Puis il est re­tour­né à son bu­reau, chez Byg­ma­lion, « vi­dé mais cu­rieu­se­ment apai­sé ». En de­hors de cette sen­sa­tion, il n’a gar­dé au­cun sou­ve­nir dis­tinct de cette jour­née. « Il me semble avoir re­gar­dé les infos à la té­lé et m’être dit : “Quelle merde !” En fait, je n’avais plus rien à foutre de rien. » �

« JE SA­VAIS QUE C’ÉTAIT ILLÉ­GAL.

MAIS SI C’ÉTAIT À RE­FAIRE JE LE RE­FE­RAIS. »

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de co­pé à sar­ko­zy

Di­rec­teur du ca­bi­net de Jean-Fran­cois Co­pé à la pré­si­dence de l’UMP, Jé­rôme La­vrilleux a été di­rec­teur ad­joint de la cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2012. À ce double titre, il est l’homme clé de l’af­faire Byg­ma­lion.

coMpte à ré­gler

(1) Do­mi­nique Dord, an­cien tré­so­rier de l’UMP. (2) Ordre de vi­re­ment de l’UMP à Event & Cie, da­té du 26 avril 2012 et si­gné par les quatre res­pon­sables ad­mi­nis­tra­tifs du par­ti. Ob­jet : « Cam­pagne PST ».

ré­vé­la­tions

La « une » de Li­bé­ra­tion du 15 mai 2014 qui fait bas­cu­ler l’af­faire.

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