Di­rec­tion D’ac­trice

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair La Une -

Isa­belle Ad­ja­ni et Pa­trice Ché­reau sur le tour­nage de La Reine Mar­got en 1993. Le film a ob­te­nu le prix du ju­ry au Fes­ti­val de Cannes en 1994, et l’ac­trice le cé­sar de la meilleure ac­trice en 1995.

Il fait par­ti­cu­liè­re­ment chaud ce jour-là à Ca­dillac et l’équipe de La Reine Mar­got est aux cent coups. Les rayons ra­sants du so­leil

frappent les pierres blanches du châ­teau de ce vil­lage gas­con, qui sert de dé­cor aux scènes si­tuées au Louvre, en 1572. Le soir va bien­tôt tom­ber et il reste deux longues sé­quences à tour­ner dont un tra­vel­ling qui doit suivre Isa­belle Ad­ja­ni et Do­mi­nique Blanc (la reine et sa confi­dente, Hen­riette de Nevers), mar­chant et conver­sant. Comme tou­jours avant de fil­mer des mo­ments in­ti­mistes, Ché­reau a pas­sé beau­coup de temps avec ses ac­trices. Il a pris du re­tard sur son plan­ning. Faut-il tour­ner en­core mal­gré la lu­mière qui fai­blit ? Le di­rec­teur de la pho­to, Phi­lippe Rous­se­lot, qui a si­gné l’image des Liai­sons dan­ge­reuses (Ste­phen Frears, 1988), avance une so­lu­tion : « Si j’éclaire, on n’au­ra ja­mais le temps. Mais là, dans quinze mi­nutes, le so­leil va en­trer par les fe­nêtres du châ­teau. On monte le rail du tra­vel­ling en vi­tesse et tu as un quart d’heure pour tour­ner. » Ché­reau, de­vant l’obs­tacle, re­cule, se cabre, quitte le tour­nage. Son pre­mier as­sis­tant, Jé­rôme En­ri­co, le voit sor­tir du châ­teau et dis­pa­raître. La pa­nique s’em­pare de l’équipe. Com­ment conti­nuer sans le met­teur en scène ? Et la nuit qui ap­proche... Éper­du, En­ri­co consulte la star. Ad­ja­ni est ca­té­go­rique : « On at­tend Pa­trice ! » Le jeune homme épaule Ché­reau de­puis l’ori­gine de ce qui doit être sa grande aven­ture au ci­né­ma – « Je l’ai vu da­van­tage que ma com­pagne pen­dant ces trois ans. » Il se pré­ci­pite à sa re­cherche dans le vil­lage, comme un dis­ciple qui a per­du son maître. Il court dans tous les sens « comme dans un rêve », ar­pente les rues dé­sertes, pousse les portes de l’église. Les mi­nutes filent et le so­leil dé­cline. Sou­dain, Ché­reau ré­ap­pa­raît. Il semble déses­pé­ré. « Il m’a dit : “Jé­rôme, je n’ai plus d’idées. Je ne sais plus quoi faire.” Je me suis as­sis sur un banc, il y avait un vieux chien triste et je me suis mis à pleu­rer en le re­gar­dant. » Ému à ce sou­ve­nir, En­ri­co conclut : « Voi­là, c’était Pa­trice : il payait cash de sa per­sonne. » Le co­mé­dien Pas­cal Greg­go­ry, qui a joué sous les ordres de Ché­reau au théâtre comme au ci­né­ma (dans Mar­got, il in­ter­prète le duc d’An­jou, fu­tur Hen­ri III), ajoute comme en écho : « Si Pa­trice n’avait pas eu une vi­ta­li­té folle, il n’au­rait pas pu faire La Reine Mar­got. Je pense qu’il en est mort, de cette dé­pense d’éner­gie, pen­dant des an­nées – pour ce film et pour les autres. » Un si­lence. « C’est vrai qu’il est beau ce film. »

Sor­ti en 1994, La Reine Mar­got n’a pas tout à fait ap­por­té à Pa­trice Ché­reau le cou­ron­ne­ment qu’il es­pé­rait. Le film a ob­te­nu cette an­née-là le prix du ju­ry au Fes­ti­val de Cannes mais il a re­çu de la cri­tique un ac­cueil contras­té, no­tam­ment en rai­son de sa théâ­tra­li­té. Il reste pour­tant le plus grand suc­cès pu­blic du réa­li­sa­teur (un peu plus de 2 mil­lions de spec­ta­teurs en salles). « C’est avec La Reine Mar­got que j’ai ap­pris à faire du ci­né­ma », di­sait-il en 2013, quelques mois avant de mou­rir d’un can­cer à 68 ans. La beau­té fra­gile d’Ad­ja­ni, l’es­thé­tique des images bai­gnées de rouge, la ma­gni­fi­cence des dé­cors et des cos­tumes, la vio­lence mise à nu jus­qu’au mas­sacre fi­nal (la Saint-Bar­thé­le­my) : tout concourt à faire de ce film une oeuvre à part, ma­jes­tueuse et san­glante. Une pro­duc­tion « hors norme » pour le ci­né­ma fran­çais de l’époque, com­plète Jé­rôme En­ri­co : « Vingthuit se­maines de prises [du 10 mai au 3 décembre 1993], plus cinq se­maines en heures sup, avec tous les jours 400 fi­gu­rants mi­ni­mum, tout le monde en cos­tume Re­nais­sance. »

« Ché­reau avait en­vie que quelque chose de royal se passe. »

Isa­belle Ad­ja­ni

Le tour­nage fut une épreuve mais, cu­rieu­se­ment, les ac­teurs semblent s’en sou­ve­nir comme d’une pé­riode bé­nie. « Des grandes va­cances », sou­rit Pas­cal Greg­go­ry. So­leil éternel, am­biance de fête. « Il fai­sait beau et chaud par­tout où on al­lait, ren­ché­rit Isa­belle Ad­ja­ni : à Nan­terre, à Bor­deaux, au Por­tu­gal [plu­sieurs scènes ont été réa­li­sées à l’in­té­rieur du Pa­lais na­tio­nal de Ma­fra à Lis­bonne]. C’était comme des va­cances qui s’éter­ni­saient, ces mo­ments où le so­leil est trop fort, où la nuit est trop chaude. Il y avait une dou­ceur de vivre. » L’ac­trice m’a don­né ren­dez-vous dans un élé­gant salon de thé pa­ri­sien de la rive droite où elle a ses ha­bi­tudes – elle ap­pelle cha­cun des ser­veurs par son pré­nom. Elle est en pleines ré­pé­ti­tions pour la pièce Kin­ship, une co­mé­die pas­sion­nelle qui marque son re­tour au théâtre. Un grand cha­peau dis­si­mule aux cu­rieux sa peau d’al­bâtre et son re­gard in­ter­ro­ga­teur. « Pour­quoi re­ve­nir sur Mar­got au­jourd’hui ? » de­mande-t- elle. Le temps d’avan­cer quelques ar­gu­ments plau­sibles (les vingt ans du film, son im­por­tance dans sa car­rière et dans celle de Ché­reau, son ac­tua­li­té aus­si, à l’heure où les in­to­lé­rances re­li­gieuses me­nacent le monde), elle livre la meilleure des ré­ponses : en al­lant ré­cem­ment ap­plau­dir Lu­crèce Bor­gia à la Co­mé­die-Fran­çaise, elle ra­conte avoir res­sen­ti une étrange im­pres­sion. Après le spec­tacle, confie-t- elle, elle est al­lée voir dans sa loge Guillaume Gal­lienne qui te­nait le rôle-titre dans la pièce de Vic­tor Hu­go. « Je lui ai dit :

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