Lou Reed a exis­té, El­liott Mur­phy l’avait ren­con­tré

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L’autre jour, mon fils Gas­pard, qui est né en 1990 – vingt ans après le dé­part de Lou Reed du Vel­vet Un­der­ground –, m’a lan­cé : « C’est gé­nial que t’aies connu Lou Reed ! » Brus­que­ment, je me suis ren­du compte que pour les jeunes de sa gé­né­ra­tion, Lou était une lé­gende, au même titre que Ji­mi Hen­drix, Jim Mor­ri­son ou Jack Ke­rouac.

Un an seu­le­ment après sa dis­pa­ri­tion, il est de­ve­nu une fi­gure in­con­tour­nable de la scène bran­chée, éle­vé, en un temps re­cord, au rang de gé­nie, quelque part entre Rim­baud et Van Gogh.

Bien sûr, Lou était dé­jà cé­lèbre de son vi­vant – il est en­tré au Rock and Roll Hall of Fame en 2009. Et à Pa­ris (où je vis de­puis vingt­quatre ans) comme dans toute l’Eu­rope, il semble, de mé­moire de ro­cker, qu’il ait tou­jours été consi­dé­ré comme une icône.

C’est pour­tant loin d’être le cas. Quand je l’ai ren­con­tré pour la pre­mière fois en 1971, Lou était l’ar­tiste un­der­ground par ex­cel­lence, peut- être le pre­mier à pou­voir re­ven­di­quer ce titre aga­çant avec quelque lé­gi­ti­mi­té et à l’époque, il n’était pas cer­tain qu’il puisse se sor­tir de la marge. Pour­tant, il en est sor­ti, à la fois mal­gré ses dé­mons et grâce à eux. Et j’ai eu la chance d’être le té­moin ami­cal, j’ose le dire, de cette réus­site, dans le New York du dé­but des an­nées 1970, ère pré-punk du­rant la­quelle se ras­sem­blaient et gran­dis­saient les forces qui al­laient ré­vo­lu­tion­ner la cul­ture pop. Ré­tros­pec­ti­ve­ment, c’était une époque gri­sante, une scène artistique dé­mente, c’est là qu’il fal­lait être et j’y étais.

Quand ils pensent à Lou Reed, la plu­part des gens ont le même cli­ché en tête, ce­lui d’une créa­ture an­dro­gyne et sexy

Quand j’ai ren­con­tré Lou, ce qui était

le plus flip­pant c’était son T-shirt

Mi­ckey ! Tel­le­ment im­pro­bable par

rap­port à l’idée que je me fai­sais de lui !

im­mor­ta­li­sée par le pho­to­graphe Mick Rock sur la po­chette de l’al­bum Trans­for­mer, pro­duit par Da­vid Bo­wie. Une image gla­mour pour une époque gla­mour, des yeux lour­de­ment ma­quillés, le re­gard vague, et un tube, Walk on the Wild Side, qui a plus fait pour la promotion des su­per­stars wa­rho­liennes – Can­dy Dar­ling, Ja­ckie Cur­tis, Joe Dal­le­san­dro  – que n’im­porte quel film d’An­dy Wa­rhol lui­même. Mais quand j’ai ren­con­tré Lou, un an avant la sor­tie de cet al­bum, ce qui était le plus †ip­pant, c’était son T- shirt Mi­ckey, tel­le­ment im­pro­bable par rap­port à l’idée que je me fai­sais de lui !

Ha­bi­tant New York, j’avais en­ten­du par­ler du Vel­vet Un­der­ground, d’An­dy Wa­rhol et de leurs hap­pe­nings au Dom sur St. Mark’s Place, mais j’avoue que j’ai re­joint la fête sur le tard et que je n’ai réel­le­ment ac­cro­ché à leur mu­sique qu’au mo­ment de leur der­nier al­bum, le plus au­then­tique à mes yeux, Loa­ded. C’est l’époque où je com­men­çais à prendre au sé­rieux l’écri­ture de chan­sons et j’ai dû écou­ter Sweet Jane, Rock and Roll et New Age un nombre in­cal­cu­lable de fois. Lou était, à son in­su, ma source constante d’ins­pi­ra­tion. Il vous su—t d’écou­ter l’in­tro de Last of the Rock Stars, le pre­mier titre de mon pre­mier al­bum Aqua­show (1973), pour re­con­naître l’in†uence de la gui­tare ryth­mique de Lou, trop sou­vent més­es­ti­mée.

UN COUP DE FIL À MA MÈRE

Ren­con­trer Lou Reed était mon rêve et j’ai ¡ni par le croi­ser un soir de décembre1971 lors d’un concert de Mitch Ry­der au Go Go à New York. J’avais été in­vi­té par Dan­ny Fields, jour­na­liste, ma­na­ger, cadre d’une mai­son de disques et ac­teur in­con­tour­nable de la scène new-yor­kaise, que j’avais connu au Max’s Kan­sas City, épi­centre de la bran­chi­tude de l’époque. Lou Reed avait une ré­pu­ta­tion avant- gar­diste et sul­fu­reuse à ten­dance sado-ma­so qu’il de­vait aux titres du Vel­vet comme Ve­nus in Furs. Ima­gi­nez ce que ça pou­vait re­pré­sen­ter pour le ro­cker en herbe de 22ans que j’étais !

Alors quand je l’ai vu, avec son T- shirt Mi­ckey, pa­po­tant gen­ti­ment avec Dan­ny Fields, Dan­ny Gold­berg, Li­sa Robinson et d’autres poin­tures de l’industrie mu­si­cale, ça ne ca­drait pas trop avec son image du com­po­si­teur de He­roin. La seule chose que je me sou­viens lui avoir dite, quand Dan­ny nous a pré­sen­tés, c’est que j’étais de Long Is­land moi aus­si. « Pas pos­sible ?» me lan­ça- t-il, iro­nique.

Un an après, ce cher Paul Nel­son –au­jourd’hui dis­pa­ru et à qui je dois ma car­rière–, ami de Bob Dy­lan et cri­tique rock lé­gen­daire, alors di­rec­teur artistique chez Mer­cu­ry, m’a de­man­dé d’écrire le texte ac­com­pa­gnant la sor­tie de 1969  : The Vel­vet Un­der­ground Live, l’al­bum post­hume du groupe. Tout ce­la se pas­sait des mois avant que je ne com­mence l’en­re­gis­tre­ment d’ d’Aqua­show. En­core au­jourd’hui, il ar­rive que des fans m’ap­portent ce disque du Vel­vet avec mon texte «   It’s one hun­dred years from today...   » pour que je le dé­di­cace comme si c’était un des miens ! Paul avait fait pas­ser mon texte à Lou pour qu’il donne son ac­cord et, à en ju­ger par sa ré­ac­tion, Lou a dû l’ap­pré­cier parce que peu de temps après, il a ap­pe­lé ma mère et dis­cu­té lon­gue­ment avec elle, alors que je n’étais pas à la mai­son. À la ¡n de cette conver­sa­tion, ma mère lui a dit que ce coup de ¡l al­lait me mettre dans tous mes états. « Ah, pour­quoi ? – Parce qu’il vous admire beau­coup. – Comme tout le monde, non ?» avait conclu Lou. Quand Aqua­show est sor­ti, un jour­na­liste du New York Post a eu la bonne idée de de­man­der à Lou ce qu’il en pen­sait et ses com­men­taires en­thou­siastes ont été re­pro­duits un peu par­tout. D’un seul coup, je jouais au Mer­cer Arts Cen­ter, au Max’s Kan­sas City et à l’Aca­de­my of Mu­sic –où j’ai fait la pre­mière par­tie des New York Dolls qui étaient au top. Grâce aux Dolls, la scène mu­si­cale com­men­çait à bou­ger à New York (on y trou­vait même Kiss !) et quand Pat­ti Smith s’est lan­cée avec le gui­ta­riste Len­ny Kaye, on n’at­ten­dait plus qu’elle. J’ai as­sis­té avec mon bas­siste Er­nie Brooks à un de ses concerts à Bos­ton où on l’a re­gar­dée jouer de­vant une salle presque vide, elle était ma­gné­tique.

Lou et moi, on ve­nait donc tous les deux de Long Is­land –lui de Free­port, moi de Gar­den City– et nous avions en com­mun cet ac­cent par­ti­cu­lier, pas aus­si ru­gueux que ce­lui de nos voi­sins new-yor­kais mais avec une in­to­na­tion punk, adou­cie d’une note bour­geoise. Après ce coup de ¡l à ma mère, on est res­tés en contact et il ve­nait sou­vent à mes concerts au Max’s Kan­sas City et plus tard au Bot­tom Line ; il m’a pré­sen­té An­dy Wa­rhol (qui m’a de­man­dé un jour s’il pou­vait re­gar­der de près les bou­tons

de ma bra­guette), le pho­to­graphe Mick Rock et, plus im­por­tant, il m’a re­com­man­dé chez RCA Re­cords qui m’a si­gné pour cinq al­bums. L’idée était que Lou pro­dui­rait mon pre­mier disque chez RCA. Mais... di­sons que cer­tains obs­tacles se sont pré­sen­tés par­mi les­quels son bruyant al­bum Me­tal Ma­chine Mu­sic. Ce n’était vrai­ment pas le son que je re­cher­chais.

VORDONNANCES D’AMPHÉT’

ers le mi­lieu des an­nées1970, nous avions le même ma­na­ger : Den­nis Katz. Ses bu­reaux étaient si­tués dans la 59e Rue, près de chez Bloo­ming­dale’s. Lou ha­bi­tait un ap­par­te­ment pas loin de là et la pre­mière fois que je lui ai ren­du vi­site, ça m’a fait un choc: d’abord, il ne vi­vait pas down­town, à Soho, à Chel­sea ou dans le Vil­lage ; en­suite, son ap­par­te­ment était dé­nué de toute per­son­na­li­té, une sous-lo­ca­tion avec des croûtes aux murs. Et rien de tout ça ne sem­blait le dé­ran­ger. Il était plus in­té­res­sé par son en­re­gis­treur quatre pistes et ses ma­gné­tos à cas­settes. Il vi­vait avec Bar­ba­ra Hodes, une sty­liste exu­bé­rante qui était une des co­pines de mon ex-femme. Bar­ba­ra connais­sait tout le monde, de Lar­ry Rivers à Da­vid Bo­wie, et elle nous a em­me­nés voir le ma­na­ger des Who, Ch­ris Stamp, qui ha­bi­tait un très grand ap­par­te­ment très sombre en bas de la 5eAve­nue, sans rien au mur, rideaux ti­rés. Pour moi, c’était le pa­ra­dis !

As­sez vite, Bar­ba­ra est par­tie et le mys­té­rieux Ra­chel a em­mé­na­gé chez Lou ; c’était un tra­ves­ti... bien qu’à l’époque, il ait été di›cile de faire la diœérence entre un tra­ves­ti et... un bran­ché. J’ai pas­sé pas mal de temps avec Lou et Ra­chel, à traî­ner dans l’ap­par­te­ment en écou­tant les pre­miers bouts d’en­re­gis­tre­ment de Me­tal Ma­chine Mu­sic ou dans des clubs et des taxis. Ra­chel ne par­lait pas beau­coup, il pas­sait la ma­jeure par­tie de son temps à se re­ma­quiller et à chan­ger de te­nue, pen­dant que Lou était in­ta­ris­sable sur les gui­tares, les pé­dales d’eœets, les tech­niques d’en­re­gis­tre­ment et les écueils du bu­si­ness mu­si­cal. Il était ac­cro aux ins­tru­ments et vou­lait me convaincre d’ache­ter une gui­tare Les Paul Jr., je re­grette au­jourd’hui de ne pas l’avoir écou­té. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Lou était un énorme bos-

Son ap­par­te­ment était dé­nué de

toute per­son­na­li­té, une sous-lo­ca­tion

avec des croûtes aux murs. Et rien

de tout ce­la ne sem­blait le dé­ran­ger.

seur, tou­jours un projet en cours, et quand il s’est mis en tête de me pro­duire, il a écou­té en boucle toutes les ma­quettes de mes nou­velles chan­sons avec un en­thou­siasme et une at­ten­tion to­tales. Je me sou­viens d’un soir où il est ve­nu chez moi, dix pâ­tés de mai­sons plus haut. Ri­chard Sohl m’ac­com­pa­gnait sur mon pia­no élec­trique Wur­lit­zer, pen­dant que je chan­tais en jouant de la gui­tare. Lou a pris des notes. On est en­suite al­lés chez lui et on a conti­nué à tra­vailler jus­qu’à ce que je ne puisse plus chan­ter

mur­phy et, page de droite,

à New York, en 1975.

Ci- des­sus, Lou Reed avec el­liott

en com­pa­gnie d’An­dy Wa­rhol

(1) Lou Reed en concert

à Am­ster­dam en 1974.

(2) Avec Mick Jag­ger

et Da­vid Bo­wie, à Londres,

en 1973. (3) Avec son

ami, le tra­ves­ti Ra­chel.

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