Monstres et com­pa­gnie

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair Saga -

De Toy Sto­ry à La Reine des neiges en pas­sant par L’Étrange Noël de mon­sieur Jack... Si les en­fants et leurs pa­rents ont re­pris goût aux des­sins ani­més, c’est grâce à eux. Des freaks très chic for­més à l’ins­ti­tut CalArts fon­dé par Walt Dis­ney. SAM KASHNER a re­cueilli leurs confi­dences.

Le chiffre est stu­pé­fiant. En no­vembre 2012, le Los An­geles Times an­non­çait que les réa­li­sa­teurs for­més à l’Ins­ti­tut des arts de Ca­li­for­nie (CalArts) avaient non seu­le­ment res­sus­ci­té l’art du des­sin ani­mé mais aus­si gé­né­ré plus de 26 mil­liards de dol­lars (19 mil­liards d’eu­ros) au box- of­fice de­puis 1985, in­suf­flant une nouvelle vie à l’art du des­sin ani­mé. La liste de leurs films, ac­cu­mu­lant re­cords et ré­com­penses – Le Petit Grille-pain cou­ra­geux, La Pe­tite Si­rène, La Belle et la Bête, Alad­din, L’Étrange Noël de mon­sieur Jack, Toy Sto­ry, Po­ca­hon­tas, Cars, 1001 Pattes, Les In­des­truc­tibles, Les Noces fu­nèbres, Ra­ta­touille, Co­ra­line, etc. – est im­po­sante. Plus in­croyable en­core, plu­sieurs ont fré­quen­té la même école en même temps, dans les an­nées 1970, au sein des pro­mo­tions dé­sor­mais lé­gen­daires de CalArts. Leur voyage com­mence – et s’achève – avec les stu­dios Walt Dis­ney. Le met­teur en scène et scé­na­riste Brad Bird (Les In­des­truc­tibles, Ra­ta­touille) re­marque : « Les gens pensent que ce sont les hommes d’af­faires, les cadres sup, qui ont re­mis les stu­dios Wal Dis­ney Ani­ma­tion sur pied. En réa­li­té, c’est la nouvelle gé­né­ra­tion d’ani­ma­teurs, et la ma­jo­ri­té sont des élèves de CalArts. Ce sont eux les vé­ri­tables sau­veurs de Dis­ney. »

Fin 1966, Walt Dis­ney est à l’ar­ticle de la mort. Avant de suc­com­ber à un can­cer du pou­mon, il jette un oeil aux sto­ry­boards des Aris­to­chats, un film qu’il n’au­ra pas la chance de voir ter­mi­né. Les stu­dios Walt Dis­ney, l’em­pire du di­ver­tis­se­ment au suc­cès fou­droyant qu’il a fon­dé en 1923 avec son frère Roy O. Dis­ney sous le nom de Dis­ney Bro­thers Stu­dios, ne sont plus ce qu’ils étaient. Leurs films ont per­du de leur pres­tige et les plus an­ciens di­rec­teurs ar­tis­tiques de Dis­ney, sur­nom­més les Nine Old Men, sont tous en train de re­joindre le pa­ra­dis, ce­lui des re­trai­tés ou ce­lui des re­gret­tés.

Deux ans plus tôt, Walt était tom­bé sur Ray Brad­bu­ry, l’écri­vain de science-fic­tion, dans un grand ma­ga­sin de Be­ver­ly Hills. Le len­de­main, lors d’un dé­jeu­ner, Dis­ney lui avait fait part de son projet de créer une école qui for­me­rait de jeunes ani­ma­teurs, « avec des cours don­nés par des ar­tistes, des ani­ma­teurs, des ma­quet­tistes Dis­ney (...) pour t’in­cul­quer la phi­lo­so­phie Dis­ney », com­mente Tim Bur­ton (Les Noces fu­nèbres, L’Étrange Noël de mon­sieur Jack), an­cien élève de CalArts, dans son livre d’en­tre­tien Tim Bur­ton par Tim Bur­ton, pu­blié en 1995 aux États-Unis.

À ses dé­buts, c’est-à- dire vers la fin des an­nées 1930, l’ani­ma­tion Dis­ney était le tra­vail d’or­fèvre des Nine Old Men : Les Clark, Marc Da­vies, Ol­lie Johns­ton, Frank Tho­mas, Milt Kahl, Ward Kim­ball, Eric Lar­son, John Louns­be­ry et Wolfgang Rei­ther­man – qui avaient tous tra­vaillé avec Walt sur Blanche-Neige et les Sept Nains. Ce clas­sique de 1937, pre­mier long-mé­trage d’ani­ma­tion Dis­ney, avait re­çu un os­car d’hon­neur et fai­sait la joie des en­fants, des adultes, des cri­tiques, des ar­tistes et des in­tel­lec­tuels du monde en­tier. Comme le re­marque Neal Ga­bler, le bio­graphe de Dis­ney, « après Blanche-Neige, on pou­vait dif­fi­ci­le­ment re­ve­nir à Do­nald et Mi­ckey ». Blanche-Neige inau­gu­ra l’âge d’or de Dis­ney. Du­rant les cinq an­nées qui sui­virent, ce fut un fes­ti­val de films d’ani­ma­tion ad­mi­ra­ble­ment conçus et tous de­ve­nus des clas­siques : Pi­noc­chio, Dum­bo, Fan­ta­sia et Bambi. Et les deux dé­cen­nies sui­vantes ver­raient la nais­sance de Cen­drillon, Pe­ter Pan, La Belle et le Clo­chard, La Belle au bois dor­mant et Les 101 Dal­ma­tiens. Mais vers la fin des an­nées 1960, il était ma­ni­feste, comme l’a fait plus tard re­mar­quer Bur­ton, que Dis­ney avait ou­blié de for­mer de nou­velles re­crues. « Per­sonne n’était ini­tié à l’art com­plet de l’ani­ma­tion à part [chez] Dis­ney – c’était réel­le­ment la seule école va­lable, se sou­vient Bird. À un mo­ment don­né, il ne de­vait pas y avoir plus d’une pe­tite poi­gnée de jeunes ani­ma­teurs dans le monde, dont je fai­sais par­tie.

Ce bou­lot n’in­té­res­sait per­sonne là où j’ha­bi­tais. Tu te fai­sais plus re­mar­quer comme quar­ter­back rem­pla­çant de l’équipe de foot­ball amé­ri­cain de la fac. C’était bien plus im­pres­sion­nant pour les gens que d’être coa­ché par des ani­ma­teurs Dis­ney. » Dans un pays se­coué par les ma­ni­fes­ta­tions contre la guerre du Viêt Nam et par de consi­dé­rables bou­le­ver­se­ments so­ciaux, l’ani­ma­tion n’était plus à la mode. Elle s’était vue re­lé­guée aux spots pu­bli­ci­taires et aux des­sins ani­més du sa­me­di ma­tin, bien qu’à l’ori­gine, en tant qu’art, elle ne fût pas des­ti­née aux seuls en­fants. Chez Dis­ney, on en­vi­sa­geait même de fer­mer com­plè­te­ment le dé­par­te­ment ani­ma­tion. Mal­gré tout, Walt don­na son feu vert aux sto­ry­boards des Aris­to­chats. « Alors ils ont réa­li­sé le film, le suc­cès a été énorme et c’est là qu’ils se sont dit : “On ne peut pas conti­nuer comme ça. Il nous faut des nou­velles re­crues” », se sou­vient Nan­cy Bei­man, l’une des pre­mières femmes à avoir étu­dié à CalArts, au­jourd’hui au­teur, illus­tra­trice et pro­fes­seur au She­ri­dan Col­lege, à Oak­ville dans l’On­ta­rio. Mais où al­lait- on pou­voir trou­ver de nou­veaux ani­ma­teurs ?

Au dé­but des an­nées 1930, Dis­ney en avait en­voyé plu­sieurs étu­dier à l’ins­ti­tut d’art Chouinard, à Los An­geles, parce qu’il vou­lait des ar­tistes de for­ma­tion clas­sique et qu’il s’était tou­jours in­té­res­sé à cette école des beaux-arts. Ayant ap­pris qu’elle ren­con­trait des dif­fi­cul­tés fi­nan­cières, il y a in­jec­té de l’ar­gent et a cher­ché à l’in­clure dans son grand projet d’une ci­té des arts, cette aca­dé­mie

« Je veux des gens qui soient ca­pables de faire un film de a à Z. » Walt Dis­ney (fon­da­teur de CalArts)

mul­ti­dis­ci­pli­naire qu’il dé­cri­vait à Brad­bu­ry deux ans avant sa mort. Après la fu­sion de Chouinard et du conser­va­toire de mu­sique de Los An­geles, en 1961, Dis­ney a pu concré­ti­ser sa vision : il construi­rait une seule école dé­diée aux arts, in­cor­po­rant Chouinard et le conser­va­toire, et il l’ap­pel­le­rait l’ins­ti­tut des arts de Ca­li­for­nie. « Je ne veux pas d’un tas de théo­ri­ciens, a- t-il ex­pli­qué à Thorn­ton “T.” Hee, l’un des pre­miers ani­ma­teurs et réa­li­sa­teurs Dis­ney, pi­lier du corps pro­fes­so­ral de CalArts. Je veux une école qui forme des gens qui connaissent toutes les fa­cettes du ci­né­ma. Je veux qu’ils soient ca­pables de faire un film de Aà Z – pho­to,

grands Clas­siques

L’ani­ma­tion avant Cal Arts : (1) Bambi, 1942. (2) Walt Dis­ney et Mi­ckey, 1948. (3) L’au­to­route qui me­nait à l’école en 1970.

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