Ren­contre Fran­cis ba­con sur le grill

Au soir de sa vie, le peintre bri­tan­nique a en­tre­te­nu une ami­tié secrète avec le pho­to­graphe Fran­cis Gia­co­bet­ti. Du­rant les séances de pose, l’ar­tiste s’est li­vré comme ja­mais sur l’en­fance, le dé­sir sexuel et le be­soin de peindre. JEAN-BAP­TISTE ROQUES a

Vanity Fair (France) - - Sommaire - Fran­cis Ba­con

L’ex-pho­to­graphe de Lui, , a pris des

Fran­cis Gia­co­bet­ti cen­taines de cli­chés du peintre et en­re­gis­tré leurs dis­cus­sions.

Des cen­taines de pho­tos dé­filent sur l’écran de l’iMac, la plu­part en noir et blanc. Toutes re­pré­sentent le même su­jet : Fran­cis Ba­con. Va­ria­tion au­tour du grand peintre bri­tan­nique. Ici, l’ar­tiste est as­sis sous un quar­tier de viande sus­pen­du au pla­fond par une chaîne en ar­gent. Là, il pose sa tête contre un néon al­lu­mé. Plus loin, le voi­ci al­lon­gé sur une mé­ri­dienne, em­maillo­té dans un grand drap rouge car­di­nal. Se­lon le jeu de lu­mières, le maître, alors âgé de 82 ans, ap­pa­raît comme une ombre noyée dans le néant ou un fan­tôme phos­pho­res­cent. « Je vou­lais ob­te­nir des ren­dus ex­trê­me­ment nets ou des ef­fets “bou­gés”, comme dans sa propre pein­ture », me confie le pho­to­graphe Fran­cis Gia­co­bet­ti, en dé­voi­lant ces cli­chés pour la pre­mière fois. Tous ces por­traits ont été pris à l’au­tomne 1991, à peine six mois avant la mort de Fran­cis Ba­con.

Gia­co­bet­ti a lon­gue­ment gar­dé ses pho­tos comme un se­cret de fa­mille. Un temps, il avait ten­té d’y consa­crer un livre mais un im­bro­glio ju­di­ciaire l’en avait em­pê­ché. Après des mois de ré­flexion, il a ce­pen­dant ac­cep­té de me mon­trer cette sé­rie et de me ra­con­ter, au cours de plu­sieurs en­tre­tiens, son « ami­tié pas­sion­nelle » avec Ba­con. Cet an­cien pho­to­graphe de charme, connu pour ses cou­ver­tures du ma­ga­zine Lui des an­nées 1970, n’était donc pas qu’un in­croyable sé­duc­teur, ca­pable d’en­voû­ter la belle Ca­role Bou­quet – avec qui il a eu un fils en 1987. Il a aus­si été l’in­time du plus grand peintre de l’après-guerre. Un gé­nie tor­tu­ré, au soir de sa vie, dans une An­gle­terre où l’ho­mo­sexua­li­té était en­core un dé­lit.

« Nous nous sommes tout de suite en­ten­dus, as­sure Fran­cis Gia­co­bet­ti. Même si cette his­toire n’a du­ré qu’une sai­son. » Il confie ce­la avec une pointe de cha­grin dans la voix, au mi­lieu de son ap­par­te­ment de Neuilly-sur-Seine. « Ici, d’ha­bi­tude, ne vienent que mes en­fants et pe­tits- en­fants », pré­cise-t-il. Il porte un sur­vê­te­ment en co­ton noir, sem­blable aux te­nues des ca­dreurs de té­lé­vi­sion qui veulent se fondre dans le dé­cor. De­puis la mort de ses pa­rents, qui ha­bi­taient les lieux avant lui, il a épu­ré la dé­co­ra­tion. À peine quelques meubles de Florence Knoll, des per­siennes la­quées noires en guise de portes. Il a pré­pa­ré un dos­sier com­plet sur son « ami Fran­cis ». « J’ai non seu­le­ment des pho­tos mais aus­si des vi­déos [trois heures de rushs fil­més au Ca­mé­scope : Ba­con au pub, Ba­con, dans la rue...] et des en­re­gis­tre­ments so­nores », pour­suit-il. Les bandes ma­gné­tiques DAT sont hé­las au­jourd’hui presque in­au­dibles et cer­taines sont très en­dom­ma­gées. Mais elles ont été ja­dis re­trans­crites dans un do­cu­ment de 176 pages. Et sa lec­ture ré­vèle un autre Ba­con, mé­con­nu de ses bio­graphes.

Fran­cis Ba­con nous a tout de suite

mis à l’aise. Son re­gard

per­çant ne lais­sait au­cun doute

sur sa Fran­chise. » Fran­cis Gia­co­bet­ti

(pho­to­graphe)

Long­temps, Fran­cis Gia­co­bet­ti a pen­sé qu’il ne connaî­trait ja­mais l’ar­tiste bri­tan­nique. Au dé­but des an­nées 1980, il lui a en­voyé par cour­rier une sé­lec­tion de ses meilleurs por­traits – le da­laï-la­ma, Ste­phen Haw­king, Lu­cia­no Pa­va­rot­ti, Aki­ra Ku­ro­sa­wa, etc. – afin de le convaincre de po­ser de­vant son ob­jec­tif. Pas de ré­ponse. Fran­cis Ba­con n’était pas du genre à se lais­ser flat­ter par le pre­mier ve­nu : en 1953, il n’avait que 44 ans lorsque l’une de ses oeuvres en­tra dans les col­lec­tions de la Tate Gal­le­ry à Londres (mais elle n’y fut exposée qu’en 1964). En 1971, à Pa­ris, il fai­sait l’ob­jet d’une ré­tros­pec­tive com­plète au Grand Pa­lais, inau­gu­rée en sa pré­sence. En 1975, à New York, le Me­tro­po­li­tan Mu­seum lui a même consa­cré une ex­po­si­tion géante. Su­prême gloire, le pre­mier mi­nistre Mar­ga­ret That­cher l’a un jour pré­sen­té comme un « af­freux ar­tiste qui peint d’hor­ribles ta­bleaux ». Et que dire de sa cote ? Elle n’a ja­mais ces­sé de grim­per. Le nom de Ba­con est dé­sor­mais as­so­cié à la plus im­por­tante vente de l’his­toire, avec le trip­tyque Trois études de Lu­cian Freud, ad­ju­gé pour 142,4 mil­lions de dol­lars (près de 106 mil­lions d’eu­ros) à New York, en no­vembre 2013.

Fran­cis Ba­con vi­vait en vieux cé­li­ba­taire à Londres dans une mai­son­nette amé­na­gée au sein d’an­ciennes écu­ries à South Ken­sing­ton, un quar­tier fa­mi­lial de la ca­pi­tale bri­tan­nique. Ses amis étaient des re­pris de justice et des pau­més qui traî­naient la nuit dans les rues chaudes de Soho. Il n’y avait au­cune chance de le

croi­ser dans les ver­nis­sages de la Tate Gal­le­ry ou chez les grands col­lec­tion­neurs comme Charles Saat­chi. Pour l’ap­pro­cher, Fran­cis Gia­co­bet­ti a ru­sé. Il a fait ap­pel à un ami d’ami, un cer­tain Michel Ar­chim­baud, di­rec­teur de col­lec­tion aux éditions Sé­guier, de­ve­nu proche du peintre, après l’avoir abor­dé, à l’es­broufe, en se re­com­man­dant de l’écri­vain Ro­land Barthes. « J’ignore com­ment Ar­chim­baud a fait mais deux jours après lui avoir par­lé, il me pro­po­sait d’al­ler à Londres le len­de­main pour ren­con­trer Fran­cis. »

bent­ley et châ­teau mar­gaux

Le 7 sep­tembre 1991, le duo frappe à sa porte. La veille au soir, Ba­con a failli an­nu­ler le ren­dez-vous : il se di­sait trop fa­ti­gué pour les re­ce­voir. Le jour ve­nu, sur­prise !, il a l’air en pleine forme. Il sa­lue ses vi­si­teurs dans un fran­çais par­fait. « Il nous a dit : “Pour vous, j’ai net­toyé la corde qui me sert de rampe d’es­ca­lier et je suis al­lé vous cher­cher des crois­sants chez le bou­lan­ger fran­çais au bout de la rue, près du ly­cée Char­lesde-Gaulle [le ly­cée fran­çais de Londres].” » Le pho­to­graphe se re­mé­more chaque dé­tail :

sur l’iPad « Avec ses ma­nières simples, il nous a tout de suite mis à l’aise. Son re­gard per­çant ne lais­sait au­cun doute sur sa fran­chise. Sa po­li­tesse n’était nul­le­ment feinte. » Ba­con de­mande qu’on le tu­toie. Ra­sé de près, droit comme un i, il porte un blou­son en cuir neuf, une che­mise rose à rayures im­pec­cable, un jean re­pas­sé et des Converse mon­tantes noires.

Le peintre leur fait vi­si­ter son antre au confort spar­tiate. « Il nous a dit qu’il sor­tait très peu, qu’il pré­fé­rait res­ter dans sa cage », se sou­vient Fran­cis Gia­co­bet­ti. Dans sa chambre, des am­poules pendent au pla­fond. Sur la table de che­vet : tout Eschyle et le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion Seu­rat au Grand Pa­lais. Les murs sont blancs, le mobilier som­maire. Pour seule dé­co­ra­tion, il a pu­nai­sé aux murs de la cuisine des pho­to­co­pies A4 de re­pro­duc­tions de ses propres oeuvres pa­rues dans des ca­ta­logues. L’ap­par­te­ment com­mu­nique avec l’ate­lier si­tué à l’étage. C’est un ca­phar­naüm in­vrai­sem­blable. Des di­zaines de pin­ceaux trempent dans de vieilles boîtes de conserve, des mor­ceaux de chif­fon jonchent le plan­cher. À peine les vi­si­teurs dis­tinguent-ils une table dans le fa­tras de livres et de pho­tos. « Il m’est plus fa­cile de me concen­trer dans le désordre, ex­plique l’ar­tiste. Même si, de­puis quelque temps, je n’ai pas pro­duit grand- chose. » Le maître sort d’une longue conva­les­cence après l’abla­tion d’un rein.

« J’ai été très sur­pris de n’aper­ce­voir au­cun cro­quis », s’étonne en­core Fran­cis Gia­co­bet­ti. « Je dé­truis toutes mes études pré­pa­ra­toires, lui au­rait ex­pli­qué Fran­cis Ba­con. J’ai trop peur qu’elles se re­trouvent sur le mar­ché. » Le pho­to­graphe se rap­pelle avoir tout de même aper­çu un des­sin qui traî­nait par terre. Le petit por­trait d’un homme pen­ché sur un verre de vin rouge. « C’est une com­mande du Châ­teau Mou­ton Roth­schild pour l’éti­quette du mil­lé­sime 1990, pré­cise le peintre. J’aime boire mais ja­mais quand je peins. » Fran­cis Gia­co­bet­ti en­clenche le ma­gné­to­phone. La conver­sa­tion s’en­gage. Chaque phrase est consi­gnée dans le verbatim conser­vé par le pho­to­graphe. Michel Ar­chim­baud de­mande : « As-tu lu Lo­gique de la sen­sa­tion, l’es­sai de Gilles De­leuze à ton su­jet ?

– Oui, et je n’ai rien com­pris. La pein­ture mo­derne m’in­té­resse peu. L’art abs­trait, c’est comme les conver­sa­tions dans les dî­ners mon­dains. On parle pour ne rien dire, juste pour par­ler, pour se

faire va­loir. Le pop art aus­si, c’est si­nistre. Peindre, pour moi, c’est l’in­verse de tout ce­la. C’est faire un do­cu­ment sur la vie.

– Tu pro­poses quand même une vision très sombre de la vie.

– Mes pay­sages sont les hommes que j’ai connus, ou les si­tua­tions qui me viennent de ma vie et de mon ins­tinct. Il n’y a rien de mor­bide ni de dur dans tout ça. C’est seu­le­ment la vio­lence qui tourne au­tour des hommes à chaque se­conde de leur vie. – Tu as peint beau­coup de scènes re­li­gieuses. – La crucifixion, ce n’est pas du tout pour moi une si­gni­fi­ca­tion re­li­gieuse. J’y vois seu­le­ment un évé­ne­ment bar­bare créé par un ani­mal, très évo­lué dans un sens, qu’est l’être hu­main. Le plus étrange, ce sont les hommes qui ont la foi et qui offrent à leurs en­fants des images du Ch­rist cru­ci­fié. Com­ment peuvent-ils trou­ver mes images vio­lentes et an­gois­santes ? »

Fran­cis Gia­co­bet­ti lui fait part de son projet de por­trait. Pour le peintre, la pho­to­gra­phie ne sau­rait être qua­li­fiée d’art. Tou­te­fois, il se flatte d’uti­li­ser « ce me­dium comme base de tra­vail ». En 1953, son ta­bleau Two Fi­gures s’ins­pi­rait clai­re­ment d’une image d’Ead­weard Muy­bridge, cé­lèbre pour sa dé­com­po­si­tion pho­to­gra­phique des mou­ve­ments. Il ex­plique sa dé­marche à Gia­co­bet­ti : « Les hommes, ça bouge tout le temps. Tu sais, ce que je cherche, c’est de dé­for­mer l’image jus­qu’à la sé­pa­rer de l’ap­pa­rence. Mais cette dé­for­ma­tion doit don­ner une idée plus juste de l’ap­pa­rence. » La glace est rom­pue. Fran­cis Ba­con in­vite ses hôtes à le suivre dans son pub pré­fé­ré, sur Ful­ham Road, à trois sta­tions de mé­tro vers la Ta­mise.

Une fois sur place, Gia­co­bet­ti in­siste : il pro­pose à Ba­con de po­ser dans le petit hô­tel où il est des­cen­du, l’Ele­ven, près de Sloane Square. « Je lui ai dit que je pré­fé­rais un en­droit convi­vial à un stu­dio pré­ten­tieux », se sou­vient-il. Son am­bi­tion est de re­cons­ti­tuer des am­biances vi­suelles « à la Ba­con ». Un clair- obs­cur pré­do­mi­nant, une mise en scène dé­pouillée et un flou maî­tri­sé. Le peintre ac­cepte.

Les séances peuvent com­men­cer. Il y en au­ra onze et elles s’éta­le­ront sur deux mois. Elles suivent toutes le même ri­tuel. Fran­cis Gia­co­bet­ti vient cher­cher Fran­cis Ba­con chez lui dans sa Bent­ley – « Il n’en re­ve­nait pas que je pos­sède une telle voi­ture ». Les re­pas sont pris au Bi­ben­dum, un res­tau­rant chic du quar­tier. La cave est ré­pu­tée. Le peintre com­mande les meilleurs crus dont cer­tains valent plu­sieurs mil­liers de livres ster­ling. « Une fois, la bou­teille de châ­teau mar­gaux était si chère que j’ai pré­tex­té un dé­tour par les toi­lettes pour la payer en douce. Il l’a très mal pris. » Du­rant les prises de vue, dans la chambre d’hô­tel, les vo­lets sont fer­més. Une toile sombre est ten­due pour ser­vir de fond. « Il était en­chan­té que je le laisse bou­ger à sa guise. Je vou­lais jus­te­ment le cap­ter dans ses mou­ve­ments. » À en croire Gia­co­bet­ti, le maître an­glais avait un autre su­jet de pré­di­lec­tion : le sexe. « Il n’ar­rê­tait pas de me po­ser des ques­tions sur mes ex­ploits amou­reux, no­tam­ment avec Grace Kel­ly. Quand je lui ai dit que j’avais des pho­tos du cul de Pi­cas­so, son seul ri­val dans le siècle, il n’a pas ar­rê­té de m’en ré­cla­mer une co­pie. »

Petit à petit, la confiance s’ins­talle entre les deux hommes. Ba­con ra­conte au pho­to­graphe son en­fance à Du­blin. Il évoque son père, éle­veur de che­vaux, qui le fai­sait battre à coups de cra­vache par le pa­le­fre­nier : « Je ne l’ai­mais pas et il ne m’ai­mait pas et pour­tant c’était très am­bi­gu car j’étais sexuel­le­ment at­ti­ré par lui. » Avec la même li­ber­té, Fran­cis Gia­co­bet­ti lui pose les ques­tions les plus simples : « Qu’est- ce qui te plaît dans la pein­ture ?

– J’aime beau­coup l’huile. Les pig­ments, c’est très es­thé­tique. Et la pein­ture à l’état pur, c’est très ex­ci­tant à tou­cher, très doux. On a en­vie de la man­ger. J’aime aus­si l’odeur de l’huile de lin et de la té­ré­ben­thine. Et les noms aus­si qui font voya­ger : bleu de Prusse, terre de Sienne, jaune de Naples. – Tu en parles comme d’une ex­pé­rience éro­tique. – Tu sais, j’ai pris beau­coup de plai­sir à peindre des hommes nus. J’étais sou­vent tout seul et les amants étaient rares. Peindre, c’est comme faire l’amour. Tou­jours d’après pho­to car je suis trop ti­mide. C’est comme un or­gasme. Le ré­sul­tat est sou­vent dé­ce­vant mais le pro­ces­sus est très ex­ci­tant. – Tu as dé­jà fait l’amour avec une femme ? – Oui. – Et alors ? – Rien, na­da. J’étais comme une les­bienne fa­ti­guée. – Pour­quoi fa­ti­guée ? – Avec une femme, c’est mé­ca­nique, alors qu’avec un homme, c’est élec­trique. »

Tan­dis que les deux hommes de­visent, le « clic » de l’ap­pa­reil re­ten­tit en per­ma­nence. Le pho­to­graphe ne « mi­traille » pas, il « bra­quette » : il mo­di­fie sans cesse le ré­glage de son ap­pa­reil, le plus sou­vent pour des temps d’ex­po­si­tion lents. Sur cer­tains cli­chés, le vi­sage de Fran­cis Ba­con semble pa­reil à ses toiles. Sur d’autres, le pho­to­graphe est par­ve­nu à une den­si­té ahu­ris­sante des traits.

Fran­cis Ba­con a été chas­sé de chez lui à l’âge de 15 ans, après avoir été sur­pris en train d’es­sayer les ha­bits et le ma­quillage de sa mère. Il a par­cou­ru l’Eu­rope, l’Al­le­magne, puis la France et l’Ita­lie. Du­rant cette pé­riode d’in­for­tune, il a sur­tout fré­quen­té les mu­sées et les lieux que l’on n’ap­pe­lait pas en­core « gay ». Toute sa vie, cet ap­pé­tit est res­té in­tact. « Tu sais, confesse- t-il à Fran­cis Gia­co­bet­ti, même à mon âge, je re­garde les hommes, comme si tout pou­vait en­core ar­ri­ver, comme si tout al­lait re­par­tir. Sou­vent

« à 82 ans, je re­garde les hommes comme si tout pou­vait ar­ri­ver. je ne sou­haite pas être dé­li­vré du dé­sir. »

Fran­cis Ba­con

quand je sors le soir, je flotte comme si j’avais 50 ans. J’ai eu 82 ans et je ne sou­haite pas du tout être dé­li­vré du dé­sir. » Par­fois, il évoque la crainte de la fin : « La mort, c’est stu­pide. Comme j’ai de l’asthme, j’ai peur de mou­rir étouf­fé, c’est très an­gois­sant. J’y pense tous les jours. – Com­ment vou­drais- tu dis­pa­raître ? – En pei­gnant, comme ça, d’un seul coup, bas­ta ! Fi­ni­to la co­mé­die. – Tu ne crois pas en Dieu ? – Non, je suis amo­ral et athée. La re­li­gion, c’est une fable in­croyable, to­ta­le­ment stu­pide. Car s’il exis­tait, Dieu se­rait un monstre d’égoïsme et de mé­chan­ce­té. Et le pape, qui à l’époque du si­da in­ter­dit le pré­ser­va­tif, de­vrait être condam­né pour non-as­sis­tance à per­sonne en dan­ger.

– Et pour­tant tu as peint quan­ti­té de papes, en par­ti­cu­lier ton Étude d’après le por­trait d’In­no­cent X par Vé­las­quez...

– Oh les papes, c’est un hom­mage à ce qui est pour moi le plus beau ta­bleau du monde. Et c’était sû­re­ment un moyen de peindre un fan­tasme ho­mo­sexuel : un des hommes les plus puis­sants du monde ha­billé en robe du soir comme une prin­cesse. »

Le 28 avril 1992, quelques mois seu­le­ment après ces prises de vue, Fran­cis Ba­con s’éteint brus­que­ment lors d’une es­ca­pade à Ma­drid avec son petit ami, un ban­quier es­pa­gnol af­fec­tueu­se­ment re­bap­ti­sé el to­re­ro. L’an­nonce du dé­cès plonge Fran­cis Gia­co­bet­ti dans un im­mense cha­grin. « Nous avions ren­dez-vous le len­de­main pour al­ler voir les Michel-Ange au Louvre, se sou­vient-il. J’ai été dé­vas­té. Il di­sait que j’étais le seul hé­té­ro à qui il pou­vait tout dire. »

« le trou de balle du mois »

Fran­cis Gia­co­bet­ti ar­pente pieds nus la mo­quette sombre de son salon. Les ti­rages s’en­tassent contre les murs. Presque uni­que­ment des images de Ba­con. L’avant-veille, il a réa­li­sé les pho­tos de la nouvelle col­lec­tion d’Is­sey Miyake. Pau­la, l’em­ployée de mai­son, ne s’est pas mise aux four­neaux. Gia­co­bet­ti a pré­fé­ré lui-même com­po­ser un re­pas froid. Au me­nu : me­lon-jam­bon de Parme, ca­mem­bert de chez Bar­thé­le­my et sorbet Ber­thil­lon au mo­ji­to. « Je suis al­lé le cher­cher chez le gla­cier ce ma­tin, sur l’île Saint-Louis. C’est un nou­veau par­fum. »

Fils d’une fa­mille ai­sée de Mar­seille, Gia­co­bet­ti a 18 ans lors­qu’il découvre la pho­to­gra­phie. Il vient alors de dé­cro­cher son bac au col­lège de Juilly, une pen­sion ora­to­rienne de la ré­gion pa­ri­sienne ré­pu­tée pour sa dis­ci­pline. Grâce à un ami de ses pa­rents, il est en­ga­gé comme as­sis­tant chez Mau­rice Tabard. Ce pape de la chambre noire, qui a dé­voi­lé les mé­thodes des tru­cages sur­réa­listes de Man Ray, règne alors sur le stu­dio pho­to du ma­ga­zine Ma­rie Claire. La pe­tite équipe, ins­tal­lée rue Fran­çois-Ier, pro­duit à la chaîne des pages de mode sur tous les cou­tu­riers des an­nées 1950 : Bal­main, Grès, Schia­pa­rel­li... Le jeune Gia­co­bet­ti se pas­sionne pour les nou­veaux pro­cé­dés de la cou­leur. « Mes aî­nés comme Willy Riz­zo me de­man­daient des conseils de dé­bu­tant au su­jet des pel­li­cules Ko­dak. » Le ga­min ap­prend vite. À 20 ans à peine, il est nom­mé « consul­tant cou­leurs » de Pa­ris Match.

Quatre ans plus tard, le voi­là dans le bu­reau du tout-puis­sant Da­niel Fi­li­pac­chi. Le groupe de presse de ce der­nier tra­verse une mau­vaise passe, après la fer­me­ture de Chou­chou, un heb­do­ma­daire de bandes des­si­nées. Pour re­dé­mar­rer la ma­chine, Fi­li­pac­chi veut lan­cer une imi­ta­tion fran­çaise de Play­boy, le ma­ga­zine amé­ri­cain connu pour son mé­lange d’in­ter­views-fleuves et de pho­tos osées. Il a bap­ti­sé le projet « Lui » : Fran­çois Truf­faut est d’ac­cord pour si­gner une chro­nique ci­né­ma et Sem­pé veut bien don­ner quelques des­sins. Pour la pre­mière couverture, il tient une ex­clu­si­vi­té : Va­lé­rie La­grange, l’hé­roïne de La Ju­ment verte, de Claude Au­tant-La­ra, ac­cepte de po­ser en te­nue d’Ève de­vant l’ob­jec­tif de Da­vid Bai­ley. Fi­li­pac­chi sait tou­te­fois que cette au­baine ne pour­ra se ré­pé­ter chaque mois. Pour pro­duire de la pho­to de charme en sé­rie, il faut un bon sol­dat qui ne drague pas pen­dant le ser­vice. Ce se­ra Fran­cis Gia­co­bet­ti.

Pour le jeune homme com­mence une col­la­bo­ra­tion de vingt ans avec Lui. Il réa­li­se­ra les nus des grandes ve­dettes de la ré­vo­lu­tion sexuelle, comme Mi­reille Darc (décembre 1968), Jane Fon­da (époque Va­dim, mars 1969) ou Ma­rie-France Boyer (juin 1970, « Spé­cial vive la France »). An­nées de Gaulle obligent, les poses res­tent chastes. Il faut at­tendre l’ar­ri­vée de Gis­card à l’Ély­sée pour voir ap­pa­raître les pre­miers topless en couverture du men­suel. En at­ten­dant, le suc­cès du pho­to­graphe dé­passe les fron­tières. Il re­çoit l’au­to­ri­sa­tion de cu­mu­ler son job avec ce­lui de cor­res­pon­dant pour Play­boy. Mieux, en 1969 et 1970, il signe le fa­meux calendrier Pi­rel­li deux an­nées d’af­fi­lée. Bob Guc­cione, le fon­da­teur de Pen­thouse, lui fait aus­si des avances. Son ma­ga­zine s’est fait connaître pour dé­voi­ler les moindres re­plis ana­to­miques de ses mo­dèles. « Je vous offre un loft à New York où vous pour­rez vivre et tra­vailler », pro­met-il au Fran­çais. Puis, ap­pre­nant que ce­lui- ci ne veut pas res­ter loin de sa mère : « Dé­mé­na­gez donc avec elle ; nous lui ap­por­te­rons tous les jours par avion un en­re­gis­tre­ment de ses émis­sions pré­fé­rées. » Gia­co­bet­ti re­fuse po­li­ment. Un autre ma­gnat du X, Lar­ry Flynt, tente de l’em­bau­cher. « Je suis tout comme vous un es­thète, plaide le por­no­graphe amé­ri­cain. Mon en­tre­prise em­ploie d’ailleurs la meilleure ma­quilleuse pu­bienne de Los An­geles. » La ré­ponse fuse : « Désolé, je ne suis pas gy­né­co­logue. » En re­pré­sailles, le

nu­mé­ro sui­vant de Hust­ler, le ma­ga­zine de Flynt, lui dé­cerne le titre d’ « as­shole of the month » (trou de balle du mois).

En 1975, Fran­cis Gia­co­bet­ti at­teint le som­met de son art en di­ri­geant Em­ma­nuelle 2 (plus de 3 mil­lions d’en­trées). Mais il est ron­gé par des ques­tions exis­ten­tielles. « Mes filles, que j’ai eues très jeunes, étaient de­ve­nues grandes et je com­men­çais à éprou­ver une cer­taine honte par rap­port à mon mé­tier. Et puis, pho­to­gra­phier l’autre moi­tié de l’hu­ma­ni­té man­quait cruel­le­ment à mon ta­bleau de chasse. » Quand Fi­li­pac­chi ra­chète Pa­ris Match en 1976, il se lance dans le re­por­tage grand pu­blic. « Avec mon pa­tro­nyme corse, j’étais craint au sein de la ré­dac­tion. Cer­tains croyaient même que j’étais cousin avec le pro­prié­taire dont le père était de Smyrne. » Très vite, on l’en­voie faire les por­traits dits « sé­rieux » : Ga­briel García Már­quez, Fi­del Cas­tro, Mi­khaïl Gor­bat­chev... Pour mar­quer sa rup­ture avec le pas­sé, Gia­co­bet­ti bas­cule dans le noir et blanc. Après chaque séance, il de­mande au mo­dèle de se prê­ter à un der­nier exer­cice : le gros plan du re­gard. Il a même fabriqué une ma­chine spé­ciale pour ti­rer ces images. « Un jour, j’ai mon­tré ces pho­tos au pro­fes­seur Pierre Amal­ric, l’un des pontes de l’oph­tal­mo­lo­gie. Il n’au­rait ja­mais ima­gi­né que l’on puisse ob­te­nir d’aus­si belles images des yeux, m’a- t-il dit. »

À la mort de Fran­cis Ba­con, un dé­nom­mé John Ed­wards se re­trouve unique lé­ga­taire du peintre. Cet an­cien pa­tron de bar était un confi­dent de l’ar­tiste. « Je ne l’ai ja­mais ren­con­tré, me ra­conte Gia­co­bet­ti. On m’a dit qu’il était du genre skin­head et qu’il ne sa­vait pas écrire. » La suc­ces­sion est va­lo­ri­sée à 11 mil­lions de livres (109 mil­lions de francs) à peine. Le monde de l’art de­vine une em­brouille. Les soup­çons se portent sur la ga­le­rie Marl­bo­rough qui a com­mer­cia­li­sé la ma­jo­ri­té des toiles de Fran­cis Ba­con. Au­rait- elle vo­lé l’ar­tiste ? En 1975, cette même ga­le­rie avait été ac­cu­sée de dé­tour­ner la pro­duc­tion d’un autre mo­nu­ment de la pein­ture, Mark Ro­th­ko. Elle a été condamnée à res­ti­tuer aux ayants droit du peintre amé­ri­cain un stock de 658 oeuvres, plus 9,2 mil­lions de dol­lars de dom­mages et in­té­rêts. En 1999, John Ed­wards pour­suit la ga­le­rie Marl­bo­rough de­vant une cour bri­tan­nique.

L’af­faire fait la « une » des jour­naux an­glais. Pour se dé­fendre, Gil­bert Lloyd, le fils du fon­da­teur de la ga­le­rie, de­mande à Fran­cis Gia­co­bet­ti de té­moi­gner en sa fa­veur. « Nos com­mis­sions étaient éle­vées, lui dit-il, mais Ba­con était payé d’avance. » Les à-va­loir sont peu cou­rants dans cet uni­vers. Mais le pho­to­graphe est con­vain­cu que le maître an­glais y avait eu re­cours. En guise de preuve, il com­mu­nique une vi­déo qu’il a réa­li­sée le jour de sa ren­contre avec le maître. Dans une conver­sa­tion entre Michel Ar­chim­baud et Fran­cis Ba­con, ce­lui- ci dé­clare, avec son sens ha­bi­tuel de la pro­vo­ca­tion : « Je m’en­tends très bien avec les pro­prié­taires, les Lloyd, en­fin au­tant qu’on le puisse avec des juifs al­le­mands... Je sais que ma cote est ma­ni­pu­lée par les mar­chands. Mais je ne peins pas pour l’ar­gent. (...) Je suis content d’avoir de l’ar­gent mais je n’en ai ja­mais eu beau­coup. On pense que c’est moi qui touche, ce n’est pas moi, c’est la ga­le­rie (...) Ils achètent mes ta­bleaux pour un prix qui n’a rien à voir avec les prix que l’on voit dans les jour­naux. Ils m’ont ache­té les ta­bleaux, alors ils sont libres de faire mon­ter les prix s’ils le veulent. » Ba­con agis­sait donc en toute connais­sance de cause. Il n’a pas été floué. John Ed­wards, fu­rieux, doit re­ti­rer sa plainte.

Au dé­but des an­nées 2000, Fran­cis Gia­co­bet­ti rêve de pu­blier son grand oeuvre : un livre consa­cré à Ba­con, où s’en­tre­mê­le­raient

les images des der­nières séances et les ta­bleaux de l’ar­tiste. « Je vou­lais mettre les por­traits de­vant des quar­tiers de viande à cô­té de ses pein­tures de car­casses de boeuf », ex­plique-t-il. L’al­bum doit s’ap­pe­ler « Fran­cis Ba­con by Fran­cis Gia­co­bet­ti » et se pré­sen­ter comme un ob­jet de col­lec­tion­neur : 500 pages en for­mat géant, 4 800 eu­ros l’uni­té. Près de 28 000 bro­chures sont même en­voyées aux clients de la mai­son de vente aux en­chères Ch­ris­tie’s, mé­cène du projet. En 2004, une dou­zaine de col­lec­tion­neurs ac­ceptent d’in­ves­tir de l’ar­gent : 400 000 eu­ros en tout. Les ventes par sous­crip­tion peuvent com­men­cer. « El­ton John a même com­man­dé deux exem­plaires », as­sure Gia­co­bet­ti.

Masque Mor­tuaire

En no­vembre 2005, coup de théâtre. Les avo­cats de Phi­lip Mor­due – l’an­cien com­pa­gnon et hé­ri­tier de John Ed­wards, mort deux ans au­pa­ra­vant –, réunis dans un trust qui gère la suc­ces­sion et les droits de l’oeuvre de Fran­cis Ba­con, at­taquent Gia­co­bet­ti de­vant une ju­ri­dic­tion lon­do­nienne. Ils en­tendent lui in­ter­dire toute re­pro­duc­tion des ta­bleaux du peintre. « Alors que j’avais une au­to­ri­sa­tion si­gnée de la main même de Ba­con ! » me dit-il en mon­trant les quelques mots si­gnés par l’ar­tiste en mars 1992, un mois avant de mou­rir : « Je sous­si­gné Fran­cis Ba­con cède à Fran­cis Gia­co­bet­ti le droit de re­pro­duc­tion de toute quan­ti­té de mes ta­bleaux pour son livre, sans paie­ment de frais ni droits d’au­teur, pour tous les ter­ri­toires et sans li­mi­ta­tion dans le temps. » Certes, la for­mule pèche par son im­pré­ci­sion. Mais Jean-Phi­lippe Hu­got, l’avo­cat fran­çais de Fran­cis Gia­co­bet­ti, l’ana­lyse comme une « vo­lon­té ex­presse » du peintre. Même conclu­sion pour les conseillers du ca­bi­net Field Fi­sher Wa­te­rhouse, consul­tés sur la ques­tion : « M. Ba­con a ac­cor­dé à M. Gia­co­bet­ti une li­cence ir­ré­vo­cable l’au­to­ri­sant à re­pro­duire n’im­porte la­quelle de ses pein­tures dans son ou­vrage. »

Rien n’y fait. Du jour au len­de­main, le risque d’une condam­na­tion bloque le projet. Le livre est an­nu­lé. Pire : les sou­tiens de Gia­co­bet­ti, pour la plu­part in­con­nus, veulent ré­cu­pé­rer leur ar­gent et at­taquent le pho­to­graphe en justice. « Cette somme avait tou­jours été pré­sen­tée comme du ca­pi­tal-risque », se dé­fend Gia­co­bet­ti.

Dé­bute un long cal­vaire pour le pho­to­graphe. En 2011, il est d’abord condam­né par le tri­bu­nal de grande ins­tance de Nan­terre à les rem­bour­ser. Mais en jan­vier 2014, la cour d’ap­pel de Ver­sailles an­nule le ju­ge­ment, au mo­tif que la pos­si­bi­li­té d’un re­cours des hé­ri­tiers Ba­con était connue de tous. « Nous étions même conve­nus de nous cou­vrir contre cette éven­tua­li­té à l’aide d’une as­su­rance, pré­cise Fran­cis Gia­co­bet­ti. Je n’y suis pour rien si cette as­su­rance n’a pas été contrac­tée en fin de compte. » Après un verre d’eau, il pré­cise : « Pen­dant tout ce temps, je n’ai pas pu sa­luer Ba­con comme il se de­vait. Et je suis au­jourd’hui trop âgé pour me lan­cer dans une nouvelle pu­bli­ca­tion. C’est aus­si la rai­son pour la­quelle je vous confie ces ti­rages au­jourd’hui. »

Avant de nous sé­pa­rer, je re­marque une sta­tue, si­gnée Cé­sar et po­sée sur la com­mode. Elle re­pré­sente le vi­sage de Gia­co­bet­ti, af­fu­blé d’un nez à la forme phal­lique. « Cé­sar vou­lait re­pro­duire mon propre pénis, pour­suit-il. Mais j’ai re­fu­sé. » À la place, le sculp­teur a gref­fé un mou­lage de l’en­tre­jambe du mil­liar­daire Gun­ter Sachs réa­li­sé un soir chez Ma­dame Claude. Une pièce es­ca­mo­table re­couvre ce­pen­dant la zone d’in­dé­cence. Cette ca­ra­pace res­semble à un masque mor­tuaire. Elle re­pré­sente le vi­sage de Fran­cis Ba­con. �

Le re­flet du peintre dans le mi­roir de son ate­lier. Cette sé­rie fait par­tie des pho­to­gra­phies de Fran­cis Ba­con prises en 1991 par Fran­cis Gia­co­bet­ti.

tranches de vie Gia­co­bet­ti s’ins­pire ici du ta­bleau Per­son­nage avec quar­tier de

viande de Ba­con. Page de gauche : en­re­gis­tre­ment vi­déo d’une des conver­sa­tions entre les deux Fran­cis.

Trouble dans le genre « Je vou­lais ob­te­nir des ren­dus ex­trê­me­ment nets ou des ef­fets “bou­gés” comme dans la pein­ture de Ba­con », ex­plique Gia­co­bet­ti.

vue d’ar­tiste Les yeux de Fran­cis Ba­con pho­to­gra­phiés par Gia­co­bet­ti.

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