Amour Mas­qué

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Isa­belle Ad­ja­ni dans l’une des scènes clés du film : le soir de son ma­riage avec le fu­tur Hen­ri IV, Mar­gue­rite de Va­lois se cache sous un loup et prend un amant au ha­sard. « Je ne pas­se­rai pas la nuit sans un homme », s’est- elle ju­ré.

« Pour la scène d’amour, j’ai dit : “C’est très simple. Je la plaque contre le mur, je lui prends la cuisse

et on y va !” »

Vincent Pé­rez

“Il y a des choses qui m’ont pa­ru fa­mi­lières.” Et lui : “Bien sûr ! Je suis al­lé cher­cher vos au­daces dans La Reine Mar­got. La scène du viol de Lu­crèce par ses frères est lit­té­ra­le­ment cho­ré­gra­phiée comme dans le film de Pa­trice.” J’ai pris ça comme un hom­mage. D’ailleurs, Guillaume au­rait fait une Mar­got fa­bu­leuse. » On ne sau­rait mieux dire que vingt ans après, le règne de Mar­gue­rite de Va­lois, reine mau­dite de Ché­reau, n’est tou­jours pas ache­vé.

une ca­bane à at­lan­ta

L’aven­ture com­mence à la fin des an­nées 1980, alors que Pa­trice Ché­reau di­rige le Théâtre des Aman­diers à Nan­terre. Il est l’homme qui a tout chan­gé sur la scène théâ­trale fran­çaise, avec la mo­der­ni­té folle des textes, la sen­sua­li­té fié­vreuse des corps, les dé­cors ré­vo­lu­tion­naires de Ri­chard Pe­duz­zi. Il est aus­si ce­lui qui, en 1976, a ébloui le monde en­tier avec sa mise en scène his­to­rique de la té­tra­lo­gie de Wa­gner au fes­ti­val de Bay­reuth. Adu­lé au théâtre et à l’opé­ra comme en son temps Lu­chi­no Vis­con­ti, Ché­reau veut, à l’image du maître ita­lien, conqué­rir l’art qui lui ré­siste en­core : le ci­né­ma. Vincent Pé­rez, jeune pre­mier des an­nées 1990 for­mé à l’école Ché­reau, l’ex­plique ai­sé­ment : « L’idée de l’éphé­mère, ce n’était pas fa­cile pour lui. On ne ver­ra plus les spec­tacles de Ché­reau et comme c’est dom­mage ! Les films, eux, res­tent. » Après trois longs-mé­trages bien re­çus mais confi­den­tiels (dont L’Homme bles­sé en 1983 avec Jean-Hugues An­glade), Ché­reau cherche un projet qui le consa­cre­ra en­fin sur la scène in­ter­na­tio­nale. « Il avait en­vie que quelque chose de royal se passe », ré­sume Isa­belle Ad­ja­ni.

Qu’ima­gi­ner de plus royal, jus­te­ment, que la reine Isa­belle ? Sur­gie d’une ban­lieue ano­nyme au mi­lieu des an­nées 1970, ado bou­deuse de La Gifle (1974) et, sur les planches de la Co­mé­die-Fran­çaise, douce Agnès de L’École des femmes et mi­ra­cu­leuse On­dine de Gi­rau­doux, elle sus­cite l’adu­la­tion des in­tel­lec­tuels comme des mi­di­nettes. Est- ce sa beau­té im­pé­rieuse, sa che­ve­lure de jais, le bleu de ses yeux – ma­rine, comme le Petit Pull que lui fait chan­ter Gainsbourg ? Est- ce son ta­lent éblouis­sant, sa grâce poé­tique ? « Une Ad­ja­ni, il y en a une par siècle », en­tend- on alors. Her­vé Gui­bert lui consacre les plus belles pages du ro­man À l’ami qui ne m’a pas sau­vé la vie (1990), War­ren Beat­ty la pour­chasse, Mar­lon Bran­do lui fait du charme. La mys­tique Ad­ja­ni fait des ra­vages. À Cannes, en 1983, elle se met à dos les pho­to­graphes qui dé­cident de l’igno­rer tan­dis qu’elle monte les marches. On la dit ma­lade du si­da, puis morte – en 1987, elle doit ap­pa­raître au journal de 20 heures de TF1 pour faire taire la ru­meur. Tout le monde rêve d’Ad­ja­ni. Ché­reau aus­si. Il lui pro­pose une pièce – Le Temps et la Chambre de Bo­tho Strauss – mais elle se dé­robe, cé­dant la place à Anouk Grin­berg. Quand il l’ap­proche pour lui par­ler d’un film, elle n’a plus rien tour­né d’im­por­tant de­puis Ca­mille Clau­del (1988).

Ad­ja­ni, d’ac­cord, mais dans quel rôle ? Ce se­ra une plon­gée dans l’his­toire de France, une adap­ta­tion d’Alexandre Du­mas sug­gé­rée par Da­nièle Thomp­son. La scé­na­riste ra­conte : « Un jour, Pa­trice m’ap­pelle, déses­pé­ré : “Je viens d’ap­prendre que Jean Be­cker est très avan­cé sur un projet ti­ré des Trois Mousquetaires, est- ce que tu as une autre idée ?” J’ado­rais Du­mas, c’est mon père [le réa­li­sa­teur Gé­rard Ou­ry, mort en 2006] qui me l’avait fait lire quand j’avais 12 ou 13 ans. La Reine Mar­got, La Dame de Mon­so­reau, Les Qua­rante- cinq, c’est toute une sa­ga sur la fin de la dy­nas­tie des Va­lois, beau­coup moins lue que Le Comte de Monte-Cris­to par exemple. D’ailleurs, Pa­trice ne connais­sait pas. » Com­plice et joyeux, le tan­dem que forment Thomp­son et Ché­reau est pour le moins in­at­ten­du – c’est aus­si un signe que le met­teur en scène in­tel­lo veut tou­cher un plus large pu­blic. « Dans son en­tou­rage à lui, les gens étaient si­dé­rés, se sou­vient- elle. Mais pour­quoi tu vas cher­cher Da­nièle Thomp­son ? Ils avaient en tête La Boum, que je suis très fière d’avoir écrit d’ailleurs. Au­tour de moi, au contraire, tout le monde était en­thou­siaste : “Tu vas tra­vailler avec Ché­reau ; c’est for­mi­dable !” À leurs yeux, ça me va­lo­ri­sait beau­coup. On en a bien ri en­semble. »

Seul pro­blème : mal­gré son titre, le ro­man de Du­mas can­tonne Mar­got à un rôle se­con­daire ; c’est l’ami­tié du hu­gue­not La Môle et du ca­tho­lique Co­co­nas qui en consti­tue la trame prin­ci­pale. « On s’est dit : si Isa­belle lit ça, elle ne vou­dra pas le faire, pour­suit Da­nièle Thomp­son. Non seu­le­ment le rôle est petit mais il n’est pas in­té­res­sant. » En réa­li­té, Ad­ja­ni ne s’en émeut guère : « Tant mieux, fi­na­le­ment, que la reine Mar­got ait été un peu ab­sente chez Du­mas, ça a per­mis à Pa­trice et à Da­nièle d’oc­cu­per l’es­pace et de créer un per­son­nage sur me­sure. » Pro­vo­cante comme l’Éliane de L’Été meur­trier (Jean Be­cker, 1983), amou­reuse éper­due comme dans L’His­toire d’Adèle H. (Fran­çois Truf­faut, 1975), in­dé­pen­dante comme Ca­mille Clau­del (Bru­no Nuyt­ten, 1988), la Mar­got que ré­in­vente Ché­reau est en ef­fet écrite pour Ad­ja­ni. Et toute l’équipe a conscience de l’im­por­tance de sa pré­sence au gé­né­rique. Jé­rôme En­ri­co ré­sume : « Pa­trice Ché­reau et Isa­belle Ad­ja­ni vou­laient tra­vailler en­semble, Claude Ber­ri vou­lait pro­duire un film qui im­po­se­rait Pa­trice. Cette sy­ner­gie de­vait faire un film. Mais Isa­belle di­sait oui, puis non, puis rien. » Fi­na­le­ment, le pre­mier as­sis­tant-met­teur en scène ob­serve l’ap­pa­ri­tion « si­dé­rante » de l’ac­trice, « tout en blanc, avec des lu­nettes de so­leil, un di­manche ma­tin très tôt de­vant Beau­bourg ».

À l’époque, Ad­ja­ni vit en re­trait du ci­né­ma et de la vie pu­blique. Elle se consacre à son his­toire d’amour avec Da­niel DayLe­wis. Ré­vé­lé au mi­lieu des an­nées 1980 par Ste­phen Frears ( My Beau­ti­ful Laun­drette, 1985), le bel Ir­lan­dais al­lie comme elle un cha­risme de star et un ta­lent ex­cep­tion­nel. « Au fond de lui, re­marque Vincent Pé­rez, Pa­trice avait un cô­té fan : il ad­mi­rait les gens du ci­né­ma. Par mo­ments, il était presque mi­di­nette par rap­port à cer­taines stars – on s’en amu­sait. Je sais qu’au dé­part, il pen­sait faire le film en an­glais et il vou­lait Da­niel Day-Le­wis pour

le rôle de La Môle. » Isa­belle Ad­ja­ni m’a as­su­ré que son com­pa­gnon d’alors n’a ja­mais en­vi­sa­gé d’ac­cep­ter le rôle mais elle garde le sou­ve­nir heu­reux d’une ami­tié à trois entre le couple et Pa­trice Ché­reau : « On s’était beau­coup vus sur le tour­nage du Der­nier des Mo­hi­cans [1992], dans le­quel Pa­trice jouait. Da­niel et moi vi­vions dans une es­pèce de ca­bane près d’At­lan­ta – c’est ça, les ac­teurs qui veulent res­ter dans leur per­son­nage ! Pa­trice ve­nait le soir pour ne pas res­ter dans l’hô­tel ano­nyme où il était lo­gé. Je lui fai­sais à man­ger, on était un peu pau­més tous les deux, très loin de chez nous, de notre uni­vers ha­bi­tuel. »

Greg­go­ry n’a pas ou­blié l’émoi de l’équipe quand Day-Le­wis dé­barque sur le tour­nage de Mar­got : « On était à Ma­fra. Il avait fait Pa­ris-Lis­bonne à mo­to pour re­joindre Isa­belle. C’était un sou­la­ge­ment de le voir ar­ri­ver sain et sauf ! Day-Le­wis avait beau­coup d’ad­mi­ra­tion pour Pa­trice, il ve­nait voir les rushes le soir. » En fin de compte, le cas­ting réunit des élèves du réa­li­sa­teur, is­sus de la fi­lière des Aman­diers (Vincent Pé­rez, Bru­no To­des­chi­ni), des fi­dèles ( Do­mi­nique Blanc, Pas­cal Greg­go­ry, Jean-Hugues An­glade) et quelques grands noms de l’écran. Pour am­pli­fier la di­men­sion de l’oeuvre qu’il avait en tête, Ché­reau en­vi­sa­geait une dis­tri­bu­tion in­ter­na­tio­nale. So­phia Lo­ren et Mo­ni­ca Vit­ti, sol­li­ci­tées, re­fusent le rôle de Catherine de Mé­di­cis, dé­peinte dans le film comme une veuve noire, em­poi­son­neuse et ter­ri­fiante. Le rôle re­vient à l’in­at­ten­due Vir­na Lisi, pi­quant sex- sym­bol des an­nées 1960 : « Ça sor­tait de nulle part, c’était un cas­ting gé­nial, se rap­pelle Da­nièle Thom­son. Il lui a de­man­dé de se ra­ser le front, il a uti­li­sé ce beau vi­sage struc­tu­ré pour en faire la mé­chante fée de l’his­toire. » Pour ce per­son­nage, l’ac­trice ita­lienne ob­tien­dra le prix d’in­ter­pré­ta­tion au Fes­ti­val de Cannes (cer­tains l’en­vi­sa­ge­ront comme un af­front fait à Isa­belle Ad­ja­ni par Catherine De­neuve, co­pré­si­dente du ju­ry cette an­née-là avec Clint East­wood).

Un autre rôle es­sen­tiel est ce­lui d’Hen­ri de Na­varre, fu­tur Hen­ri IV, le cousin hu­gue­not que l’on fait épou­ser à Mar­got dans l’es­poir d’évi­ter que pro­tes­tants et ca­tho­liques ne s’entre- tuent. Da­niel Au­teuil est pres­sen­ti. C’est Claude Ber­ri, le pro­duc­teur, qui l’avait ré­vé­lé dans Jean de Flo­rette en 1986. « Et puis il a fait un film qui n’a pas mar­ché, ra­conte Jé­rôme En­ri­co, et Ber­ri a dit : “Il faut prendre quel­qu’un qui at­tire les gens au ci­né­ma”. Ce quel­qu’un, c’était Pa­trick Bruel. » La France vit alors en pleine bruel­ma­nia, toutes les jeunes filles ont un pos­ter de lui dans leur chambre. Le chan­teur pour­rait être l’homme de la si­tua­tion puis­qu’il s’agit de « jouer quel­qu’un qui n’est pas de la fa­mille », ex­plique Da­nièle Thom­son : ce cousin mal dé­gros­si qui ar­rive de son Béarn et re­çoit de sa belle-mère, Catherine de Mé­di­cis, l’ai­mable sur­nom de « petit san­glier ». « C’est al­lé as­sez loin dans le pro­ces­sus, se sou­vient- elle. Et je crois que ça a été dou­lou­reux pour Pa­trick quand, fi­na­le­ment, Pa­trice est re­ve­nu à Da­niel Au­teuil, qui est ma­gni­fique dans le film. »

Une fois le cas­ting bou­clé, la pro­duc­tion reste un temps en souf­france. Il y a d’abord ce Ger­mi­nal que Claude Ber­ri met en scène lui-même et dont le bud­get est trop lourd pour per­mettre de lan­cer Mar­got au même mo­ment. Puis il y a Ad­ja­ni. « Ce qu’on m’a dit – mais je ne sais pas si c’est vrai – c’est qu’Isa­belle a si­gné son contrat quand j’ai si­gné le mien », confie Phi­lippe Rous­se­lot. La pré­sence d’un di­rec­teur de la pho­to aus­si ré­pu­té ras­sure en­fin la star, d’au­tant que son tra­vail plaît au grand chef opé­ra­teur Bru­no Nuyt­ten, qui a di­ri­gé Ad­ja­ni dans Ca­mille Clau­del et qui, à la ville, est le père de son fils aî­né. Ché­reau réunit ses ac­teurs à Nan­terre pour des lec­tures à table, comme on le fait pour une pièce de théâtre : « On a dé­chi­ré notre cos­tume de ville pour se pré­pa­rer aux vrais cos­tumes ; c’était comme un ri­tuel d’en­trée », ra­conte Ad­ja­ni. Rous­se­lot pré­cise : « Tout le monde était as­sis au­tour d’une table et je m’at­ten­dais à ce que cha­cun parle de son rôle. Pas du tout ! À chaque fois, c’était un cours ma­gis­tral de Pa­trice sur l’époque, le texte, les per­son­nages. Pa­trice était quel­qu’un de très élo­quent, ar­ti­cu­lé, culti­vé. Sa cul­ture était phé­no­mé­nale. Il était ca­pable de te­nir en ha­leine tout un groupe de gens sur des su­jets de spé­cia­listes. » Jé­rôme En­ri­co se rap­pelle une veille de Noël pas­sée à re­cen­ser

Écran de contrôle Vincent Pé­rez, Isa­belle Ad­ja­ni et Pa­trice Ché­reau vi­sionnent les rushes d’une scène.

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