For you, guys.

Vanity Fair (France) - - Récit -

Sans bague au doigt, la chose est fa­cile. J’at­ti­rais l’at­ten­tion et je flir­tais. J’ac­cep­tais les gen­tillesses des hommes : ré­pa­rer ma voi­ture, me prê­ter leur ca­mion­nette, m’of­frir un verre ou un conseil. Se­lon toute vrai­sem­blance, comme moi, ils sa­tis­fai­saient ain­si un be­soin – moins qu’une vé­ri­table re­la­tion mais mieux que rien. C’était ré­con­for­tant, j’évi­tais le risque d’une grande souf­france. Vous mi­sez votre vie sur quel­qu’un et vous per­dez : vous êtes très mal. Vous mi­sez un ven­dre­di soir : il y au­ra tou­jours un sa­me­di pour vous rat­tra­per.

Ce fut une de­mande ado­ra­ble­ment cu­cul la pra­line – se vou­lant une sur­prise mais évi­dente dès l’ins­tant où je vis l’ex­pres­sion de Jim quand il me ten­dit mon verre de vin. Ce soir- là, il avait ap­por­té des huîtres et les avait dis­po­sées sur un plateau, avec un bol de vi­naigre- écha­lote, qu’il trans­por­ta sur la ter­rasse où nous nous sommes ins­tal­lés pour re­gar­der le so­leil se cou­cher sur la baie de San Fran­cis­co. Pas le genre de scène qui consti­tuait mon quo­ti­dien de­puis qua­rante ans – moi qui sor­tais d’une pe­tite ville du New Hamp­shire où l’ar­gent était rare et le vi­naigre- écha­lote in­con­nu. Où, quand je ser­vais un verre de vin ( pas du char­don­nay, juste du « blanc » ou du « rouge »), je le bu­vais gé­né­ra­le­ment seule.

« Tu de­vrais faire at­ten­tion à celle- ci », dit- il, mon­trant une cer­taine huître qui sem­blait s’éle­ver hors de sa co­quille un peu plus haut que ses voi­sines. « Peu­têtre qu’il y a une perle des­sous. »

Il y avait u ne bague, évi­dem­ment. Un dia­mant de deux ca­rats.

Je n’avais ja­mais pos­sé­dé un bijou de ce genre. La seule bague de fian­çailles que j’avais por­tée, je me l’étais ache­tée pour dix dol­lars dans une bou­tique de mont- de- pié­té à New York, peu de temps avant mon ma­riage en 1977. Je ne m’étais ja­mais ima­gi­née pos­sé­der un dia­mant. Sur­tout, je ne me voyais pas por­ter de nou­veau une bague à ce doigt. Or voi­ci que cet homme que j’ai­mais – riche en au­cun cas, juste croyant, à l’évi­dence, en la sym­bo­lique du dia­mant – me pre­nait la main par- des­sus le plat d’huîtres et de­man­dait : « M’ac­ceptes- tu ? »

Que Jim fût de ten­dance mo­no­game ou que, une fois en couple, il eût l’in­ten­tion de le res­ter, ce n’était pas une sur­prise. Je l’avais su dès notre pre­mière soi­rée en­semble, ce qui m’avait mise mal à l’aise. S’il avait un ex­cellent sens de l’hu­mour, il ne l’exer­çait pas dans les af­faires de coeur. À 59 ans, il traî­nait der­rière lui seize ans de ma­riage, dix­neuf ans de liai­son sé­rieuse et quelques aven­tures de courte du­rée.

Le genre d’homme qui, lors­qu’il a don­né son coeur à une femme, ne change de des­ti­na­taire que très dif­fi­ci­le­ment. Alors que mes an­té­cé­dents – treize an­nées d’un ma­riage rom­pu un quart de siècle au­pa­ra­vant, sui­vi d’une quan­ti­té de liai­sons en gé­né­ral trop brèves pour être prises en compte, seule une poi­gnée at­tei­gnant le cap des douze mois – sug­gé­raient que je souf­frais d’un grave pro­blème : l’in­ca­pa­ci­té à m’inves- tir. Je me choi­sis­sais des par­te­naires si peu ap­pro­priés que l’is­sue de l’af­faire était ga­ran­tie dès le com­men­ce­ment. Dès que les dif­fi­cul­tés se pré­sen­taient, j’éprou­vais le be­soin urgent de fuir, que je sa­tis­fai­sais aus­si­tôt.

Puis j’avais connu Jim – res­ca­pé du ma­riage, avec trois grands en­fants. Une ren­contre or­ga­ni­sée via le site Match.com, juste pour un verre, et qui avait du­ré cinq heures.

Main­te­nant, je vi­vais de­puis vingt mois une his­toire avec cet homme – j’avais loué ma mai­son et dé­mé­na­gé dans la sienne. À six mois de mon soixan­tième an­ni­ver­saire, je te­nais un dia­mant dans ma main. Je ne dou­tais pas d’ai­mer ce­lui qui me l’of­frait. Ce dont je dou­tais c’était de la né­ces­si­té de l’épou­ser. D’épou­ser qui que ce soit.

La fa­ci­li­té avec la­quelle j’en étais ar­ri­vée là, après tant de luttes, me stu­pé­fiait. Avant, même quand j’ai­mais l’homme avec qui je me trou­vais, j’étais sou­la­gée de le voir ren­trer chez lui – vivre seule était de­ve­nu pour moi le mode de vie le plus na­tu­rel. Pas par­fait mais beau­coup moins trau­ma­ti­sant que la vie à deux. Per­sonne ne me ta­pait sur les nerfs. Je ne me ber­çais pas d’il­lu­sions et quand les choses al­laient mal, je ne pou­vais m’en prendre qu’à moi- même. La seule per­sonne de qui je pou­vais es­pé­rer da­van­tage, c’était moi. Per­sonne ne me bri­se­rait le coeur tant que je ne le confie­rais pas à quel­qu’un.

Donc le dia­mant. Si peu fa­mi­lière que fût l’idée de por­ter une telle pierre, quand Jim m’a ten­du la bague, je l’ai pas­sée au doigt. J’ai té­lé­pho­né à mes en­fants et leur ai dit que nous al­lions nous ma­rier. Ce­la ne leur pa­rut ni fâ­cheux ni étrange.

En par­tie (en grande par­tie) la dif­fé­rence ve­nait de cet homme. Mais aus­si de mes propres chan­ge­ments – entre autres le vieillis­se­ment. Pertes, dé­cep­tions, échecs, sou­vent im­por­tants, m’avaient en­sei­gné à ne pas ac­cor­der de prix aux pe­tites choses. À 58 ans, je connais­sais un vrai, un grand tour­ment – pas ce­lui des chaus­settes qui traînent par terre ou de l’ad­dic­tion au scrabble en ligne – à cause d’un homme bon, qui m’ado­rait, me fai­sait rire, ne m’en­nuyait ja­mais, ne di­sait ja­mais rien, vo­lon­tai­re­ment en tout cas, qui pût me bles­ser. Je l’ai­mais et, tout aus­si im­por­tant, j’ai­mais celle que je de­ve­nais avec lui. Plus to­lé­rante. Plus pa­tiente. Sa gen­tillesse et sa gé­né­ro­si­té ins­pi­raient les miennes.

Certes, j’ai dû m’ap­pli­quer : m’iden­ti­fier, après vingt ans d’in­di­vi­dua­lisme, à la femme so­li­de­ment at­ta­chée et in­dis­po­nible que j’étais dé­sor­mais pour Jim. Mais por­ter cette bague m’a obli­gée à un autre ef­fort d’adap­ta­tion, plus sub­stan­tiel. L’un des rêves au­quel on peut s’ac­cro­cher – quand on reste aus­si long­temps sans at­tache que moi – c’est ce­lui du par­fait par­te­naire. En l’ab­sence d’un ma­ri de chair et de sang dans votre lit, vous pou­vez nour­rir le fan­tasme de voir ap­pa­raître un jour l’homme qui sau­ra jouer de la gui­tare, chan­ter juste, dan­ser sur de la mu­sique créole, pos­sé­de­ra

une mai­son au bord d’un lac dans le New Hamp­shire, sans comp­ter un ap­par­te­ment à Pa­ris, un chien ter­rier de Bos­ton et une voi­ture dé­ca­po­table. Un mètre quatre-vingt- cinq, tous ses che­veux, des pa­rents que vous ado­rez et des en­fants qui (éven­tuel­le­ment parce qu’ils ont per­du leur mère si jeunes qu’ils ne s’en sou­viennent pas) vous ado­re­ront. Maître de tan­trisme. Grand cui­si­nier. Et drôle, en plus.

Le mo­ment où s’est pré­sen­té le vé­ri­table can­di­dat, en qui j’ai re­con­nu l’homme peut- être ca­pable d’oc­cu­per le poste de­puis long­temps va­cant de Par­te­naire Dé­fi­ni­tif, a été aus­si le mo­ment où j’ai dû ad­mettre que le rêve ne se réa­li­sait ja­mais plei­ne­ment. Si bon, si digne d’amour qu’il soit, l’homme de chair et de sang ne cor­res­pond pas aux fan­tasmes. Dans cer­tains do­maines cru­ciaux, néan­moins, il dis­pense ce dont on a be­soin. ( Et lorsque ce­la se pro­duit, vous avez la ré­vé­la­tion d’une dif­fé­rence : celle qui existe entre vos dé­si­rs et vos be­soins.)

Sans comp­ter qu’il vous ré­chauffe les pieds dans le lit. Il est là quand vous étei­gnez la lu­mière, tou­jours là quand le so­leil se lève et vous donne toute rai­son de croire que les choses ne chan­ge­ront pas. Un jour, l’idée vous vient que vous ne cor­res­pon­dez peut- être pas non plus à tous ses fan­tasmes et que, pour­tant, il vous aime. Il se peut aus­si que vous n’ayez plus le même be­soin de fan­tasmes.

La né­ces­si­té du mètre quatre-vingt­cinq m’avait po­sé un pro­blème. Grand si­gni­fiait fort, maître de la si­tua­tion, puis­sant – aus­si quand Jim se le­va pour me tendre la main le soir de notre pre­mière ren­contre et qu’il m’ap­pa­rut qu’avec mon mètre soixante- quinze plus des ta­lons, j’al­lais le do­mi­ner, j’en ai conclu sur- le- champ : pas pour moi. Quelques se­maines plus tard, néan­moins – alors que nous étions tou­jours en­semble et ba­na­le­ment heu­reux de l’être – ça s’est pas­sé pen­dant la Se­maine de la Flotte à San Fran­cis­co – je lui ai dit que j’ado­rais les Blue An­gels. Que j’ado­rais les hommes et que le spec­tacle de ces avions de chasse plon­geant en pi­qué m’émou­vait étran­ge­ment.

« Tu connais n’est- ce pas », il s’est pen­ché et m’a par­lé à l’oreille, « tu connais l’une des prin­ci­pales condi­tions re­quises pour en­trer dans les Blue An­gels ? Afin de pou­voir s’adap­ter à l’ha­bi­tacle, le pi­lote ne doit pas me­su­rer plus d’un mètre soixan­te­quinze. »

Au cours de toutes ces an­nées où j’ai vé­cu en cé­li­ba­taire, dans un monde rem­pli de couples, j’ai mis au point un com­por­te­ment qui a peut- être eu pour ré­sul­tat de me faire prendre la dé­ci­sion de sor­tir cette bague de sa co­quille et de la pas­ser à mon doigt. J’ai ob­ser­vé de très près les re­la­tions exis­tant entre ces gens, par­mi mes amis, que j’ap­pel­le­rais des couples heu­reux – ceux qui conti­nuent à se ca­res­ser, à rire et qui, si contents soient- ils de me voir, semblent tout aus­si heu­reux de se re­trou­ver seuls. Je les ai re­gar­dés à la ma­nière d’un vi­si­teur ve­nu d’une autre pla­nète. Com­ment fai­saient- ils ? Com­ment cette chose étrange et exo­tique bap­ti­sée ma­riage était- elle pos­sible ?

Je ne leur ai pas de­man­dé leur re­cette, car ce que j’ai ap­pris, entre autres, c’est que deux êtres non seu­le­ment ma­riés mais adeptes fer­vents du ma­riage, ne ré­vèlent pas tous leurs se­crets, même à une amie (ce que j’ai fait, moi, avec une cer­taine ré­gu­la­ri­té). Leur loyau­té s’ap­plique d’abord à eux- mêmes. Une no­tion qui m’était aus­si in­com­pré­hen­sible que la théo­rie des cordes ou cer­taines règles de base- ball. Outre le fait d’être loyal, qui en­vers son époux, qui en­vers son épouse, ils le sont en­vers cette en­ti­té : le ma­riage.

Époux, un mot qui ré­son­nait étran­ge­ment dans ma tête. Épouse – même si je l’avais été une fois – en­core plus exo­tique. Mais ces mots que j’ai tour­nés et re­tour­nés dans ma bouche, je m’y suis ha­bi­tuée.

Quelques se­maines après mon ac­cep­ta­tion, Jim m’a em­me­née chez le joaillier qui lui avait ven­du la bague. La mon­ture était tem­po­raire, m’a-t-il ex­pli­qué. Il vou­lait que je choi­sisse une mon­ture dé­fi­ni­tive. Dé­fi­ni­tive. Comme éter­nelle.

As­sise dans le bu­reau de Joel, le dia­man­taire ami de Jim – fils de dia­man­taire, petit- fils de dia­man­taire – j’ai ten­du ma main, qui n’avait pas dû bé­né­fi­cier des soins d’une ma­nu­cure plus de quatre fois dans toute son exis­tence, la der­nière re­mon­tant à un temps cer­tain – et j’ai dé­cla­ré que je n’étais pas vrai­ment le genre dia­mant.

« Je viens du New Hamp­shire, ai-je dit – comme si ce­ci ex­pli­quait ce­la. Je ne porte pas ce genre de bi­joux.

– Vous n’aviez pas en­core été ma­riée à Jim.

Com­ment cette chose étrange et exo­tique

bap­ti­sée ma­riage était-elle pos­sible ?

– Elle me pa­raît hors de prix », ai-je ré­tor­qué. (Elle : la mon­ture pro­po­sée). Moi, l’ha­bi­tuée des soldes, qui rem­plis­sais ma mai­son d’ob­jets de re­but, moi avec mes mains rêches et mes ongles non soi­gnés, moi la femme que per­sonne ne pou­vait re­ven­di­quer.

« Cette bague re­pré­sente les sen­ti­ments de Jim à votre égard. C’est ain­si qu’agit un homme qui veut mon­trer à la femme qu’il aime ce qu’il éprouve.

– Elle est très belle. Mais je n’ai­me­rais pas moins Jim s’il m’of­frait un bijou moins coû­teux et, dans le cas in­verse, je ne l’ai­me­rais pas plus.

– C’est un sym­bole de ma­riage, in­sis­ta Joel. Le sym­bole de ce que vous re­pré­sen­tez pour cet homme. » Il me re­gar­da lon­gue­ment. Moi, pas ma main. Une chose étrange s’est alors pro­duite. Mes yeux se sont mouillés et ma voix s’est cas­sée.

« Je n’ai pas be­soin d’un dia­mant », ai-je ré­pé­té, mais plus fai­ble­ment.

Joel conti­nuait de me re­gar­der, comme si j’étais une de ses pierres qu’il scru­tait à tra­vers son oeille­ton. « Vous sen­tez-vous membre de notre so­cié­té ? »

Il fal­lait que je ré­flé­chisse. De quelle so­cié­té s’agis­sait-il ? La so­cié­té des gens qui peuvent se payer des dia­mants de deux ca­rats, des huîtres et du Char­don­nay ? Ou celle des hommes et des femmes qui re­fusent de pen­ser à tout ce qui risque d’al­ler mal, à toutes les im­per­fec­tions, les in­con­forts, les cha­grins éven­tuels cau­sés par l’amour – les joies aus­si – avec la convic­tion que, bien que la sur­ve­nue de telles choses soit dans l’ordre des pro­ba­bi­li­tés, il se­ra bon de les af­fron­ter en­semble ? J’ai dit oui. �

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