« C’EST COMME SI ELLE PEI­GNAIT DES NOTES DE MU­SIQUE »

Ad­mi­ra­tive des oeuvres ex­pres­sion­nistes de Joan Mit­chell, Pat­ti Smith évoque leur pas­sion com­mune pour Glenn Gould, Ro­bert Map­ple­thorpe et Pa­ris, of course !

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CLÉ­MEN­TINE GOLD­SZAL

J« ’ai dé­cou­vert le tra­vail de à la n des an

Joan Mit­chell nées 1960, dans des livres sur les ex­pres­sion­nistes abs­traits. Dans les se­ven­ties, je suis de­ve­nue très amie avec , son ga­le­riste new-yor­kais, qui était un grand supRo­bert Miller por­ter des femmes peintres. Il était con­vain­cu – comme moi – que les femmes ont leur place au pan­théon des peintres, par­mi les hommes et non dans une ca­té­go­rie à part. À l’époque, et c’est en­core par­fois le cas au­jourd’hui, on les ap­pe­lait “la­dy pain­ters”. Il y a d’ailleurs une très belle bio­gra­phie qui s’ap­pelle Joan Mit­chell, la­dy pain­ter. Ima­gi­nez une bio de Ro­th­ko qui au­rait pour titre Mark Ro­th­ko, male pain­ter !

J’ai tou­jours été frap­pée par la force des pein­tures de Mit­chell. Elle a son propre vo­ca­bu­laire, un sens très sin­gu­lier de la cal­li­gra­phie. Elle ado­rait la poé­sie mais je crois que la qua­li­té par­ti­cu­lière de ses pein­tures vient de son amour de la mu­sique. On peut le sen­tir sur la toile, c’est comme si elle pei­gnait les notes. De la même ma­nière que l’on res­sent en re­gar­dant un

Char­lie Par­ker , ou que l’on en­tend en li­sant ...

Pol­lock Bach Ro­ber­to Bo­laño Quand j’ai lu 2666, je sen­tais qu’il écou­tait les Va­ria­tions Gold­berg jouées par . Moi aus­si, j’écoute Gould

Glenn Gould en écri­vant et j’ai re­con­nu cette éner­gie. Joan Mit­chell, elle, écou­tait du , beau­coup de ... Elle avait aus­si

Bee­tho­ven Mo­zart été pa­ti­neuse dans sa jeu­nesse avant de se consa­crer à 18 ans à la pein­ture. Mais elle est res­tée une ath­lète, et c’est très in­té­res­sant, unique même, une ath­lète qui est aus­si un peintre. Et un grand peintre ! On sent dans sa fa­çon de tra­vailler la ma­tière que son corps était to­nique, que sa co­or­di­na­tion était très ne, comme une pa­ti­neuse qui doit faire de dan­ge­reux sauts et sal­tos. Je par­tage aus­si avec elle son amour pour la France. Elle s’y est ins­tal­lée seule dans les an­nées 1950, ce qui était très té­mé­raire à l’époque. Je suis sûre que la lu­mière de Pa­ris et de la cam­pagne fran­çaise a in ltré son tra­vail. Quand j’étais jeune, tous les che­mins me­naient à Pa­ris : , , , la poé­sie

Go­dard Bres­son Coc­teau fran­çaise, l’ar­chi­tec­ture, les ate­liers de , de ...

Bran­cu­si Mo­di­glia­ni Et les éditions Gal­li­mard, bien sûr. À 20 ans, j’avais un exem­plaire de L’Étran­ger de , que j’avais rap­por­té de Pa­ris.

Ca­mus Je me sou­viens l’avoir mon­tré à en lui

Ro­bert Map­ple­thorpe di­sant : “Un jour, je se­rai pu­bliée chez Gal­li­mard.” C’était il y a qua­rante- sept ans. Au­jourd’hui, mon livre Gla­neurs de rêves vient de sor­tir chez eux, et j’en suis si ère.

Ro­bert Miller m’a ap­pris beau­coup de choses sur Mit­chell, et j’ai lu sur elle après sa mort, en 1992. Quand les ar­tistes sont vi­vants, je ne me sens pas au­to­ri­sée à en­quê­ter sur eux. Mais quand j’ai dé­ci­dé de lui consa­crer un hom­mage dans le cadre des 30 ans de la Fon­da­tion Car­tier, en sep­tembre der­nier, je me suis mise à lire des lettres, des ci­ta­tions, des bio­gra­phies... Je pré­fère dé­cou­vrir les ar­tistes en prio­ri­té par leur art, plu­tôt qu’à tra­vers les ra­gots ou les on- dit sur leur vie pri­vée. Je n’ai ja­mais cher­ché à la ren­con­trer mais j’ima­gine que nous au­rions pu nous croi­ser, à un mo­ment. J’ai quit­té la vie pu­blique en 1979 pour par­tir éle­ver mes en­fants dans le Mi­chi­gan ; je n’étais plus so­cia­le­ment im­pli­quée dans la scène artistique, et quand je suis re­ve­nue à New York, elle était morte. Ro­bert Map­ple­thorpe l’a pho­to­gra­phiée en 1988. Elle était en train de mou­rir du can­cer, et peut- être lui en avait- elle tou­ché quelques mots. Je sais seu­le­ment que juste avant de prendre la pho­to, Ro­bert lui a con é qu’il avait le si­da, et on peut voir la com­pas­sion dans ses yeux ; elle se lit sur son vi­sage. Elle est morte à l’âge que j’ai au­jourd’hui. Quand je re­garde cette pho­to, ça me brise le coeur, moi qui es­père en­core vivre de longues an­nées et me­ner à bien de nom­breux pro­jets ! Je sais à quel point Ro­bert a souªert car il avait tant à ac­com­plir ; ad­mettre que sa vie touche à sa n doit être atro­ce­ment dou­lou­reux. » —

La chan­teuse

Pat­ti Smith,

fan ab­so­lue

de la peintre

Joan Mit­chell

(à gauche).

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