Et Do­ro­thée Par­terre re­monte le temps au Ca­fé de Flore

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L’au­tomne n’est plus in­dien, et les tou­ristes ont quit­té Saint-Ger­main- des-Prés. Dieu mer­ci, ils n’ont pas lais­sé de love locks sur la ter­rasse du Flore. Ha­sh­tag

#NoLove. En­fin ! Mon QG re­trouve un peu de Locks calme et, sur­tout, ses clients les plus in­té­res­sants. Ta­pie dans le car­ré nord-nord- ouest, mon pré­fé­ré, je chausse mes lu­nettes noires et guette, in­co­gnis­ta, les al­lées et ve­nues. Je vois tout, mais per­sonne ne me voit. Même vous, qui pas­sez sur le trot­toir, êtes dans le champ de mon im­pi­toyable ra­dar. Oh, ce­la me rap­pelle la jo­lie chan­son de Jean Sa­blon – le Bing Cros­by fran­çais. Ré, la, si, do, ré, la, sol... « Vous qui pas­sez sans me voir... » Mon père, , a bien connu Jean

Jack Par­terre quand il est ve­nu chan­ter aux États-Unis. Il l’a même in­ter­viewé, avant d’être en­voyé à Pa­ris au He­rald Tri­bune.

C’est lui, mon vieux dad­dy, qui m’a em­me­née au Ca­fé de Flore pour la pre­mière fois. J’étais bien jeune et il m’ap­pre­nait Pa­ris, qu’il connais­sait bien puisque le Wa­shing­ton Post l’y avait dé­jà en­voyé pen­dant la guerre. « Tu vois, ho­ney, me ra­con­ta- t-il lors de notre pre­mier drink, c’est là que se trou­vait le gros poêle qui est à l’ori­gine de la gloire de Saint-Ger­main- des-Prés. “Le Flore ? Un poêle, pas d’Al­le­mands et un mé­tro”, di­sait sous

Jean-Paul Sartre l’Oc­cu­pa­tion. Les gens du quar­tier avaient faim et n’avaient pas de char­bon. Le Flore n’était pas cher, et c’était le seul ca­fé chauf­fé. Alors se dépêchait de ve­nir tôt

Si­mone de Beau­voir le ma­tin pour oc­cu­per la meilleure place... juste à cô­té du feu. Jean-Paul l’y re­joi­gnait avec son journal, son sty­lo et son tube d’am­phé­ta­mines. Tous deux grat­taient du vi­lain pa­pier tout gris toute la jour­née. Tu sais, Do­thy, il n’y avait pas en­core de Mo­les­kine, à l’époque, à part ce­lui de la ban­quette rouge – mais on ne pou­vait pas écrire des­sus. »

« “Tous au poêle !” lan­çait le pa­tron en en­four­nant une bûche. Ah, c’était un sa­cré lu­ron ! Il n’en fal­lait pas plus pour que rap­pliquent et ses “amis par­ti­cu­liers” ; ,

Mar­cel Car­né Jean Ge­net les bras char­gés de livres vo­lés ; , un drôle de

Paul An­net-Ba­del type qui vou­lait ra­che­ter le théâtre du Vieux-Co­lom­bier pour se conso­ler de n’avoir pas ven­du le bois de Bou­logne aux Al­le­mands, je crois ; , une jeune sté­no­dac­ty­lo

Si­mone Si­gno­ret neuillyste-lé­ni­niste. Et la “mon­daine” aux trousses de tout ce petit monde, le petit doigt sur la cou­ture du calepin. Je me rap­pelle aus­si ce pauvre , qui, ne s’est ja­mais re­mis

Léon-Paul Fargue de la mort de la belle An­nie Ver­nay. Alors il com­man­dait un quart Vi­chy et chas­sait le brouillard en ré­ci­tant du Jean Ri­che­pin à des jeunes filles al­lé­chées par la vieille lit­té­ra­ture scan­da­leuse. Oh, on n’était pas chez la vi­com­tesse de Noailles, mais on ri­go­lait bien ! “On gi­go­lait bien”, di­sait même

Marc , un joyeux pis­to­let qui n’était pas le Doel­nitz der­nier pour lu­ti­ner le tur­lu­pin. » « Et puis est ar­ri­vée. Elle

Ju­liette Gré­co n’était alors, ho­ney, qu’une pe­tite sou­ris qui n’avait pas en­core de Sartre sur les dents ; et n’avait pas la lèvre fa­rouche, même sans Rouge Bai­ser – le rouge à lèvres de Dior n’exis­tait pas en­core, et... ja­mais de ma­quillage fé­mi­nin à Saint-Ger­main ! Les Al­le­mands quit­taient Pa­ris et la pauvre n’avait rien à se mettre. Alors son ami

Fran­çois , qui tra­vaillait dans Bam­ber­ger la confection mas­cu­line, l’a vê­tue d’une ga­bar­dine noire à grandes épaules car­rées et pe­tits bou­tons. Ce­la plut beau­coup à son amie

: “Ma­gni­fique, Alice Sa­pritch ma Tou­toute ! Ab­so­lu­ment ad­mi­rable ! Évi­dem­ment pas com­mode, mais que faire ? Oh, c’est éton­nant !” Alice lui don­na une paire de chaus­sures avec des se­melles de crêpe pour al­ler avec. Et tu sais quoi, Do­thy ? On ap­pe­la ça “la mode de SaintGer­main- des-Prés”. »

« Et puis Ju­liette de­vint “exis­ten­tia­liste”. Tout le monde de­vint “exis­ten­tia­liste”, sauf Beau­voir et Sartre, of course. Au dé­part, ho­ney, les exis­ten­tia­listes étaient pauvres. Mais, après avoir pu­blié chez Gras­set ou en­ter­ré une vieille tante qui avait ou­blié de les déshé­ri­ter, ils de­vinrent des exis­ten­tia­listes riches. Saint-Ger­main fut en­va­hi de jeunes fils et filles à pa­pa fâ­chés avec la fa­mille, le coif­feur et le sa­von – et, bien­tôt, Re­né Co­ty –, fai­sant sem­blant de cre­ver de faim, traî­nant la sa­vate, ti­rant leurs traits et pâ­lis­sant leur vi­sage au fil d’heures de conver­sa­tion in­utile. My good­ness... Et ces jeunes gens “mo­dernes” fi­lèrent s’en­ter­rer dans des caves se bour­rer de pain moi­si et boire des dia­bo­los ci­guë tièdes, avant de fi­nir en jit­ter­bug en hur­lant des vers de Que­neau ou en gé­mis­sant par­tout. Beau­coup re­gret­tèrent leur soi­rée... Mais que veux- tu ? La France ve­nait de fer­mer ses bor­dels, il fal­lait bien qu’elle ouvre Saint-Ger­main- des-Prés. Elle ne re­trou­ve­ra le sou­rire qu’après un bon désar­trage. Mais au fond, Do­thy, SaintGer­main n’est plus Saint-Ger­main. »

« Dar­ling- dar­ling, tu es lààà ! » Se­rait- ce le fan­tôme d’Alice Sa­pritch qui m’in­ter­pelle, tan­dis que ce­lui de mon père s’éva­nouit dans la salle bruyante du ca­fé ? Ah non, c’est ,

Catherine Ba­ba qui des­cend l’es­ca­lier avec son tur­ban et son fume- ci­ga­rette. J’aime beau­coup Catherine Ba­ba. Elle me rap­pelle, avec son look si dé­li­cieu­se­ment vin­tage, le vrai Saint-Ger­main des ori­gines, où l’on avait faim et froid, mais ja­mais peur. « As­sieds- toi avec moi, ma chère. Cau­sons un peu. Tu pren­dras bien un dia­bo­lo ci­tron ? – J’adooore ! » Catherine Ba­ba est un art. �

lan­çait le pa­tron

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