EN­QUÊTE free : le nu­mé­ro 2 mas­qué

C’est peut-être le se­cret le mieux gar­dé de Xa­vier Niel. Der­rière l’ir­ré­sis­tible as­cen­sion de l’homme qui a ré­vo­lu­tion­né les té­lé­com­mu­ni­ca­tions en France se cache un in­for­ma­ti­cien, un ami et un conseiller : Ra­ni As­saf. PHI­LIPPE MA­THON a re­mon­té sa piste j

Vanity Fair (France) - - Sommaire -

Chez Iliad, il y a Xa­vier Niel, qui prend la lu­mière. Et il y a , l’« as­so­cié de tou­jours », qui ef­face toutes ses traces. Ra­ni As­saf

Est- ce l’émo­tion qui le fait sou­dain hé­si­ter ? Ce mar­di 10 jan­vier 2012, Xa­vier Niel doit se concen­trer pour par­ler d’une voix claire face aux ca­mé­ras. Lui, le fon­da­teur de Free, ti­mide ma­la­dif de­ve­nu ma­gnat des té­lé­com­mu­ni­ca­tions, a tant at­ten­du ce jour. Après des mois de guerre d’in­tox et d’usure, il peut en­fin an­non­cer son ar­ri­vée sur le mar­ché du té­lé­phone mo­bile. Sur scène, il lance : « C’est la fin du car­can dans le­quel on vous a en­chaî­nés ces quinze der­nières an­nées. » Il fus­tige « l’ar­naque » et « la gruge » des opé­ra­teurs. Et pro­met, dans un élan qua­si mes­sia­nique, que « plus rien ne se­ra comme avant ». Le casque-mi­cro lui donne une al­lure de té­lé­van­gé­liste, la che­mise blanche bâille au ni­veau des hanches mais qu’im­porte ! Ce soir, les jour­naux té­lé­vi­sés ne par­le­ront que de lui, « le pa­tron qui re­donne du pou­voir d’achat aux Fran­çais », grâce à deux nou­veaux for­faits, l’un tout illi­mi­té à 19,99 eu­ros et l’autre à « seu­le­ment 2 eu­ros par mois ». Alors, juste avant de conclure, il re­tient en­core un peu l’as­sis­tance. Le temps de glis­ser un mot sur son père – « pa­pa, ori­gi­naire d’Au­vergne » – et de pro­non­cer un der­nier hom­mage. « Mon pre­mier mer­ci, énorme, va à Ra­ni As­saf, dit-il en re­ti­rant une feuille A4 de la poche ar­rière de son jean. C’est mon as­so­cié de­puis tou­jours. » Les ca­mé­ras ba­laient l’as­sem­blée. Lé­ger mo­ment de flot­te­ment. Per­sonne ne connaît l’homme qui vient d’être ci­té – et ap­plau­di. Xa­vier Niel pour­suit, sûr de son ef­fet : « Au­jourd’hui, Ra­ni n’est pas là, il tra­vaille. (...) En 2007, on a écrit cette offre sur un coin de bu­reau. Cinq ans plus tard, c’est la même offre qu’on vous pro­pose. » La confé­rence de presse se ter­mine sans ques­tions ni pré­ci­sions, dans un ul­time tré­mo­lo : « Mer­ci. Je vous dis à très bien­tôt. Ici ou ailleurs. »

Ra­ni As­saf. Seuls les exé­gètes de l’his­toire d’Iliad, la mai­son mère de Free, connaissent l’as­so­cié en ques­tion. Ce Fran­çais d’ori­gine li­ba­naise est pour­tant pré­sent dans l’en­tre­prise de­puis les dé­buts en 1999. Sans lui, m’as­surent ceux qui l’ont cô­toyé de près, l’odys­sée in­dus­trielle de Xa­vier Niel n’au­rait ja­mais eu lieu. Les géants Orange, Bouygues Te­le­com et SFR conti­nue­raient de se par­ta­ger le mar­ché avec de confor­tables marges. Il n’y au­rait pas eu de Free­box, ce boî­tier ma­gique qui réunit à la fois le té­lé­phone fixe, la té­lé­vi­sion et l’ac­cès à In­ter­net. En­core moins d’of­fen­sive dans le té­lé­phone mo­bile au­jourd’hui, ain­si que le lais­sait en­tendre Xa­vier Niel.

Dans l’or­ga­ni­gramme du groupe, Ra­ni As­saf est pré­sen­té comme un simple « di­rec­teur tech­nique », une sorte d’in­gé­nieur en chef char­gé du bon fonc­tion­ne­ment des ma­chines et des ré­seaux. Il ne siège pas au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion et son nom est re­lé­gué en cin­quième po­si­tion dans la pré­sen­ta­tion de « l’équipe di­ri­geante ». En réa­li­té, l’in­fluence de cet in­for­ma­ti­cien de 40 ans est im­mense. Ins­tal­lé avec son équipe à Mont­pel­lier de­puis 2008, il est en contact per­ma­nent avec Niel, par­fois entre 2 et 4 heures

« RA­NI dé­teste qu’on parle de lui. pour au­tant que ra­ni existe vrai­ment... ;-) » Xa­vier Niel à Va­ni­ty Fair

(par e-mail)

du ma­tin. Au­cune dé­ci­sion stra­té­gique n’est prise sans le consul­ter. Et sa pa­role compte da­van­tage que celle de n’im­porte quel autre di­ri­geant. « Quand Ra­ni dit quelque chose, on se couche tous, moi le pre­mier », a lais­sé échap­per Niel, un jour, de­vant un jour­na­liste du Point.

Tout se passe ce­pen­dant comme s’il exis­tait un ac­cord ta­cite entre les deux hommes : quand l’un prend la lu­mière, l’autre reste dans l’ombre. Jus­qu’à pré­sent, peu d’in­for­ma­tions ont fil­tré au su­jet de Ra­ni As­saf. À peine sait- on, grâce à la lec­ture fas­ti­dieuse des com­mu­ni­qués fi­nan­ciers, qu’il per­çoit 181 000 eu­ros par an – c’est-à- dire 1 000 eu­ros de plus que Xa­vier Niel ! Et qu’il est le deuxième ac­tion­naire in­di­vi­duel du groupe, avec 1,3 % du ca­pi­tal : sa for­tune pro­fes­sion­nelle est ain­si es­ti­mée à 150 mil­lions d’eu­ros. Pour le reste, si­lence to­tal. L’in­té­res­sé dé­cline chaque de­mande d’en­tre­tien, par prin­cipe. Du­rant des mois, mes cour­riers de sol­li­ci­ta­tions sont res­tés lettres mortes. Il a fal­lu que je le ren­contre sur la pe­louse d’un terrain de foot­ball dans le sud de la France pour par­ve­nir à lui par­ler. Même Xa­vier Niel, d’or­di­naire si co­opé­ra­tif avec les médias, a op­po­sé une fin de non-re­ce­voir à la de­mande que je lui ai adres­sée par e-mail. Qua­torze mi­nutes après avoir re­çu mon mes­sage, il m’a ré­pon­du en trois phrases ex­pé­di­tives : « Ra­ni dé­teste que l’on parle de lui. Aus­si, je ne par­ti­ci­pe­rai pas à votre en­quête afin qu’il me conserve son ami­tié et sa confiance. » Et de conclure sur une note el­lip­tique : « Pour au­tant que Ra­ni existe vrai­ment... ;-) »

QUI CONNAÎT M. AS­SAF ?

Dix juillet 2006 à 15 h 30, fo­rum du site Free­news. Billy­bad­boy lance la conver­sa­tion : « À quoi res­semble Ra­ni As­saf ? » Il fait re­mar­quer que ses amis et lui connaissent les vi­sages de tous les di­ri­geants d’Iliad à l’ex­cep­tion de ce­lui du di­rec­teur tech­nique. « Quel­qu’un l’a dé­jà vu ? Y a une pho­to de lui sur le Net ??? Existe- t-il vrai­ment ??? » lance- t-il à la can­to­nade, avant de for­mu­ler une hy­po­thèse per­son­nelle : « Peut- être [que] Ra­ni As­saf est le nom ira­nien de Xa­vier Niel... » Dj­ka­mel13 ré­pond : « Ouais, c sûr que j’ai­me­rais bien voir sa tête :-) »

Com­mence alors un jeu de pistes à tra­vers les re­coins du Web. So­nys­ko est le pre­mier à dif­fu­ser un por­trait avant de réa­li­ser qu’il s’agit du di­rec­teur fi­nan­cier : « Je suis trop ra­pide :-D, s’ex­cuse- t-il. (C’est ce que me disent mes pe­tites amies :-|) » Un dé­nom­mé Ced tente une blague d’in­for­ma­ti­cien : « Si tu ouvres ta Free­box HD et que tu des­soudes le deuxième chip [cir­cuit in­té­gré] (en par­tant d’en bas à gauche) et que tu le places sous un mi­cro­scope élec­tro­nique, tu ver­ras la pho­to de Ra­ni As­saf en pied avec une Free­box V1 dans la main. » Jacques, alias « super-mo­dé­ra­teur », croit en­fin le te­nir. Il a trou­vé l’image d’As­saf sur le trom­bi­no­scope de l’École na­tio­nale su­pé­rieure des té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Hé­las, ce­lui- ci se pré­nomme Pa­trick. Puis il autre pu­blie un CV ré­cu­pé­ré sur le site de l’uni­ver­si­té saou­dienne de Dha­rhan. Là en­core, pas de chance : la page af­fiche un mes­sage d’er­reur. So­nys­ko avance une ex­pli­ca­tion : « En fait, il n’existe pas. Un peu comme dans le film S1m0ne avec Al Pa­ci­no :) » Billy­bad­boy : « Si tu es là, es­prit de Ra­ni,

un jour, as­saf A désac­ti­vé les badges d’Ac­cès des Autres di­rec­teurs. CHEZ FREE, Il y a deux as­so­ciés. PAs un de Plus.

ma­ni­feste- toi. » Ab­so­lute conclut avec phi­lo­so­phie : « Est- ce si im­por­tant de mettre un vi­sage sur un nom ? Ce­la res­semble à une vo­lon­té dé­li­bé­rée de ne pas ap­pa­raître (...). C’est du res­sort de la vie pri­vée, il faut res­pec­ter son choix. Ce n’est pas un mys­tère mais bien une réa­li­té. »

Di­sons-le tout net : Ra­ni As­saf est un ob­ses­sion­nel du se­cret, à la li­mite de la dé­rai­son, en par­ti­cu­lier quand il s’agit de sa per­sonne. Il prend soin de faire dis­pa­raître cha­cune de ses traces sur In­ter­net. « Il ne doit pas sup­por­ter pas que vous vous in­té­res­siez à lui », m’ont ré­pé­té ses proches à plu­sieurs re­prises comme une mise en garde. D’autres m’ont sur­pris par leur volte- face : le ser­vice de com­mu­ni­ca­tion de son an­cienne école d’in­for­ma­tique, d’abord ra­vi de m’ai­der pour cette en­quête, a brus­que­ment dis­pa­ru, sans ex­pli­ca­tion. « Free est un monde clos avec une no­tion du se­cret pro­ba­ble­ment pa­ra­noïaque et dis­pro­por­tion­née », avait pré­ve­nu Xa­vier Niel sur le site Dé­ci­deursTV en 2011. As­saf en est l’ar­ché­type par­fait. Il peut lui ar­ri­ver de quit­ter la pièce si un in­con­nu com­mence à prendre des pho­tos. Lors d’une séance avec les prin­ci­paux di­ri­geants d’Iliad pour le ma­ga­zine Ca­pi­tal en 2006, il ne s’est pas dé­pla­cé. Même pour illus­trer sa courte no­tice bio­gra­phique sur le site d’Iliad, il re­fuse tou­jours de don­ner un por­trait de lui. « Il n’y a rien à faire, s’amuse un an­cien col­lègue. Xa­vier [Niel] a bien ten­té de le faire ve­nir aux fa­meuses conven­tions avec les abon­nés, Ra­ni a tou­jours re­fu­sé d’ap­pa­raître en pu­blic. »

Com­ment ex­pli­quer une telle pho­bie de la lu­mière ? Même ceux qui le connaissent ont des avis di­ver­gents. L’un me dit que « Ra­ni n’a pas de temps à perdre avec des jour­na­listes qui ne com­prennent rien à son mé­tier » (mer­ci). Un autre m’as­sure que cette ob­ses­sion de l’ef­fa­ce­ment re­monte à la jeu­nesse, au Li­ban, dans une fa­mille qui a souf­fert de la guerre ci­vile, où les gosses ap­pre­naient à se ca­cher avant d’al­ler à l’école. (Ra­ni As­saf est né à Aïn el-Rem­ma­neh, une ban­lieue de Bey­routh res­tée dans les mé­moires comme le lieu des pre­miers af­fron­te­ments de 1975.) Un troi­sième m’ap­prend que Ra­ni a vé­cu en France avec un titre de sé­jour pro­vi­soire jus­qu’à l’âge de 35 ans, ce qui ne dé­ve­loppe guère le sens du spec­tacle et de l’ex­hi­bi­tion.

Seule cer­ti­tude : Ra­ni As­saf était fait pour s’en­tendre avec Xa­vier Niel. Leur ren­contre re­monte à 1999. À l’époque, le fu­tur pa­tron de Free est un aven­tu­rier de ce nou­veau con­tinent que les médias ap­pellent « la té­lé­ma­tique ». Sans di­plôme ni pis­ton, cet au­to­di­dacte aux che­veux longs a ga­gné beau­coup d’ar­gent grâce au Mi­ni­tel rose et à l’an­nuaire in­ver­sé 36 17 An­nu. Avec deux as­so­ciés, il s’est in­té­res­sé à un concept ve­nu des États-Unis : le « Web ». Ils ont lan­cé en 1994 World-Net, une start-up spé­cia­li­sée dans la four­ni­ture d’ac­cès à In­ter­net. Mais la tech­no­lo­gie en est en­core à ses bal­bu­tie­ments : les connexions s’ef­fec­tuent avec len­teur, les images ne s’af­fichent pas sou­vent, on croit par­fois qu’il faut se­couer son modem pour re­joindre le ser­veur. Dans ces méandres obs­curs, Xa­vier Niel de­vine que la lu­mière vien­dra des in­gé­nieurs et des bi­douilleurs. Il a re­mar­qué qu’une autre en­tre­prise, Ea­sy­net, connaît moins de pro­blèmes que World-Net. Ce­la ne peut pas du­rer. Il dé­bauche l’ad­mi­nis­tra­teur ré­seaux de son ri­val, un dé­nom­mé Da­vid Ra­ma­he­fa­son, à qui il donne carte blanche pour consti­tuer une nouvelle équipe. Les mois sui­vants, ce­lui- ci convainc une de­mi- dou­zaine de sa­la­riés d’Ea­sy­net de le suivre. Par­mi eux : An­toine Le­va­vas­seur (ac­tuel di­rec­teur du sys­tème d’in­for­ma­tion chez Iliad) et Ra­ni As­saf. « Ra­ni était quel­qu’un qui com­pre­nait vite et sa­vait al­ler au bout des choses », m’écrit Da­vid Ra­ma­he­fa­son, au­jourd’hui res­pon­sable de la re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment d’Axa en Suisse.

Avec ces fines lames, Xa­vier Niel peut en­vi­sa­ger les choses en grand. Il monte Free en fé­vrier 1999 puis re­vend sa par­ti­ci­pa­tion dans World-Net. La start-up s’ins­talle au rez- de- chaus­sée d’un im­meuble du quar­tier de la Bas­tille, à Pa­ris, cô­té cour. Trois salles, une ving­taine de per­sonnes, des ma­chines en sous- sol. Xa­vier, comme l’ap­pellent ses col­la­bo­ra­teurs, s’af­firme en chef de bande. Les jour­nées fi­nissent au mi­lieu de la nuit, on se tu­toie, on plai­sante, on dîne le plus sou­vent au bu­reau, des piz­zas et des sand­wichs grecs ache­tés au coin de la rue. « On avait l’im­pres­sion d’être en réunion vingt­quatre heures sur vingt- quatre, se sou­vient Ch­ris­tophe Fran­chi­ni, un autre de ces trans­fuges d’Ea­sy­net. Les idées fu­saient, Xa­vier ne gar­dait que le meilleur. » Et le meilleur, à cette époque dé­jà, vient de Ra­ni As­saf.

L’homme qui a in­ven­té La free­box

À25 ans, le jeune homme com­mence à prendre de la place. Beau­coup de place. Au­cun pro­blème ne lui ré­siste. Et sa ra­pi­di­té d’exé­cu­tion im­pres­sionne. Di­plô­mé de l’Efrei, une mo­deste école d’in­for­ma­tique si­tuée à Ville­juif, dans le Val- deMarne, il a la ré­pu­ta­tion de sa­voir confec­tion­ner de faux dé­co­deurs Ca­nal + ou créer des cartes té­lé­pho­niques à cré­dit illi­mi­té à l’époque où le bi­douillage est dé­jà le hob­by pré­fé­ré des in­for­ma­ti­ciens. « Pen­dant sa sco­la­ri­té, il ai­mait se confron­ter à des étu­diants plus âgés que lui », confie Pas­cal Ferret, di­rec­teur du pôle in­for­ma­tique de l’Efrei lors­qu’As­saf y étu­diait. Un soir, le jeune homme est en­nuyé parce que le sys­tème d’ex­ploi­ta­tion de son or­di­na­teur ne re­con­naît pas la carte gra­phique. Le len­de­main ma­tin, ses col­lègues dé­couvrent, si­dé­rés, que la ma­chine fonc­tionne sans pro­blème. « Ra­ni avait in­ven­té un pro­gramme d’ins­tal­la­tion du­rant la nuit », se sou­vient Ni­co­las Ste­fa­ni, un in­gé­nieur pas­sé lui aus­si d’Ea­sy­net à Free.

Entre Niel et As­saf, le cou­rant passe im­mé­dia­te­ment. Ils par­tagent le même dé­sir de conquête, la même vo­lon­té de ren­ver­ser les to­tems. Seul le style dif­fère. Quand le pre­mier se montre rond et en­ve­lop­pant, l’autre peut se ré­vé­ler di­rect et cas­sant. Pro­mu di­rec­teur tech­nique au bout de quelques mois,

ce drôle d’ours mal lé­ché, sup­por­ter du PSG qui fré­quente le vi­rage Au­teuil (an­ti ra­ciste) du Parc des Princes, marque son ter­ri­toire. Un jour, il peut ra­brouer un in­for­ma­ti­cien. Un autre, il est tel­le­ment aga­cé par l’at­ti­tude de Mi­chaël Boukobza et d’Olivier Rosenfeld, alors di­rec­teur gé­né­ral et di­rec­teur fi­nan­cier du groupe, qu’il dé­cide de désac­ti­ver leurs badges d’ac­cès du­rant quelques heures. « Mi­chaël et Olivier ont ten­té de se plaindre au­près de Xa­vier, ça n’a rien chan­gé », se sou­vient un té­moin de la scène, en­core amu­sé. Chez Iliad, il y a seu­le­ment deux « as­so­ciés » qui comptent. Pas un de plus.

Si Niel traite As­saf comme son al­ter ego, c’est parce qu’il lui doit la Lune : l’in­ven­tion de la Free­box. Dé­but 2000, le pré­sident de Free se rend au Ja­pon pour étu­dier le mar­ché des té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Sur place, il découvre que le groupe Ya­hoo ! pro­pose une offre « triple play » (té­lé­vi­sion, In­ter­net et té­lé­pho­nie fixe). C’est le choc. En France, on ne peut même pas par­ler dans le com­bi­né et na­vi­guer sur le Web en même temps : les deux fonc­tions tran­sitent par la même ligne té­lé­pho­nique. Xa­vier Niel rêve de tout réunir au sein d’un seul modem. Des contacts sont pris avec des fa­bri­cants de high- tech aux ÉtatsU­nis. Un ren­dez-vous est fixé avec les di­ri­geants du groupe Next Le­vel Com­mu­ni­ca­tions. Hé­las, les tests se ré­vèlent peu concluants. « Et si on la construi­sait nous-même, cette boîte ? » fi­nit par de­man­der Xa­vier Niel à Ra­ni As­saf sur un es­ca­la­tor des stu­dios Uni­ver­sal à Los An­geles du­rant l’été 2000.

Ce n’est pas le genre de dé­fi qu’il faut lan­cer à un in­gé­nieur en­tê­té. De re­tour à Pa­ris, Ra­ni As­saf s’en­ferme avec ses aco­lytes Sé­bas­tien Bou­truche (au­jourd’hui di­rec­teur de la re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment chez Iliad) et An­toine Le­va­vas­seur. C’est le dé­but d’une longue quête du cir­cuit par­fait. L’ate­lier res­semble à un éta­bli de cor­don­nier. Les trois hommes opèrent avec un fer à sou­der. Ils tra­vaillent sept jours sur sept sans comp­ter leurs heures. Au bout de six mois, les pre­miers pro­to­types sont prêts. Mais ils chauffent tel­le­ment qu’il faut y ajou­ter un sys­tème de ven­ti­la­tion. Quelques es­sais plus tard, le lan­ce­ment est an­non­cé. Nous sommes le 18 sep­tembre 2002.

On connaît la suite : le pre­mier abon­ne­ment illi­mi­té à 29,99 eu­ros, les concur­rents au bord de la crise d’apo­plexie, la dis­pa­ri­tion pure et simple d’AOL France et de Club In­ter­net, mais aus­si les re­tards de li­vrai­sons et cet in­sup­por­table té­lé­con­seiller qui ré­pète « Toute l’équipe de Free et moi-même vous sou­hai­tons une bonne jour­née » alors que rien n’est ré­so­lu. Le suc­cès, en somme. Rien ne peut plus ar­rê­ter le tan­dem Niel-As­saf. Du moins, c’est ce que cha­cun croit.

Le 26 mai 2004, au petit ma­tin, les po­li­ciers de l’Of­fice cen­tral pour la ré­pres­sion de la grande dé­lin­quance fi­nan­cière s’in­vitent au do­mi­cile de Xa­vier Niel dans le XVIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Ils pro­cèdent à une fouille mi­nu­tieuse de l’ap­par­te­ment dans le cadre d’une en­quête pour proxé­né­tisme. Le pré­sident de Free n’a rien à voir avec le vo­let prin­ci­pal de l’af­faire mais il re­con­naît avoir tou­ché, entre 2000 à 2004, près de 5 000 eu­ros par mois en es­pèces sur les re­cettes d’un sex- shop à Stras­bourg. Après qua­rante- huit heures de garde- à-vue, il est mis en exa­men puis trans­fé­ré à la pri­son de la San­té. Sa dé­ten­tion va du­rer un mois. Ra­ni As­saf est

sous le choc. Il in­forme a mi­ni­ma ses col­la­bo­ra­teurs et se ré­fu­gie dans le tra­vail : à l’époque, il pré­pare le lan­ce­ment de la Free­box V4, do­tée d’un pro­ces­seur plus per­for­mant et d’un connec­teur USB pour bran­cher une im­pri­mante. « Il ne lais­sait rien en­tre­voir de l’af­faire », se sou­vient un an­cien col­la­bo­ra­teur. Est- il con­vain­cu que le pou­voir veut leur faire payer l’in­so­lente réus­site de Free ? C’est en tout cas le sen­ti­ment de Xa­vier Niel, en par­ti­cu­lier lorsque la chaîne TF1 évoque son « in­car­cé­ra­tion » pen­dant le journal té­lé­vi­sé. Le 27 oc­tobre 2006, le pré­sident de Free est condam­né à deux ans de pri­son avec sur­sis et 250 000 eu­ros d’amende pour re­cel d’abus de biens so­ciaux. Au fond de lui, il gar­de­ra la convic­tion d’avoir payé « très cher » pour ces « bê­tises ».

Cet épi­sode a sans doute con­vain­cu Ra­ni As­saf de res­ter loin de la lu­mière. Dans la vraie vie, lui aus­si a pour­tant des choses à dire. Au mi­lieu des an­nées 2000, il ne cesse de par­ta­ger ses ana­lyses sur le fo­rum du French Net­works Ope­ra­tors Group (FRnOG), un site fré­quen­té par à peine 250 in­for­ma­ti­ciens, les meilleurs, ve­nus de tous les opé­ra­teurs. On y de­vise entre ex­perts, sans es­prit de cha­pelle, dans une langue éso­té­rique où les ré­flexions sur « le flood de Gbps » (la sa­tu­ra­tion du dé­bit In­ter­net) le dis­putent aux com­men­taires sur les nou­velles « clés WPA » (le mot de passe pour ac­cé­der au Wi­fi). As­saf pu­blie des di­zaines de mes­sages, sou­vent pa­ra­phés d’un « À +, Ra­ni ». Il y dé­voile sa vision du monde : « Ce que vous dé­fen­dez, ce ne sont pas des prin­cipes dé­mo­cra­tiques mais anar­chiques, lance- t-il dans un dé­bat sur la di­men­sion li­ber­taire du Web. La dé­mo­cra­tie, c’est jus­te­ment tout le contraire de la jungle. » Sa proxi­mi­té avec le pré­sident de Free se des­sine entre les lignes. à un in­gé­nieur qui sug­gère des amé­lio­ra­tions pour la Free­box, il ré­pond : « Cir­cuit clas­sique, tu en­voies à Xa­vier, en­suite, il me prend la tête et, avec un peu de chance, on le fait. »

Sur­tout, Ra­ni As­saf com­mence dès 2009 à éla­bo­rer une cri­tique de Google, ce géant amé­ri­cain qui, en ver­tu du prin­cipe de neu­tra­li­té du Net, em­prunte à sa guise les tuyaux des opé­ra­teurs sans rien leur ver­ser en contre­par­tie. « La neu­tra­li­té du Net, c’est une belle conne­rie in­ven­tée par la boîte la moins neutre d’In­ter­net [Google] juste pour faire go­ber leur sta­tut de su­ceurs de res­sources des opé­ra­teurs à moindres frais, vi­tu­père As­saf. His­toire, comme toute so­cié­té com­mer­ciale, de gar­der et d’aug­men­ter ses marges. » Des an­nées plus tard, l’ar­gu­ment se­ra re­pris par Xa­vier Niel, pour ex­pli­quer le blo­cage des pu­bli­ci­tés Google sur Free du­rant cinq jours : « Tous les ac­teurs pensent qu’il faut né­go­cier avec Google et ob­te­nir une juste ré­mu­né­ra­tion : nous sommes les seuls à avoir eu le cou­rage d’éta­blir un rap­port de force », lan­ce­ra- t-il, bra­vache, dans les co­lonnes du Fi­nan­cial Times le 5 mai 2013. À cette oc­ca­sion, les proches des deux hommes ont aus­si com­pris com­ment Ra­ni uti­li­sait Xa­vier pour faire pas­ser ses idées.

TOUTE La france dans Son té­lé­phone

Mau­guio, char­mante com­mune de 16 000 âmes aux portes de la Ca­margue. Un pay­sage de carte pos­tale avec un petit clo­cher et des vignes à perte de vue. L’été, on se baigne dans les grands étangs cô­tiers à proxi­mi­té. L’hiver, on se re­trouve sur l’un des ter­rains du bou­lo­drome. Par la dé­par­te­men­tale, Mont­pel­lier et son aé­ro­port se trouvent à moins d’un quart d’heure de route.

C’est dans ce dé­cor bu­co­lique que Ra­ni As­saf vit de­puis six ans, loin de Pa­ris et du siège d’Iliad. Il y a ac­quis un ma­gni­fique do­maine de cinq hec­tares au­près de l’an­cien pa­tron de l’In­ter­mar­ché lo­cal. Une im­mense pro­prié­té en forme de « U » com­po­sée de trois bâ­tisses en pierre ap­pa­rente avec un parc plan­té de cen­taines d’oliviers. Les pre­miers mois, il n’y sé­jour­nait que le wee­kend. Puis il s’est ins­tal­lé ici pour de bon. Xa­vier Niel n’était pas em­bal­lé mais quand son in­dis­pen­sable as­so­cié lui a pro­po­sé de mon­ter un centre de re­cherche à Mont­pel­lier, il n’a pas pu re­fu­ser.

Au­jourd’hui, Ra­ni As­saf règne sur l’in­no­va­tion de Free dans un im­meuble en verre si­tué à l’est de la ville à cô­té d’un mul­ti­plexe Gau­mont. C’est l’autre poste de com­man­de­ment d’Iliad. Une par­tie de son ave­nir s’y joue chaque jour. Ra­ni, comme l’ap­pellent ses su­bor­don­nés, règne sur une soixan­taine d’in­gé­nieurs de haut vol, plus sou­vent en bas­kets- short qu’en cos­tume cra­vate. L’am­biance rap­pelle celle des dé­buts de Free dans le quar­tier de la Bas­tille. On se tu­toie mais on tra­vaille dur, par équipes de quatre à six, sur des pro­jets sou­vent se­crets. Un jour, du­rant un dé­jeu­ner, Ra­ni As­saf consulte son té­lé­phone avec in­sis­tance ; son in­vi­té fi­nit par de­man­der s’il y a un pro­blème. As­saf montre alors sa der­nière trou­vaille : une ap­pli­ca­tion qui per­met de ré­gler le dé­bit de connexion des abon­nés Free par­tout en France. « Je n’en re­ve­nais pas, se sou­vient l’in­vi­té. Il avait créé un truc pour gé­rer un ré­seau en­tier à par­tir de son té­lé­phone ! »

Si Ra­ni As­saf se plaît tant à Mau­guio, c’est aus­si parce que per­sonne ne le connaît. « Ah oui, le type de Free », fut la ré­ponse la plus pré­cise que j’ai en­ten­due dans le vil­lage du­rant cette en­quête. La pre­mière fois que le quo­ti­dien ré­gio­nal Mi­di libre

a men­tion­né son exis­tence, c’était en avril 2014. Avec trois autres ac­tion­naires, Ra­ni As­saf ve­nait de re­prendre le Nîmes Olym­pique, un club de foot­ball qui évo­lue en Ligue 2. (Dans le dé­tail, le qua­tuor a d’abord son­gé à ver­ser 6,9 mil­lions d’eu­ros pour ra­che­ter le stade et le centre d’en­traî­ne­ment avant de ra­che­ter le club.) Mais l’ar­ticle in­sis­tait sur­tout sur le nou­veau pré­sident, Jean- Marc Con­rad, un an­cien agent immobilier de L’Isle- sur- la- Sorgue re­con­ver­ti dans la presse gra­tuite. Le pré­cé­dent pro­prié­taire du club, Jean- Louis Ga­zeau, n’a ce­pen­dant pas ou­blié sa ren­contre avec As­saf : « On me l’a pré­sen­té comme un in­ves­tis­seur po­ten­tiel, me ra­conte- t- il. Il est ar­ri­vé en jean et T- shirt, il a vi­si­té le centre d’en­traî­ne­ment mais il n’a ja­mais par­lé de Free. Ce n’est qu’après son dé­part que j’ai su qui il était. »

« En­voyez-moi VOs ques­tions par mail. ON VER­RA. »

Ra­ni As­saf

Ce ven­dre­di 1er août, je me rends au stade des Cos­tières, à Nîmes, pour as­sis­ter au pre­mier match de la sai­son. Deux hommes se tiennent au bord de la pe­louse. L’un d’eux, tra­pu et mas­sif, semble fuir les re­gards. Il porte un jean bleu et T- shirt noir Adi­das et de grosses chaus­sures en cuir étranges pour la sai­son. Ses che­veux sont courts et lé­gè­re­ment clair­se­més. C’est Ra­ni As­saf. Je tente de le pho­to­gra­phier. Jean-Marc Con­rad se pré­ci­pite à ma ren­contre. « S’il vous plaît, pas de pho­to. » Puis il se re­tourne vers son ac­tion­naire : « Eh, Ra­ni, lui, là, il a pris des pho­tos. » J’en pro­fite pour me pré­sen­ter. « Ah, c’est vous ! lance- t-il. De­puis des se­maines, vous har­ce­lez mes amis pour qu’ils vous parlent de moi, ce n’est pas bien ! » Je plaide ma cause. Il écoute mais ne veut rien en­tendre. « Je suis un tech­ni­cien, c’est tout ! Je suis un in­for­ma­ti­cien ! Ça ne m’in­té­resse pas de par­ler à la presse. »

Le match va bien­tôt com­men­cer, nous de­vons re­joindre les tri­bunes. Dans le tun­nel qui mène aux ves­tiaires, à l’abri des ob­jec­tifs, Ra­ni As­saf se montre sou­dain plus vo­lu­bile. Il égrène les noms de per­sonnes que j’ai sol­li­ci­tées pour cette en­quête, y com­pris chez les concur­rents. « Vous voyez, sou­rit- il. Ils m’ont de­man­dé l’au­to­ri­sa­tion de vous par­ler. Ça prouve que je les tiens bien. » Il se ra­dou­cit, plai­sante avec un ami : « Tiens, donne-lui ta pho­to, on di­ra que c’est moi dans le ma­ga­zine. » Je lui pro­pose de fixer un ren­dez-vous. Il ré­pond, aga­cé : « Mais in­ter­ro­gez- donc Xa­vier, tout le monde s’adresse à lui ! » Avant de par­tir, il fi­nit par me gra­ti­fier d’un sou­rire : « En­voyez- moi vos ques­tions par mail, on ver­ra. » Du­rant tout le match, je le ver­rai bon­dir sur son siège, faire des mou­li­nets de bras, bran­dir un poing ra­geur à chaque oc­ca­sion de but.

Il n’a ja­mais ré­pon­du à mon e-mail. �

amour de jeu­nesse,

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