IOU­KOS

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair Flashback -

Mal­gré son pas­se­port fran­çais, l’as­cen­dance ira­nienne de la jeune femme im­pose de longues vé­ri­fi­ca­tions. Son hô­tel, ses re­la­tions en Is­raël, ses adresses à Pa­ris sont pas­sés en re­vue, les mêmes ques­tions lui sont po­sées quatre fois. « C’était pé­nible mais ça ne m’a pas vrai­ment dé­ran­gée », re­la­ti­vise- t- elle au­jourd’hui. À cha­cune de ses ar­ri­vées en Is­raël, le même trai­te­ment lui se­ra ré­ser­vé.

De­puis son exil for­cé, Du­bov s’est re­con­ver­ti dans la viticulture. Il pos­sède une grande pro­prié­té et un do­ber­man dont les gro­gne­ments in­quiètent les avo­cats. Nevz­line, lui, ré­side dans une vil­la d’une ban­lieue hup­pée de la ca­pi­tale en­tou­rée de hauts murs. En 2008, après qu’un tri­bu­nal russe l’eut condam­né par contu­mace pour une sé­rie de meurtres qu’il a tou­jours niés, il a dé­cla­ré pu­bli­que­ment qu’il avait « peur pour [lui] et ses en­fants ». Son phy­sique ave­nant de quin­qua­gé­naire aux yeux clairs ap­pa­raît ré­gu­liè­re­ment dans la presse, d’au­tant qu’il s’in­ves­tit dans des oeuvres de cha­ri­té, fi­nance le Mu­sée de la Dia­spo­ra et a ra­che­té 20 % du quo­ti­dien tra­vailliste Haa­retz. Du­bov et lui conviennent avec leurs avo­cats qu’ils di­vul­gue­ront sans bar­gui­gner de­vant les ar­bitres les dé­tails de leurs for­tunes res­pec­tives.

Au mois de no­vembre 2011, Yas Ba­ni­fa­te­mi part pour une autre mis­sion confi­den­tielle, cette fois en Fin­lande. L’ob­jet de ce déplacement est de re­cueillir sur place la dé­po­si­tion d’un autre té­moin ca­pi­tal et d’en rap­por­ter l’en­re­gis­tre­ment vi­déo. L’homme s’ap­pelle Iou­ri Schmidt. Ami de l’an­cien dis­si­dent An­dreï Sa­kha­rov, il est connu en Rus­sie pour avoir été le porte-pa­role de la fa­mille de Ga­li­na Sta­ro­voï­to­va, dé­pu­tée et mi­li­tante des droits de l’homme as­sas­si­née en 1998. En 2004 et 2005, il a été le prin­ci­pal avo­cat de Mi­khaïl Kho­dor­kovs­ki. Il vit à Saint-Pé­ters­bourg, d’où un fer­ry l’a conduit à Hel­sin­ki sans at­ti­rer l’at­ten­tion des po­li­ciers russes qui le sur­veillent. Comme dans un ro­man d’es­pion­nage, l’avo­cate le re­trouve dans un grand hô­tel de la ville, où une suite a été ré­ser­vée. Elle est ac­com­pa­gnée de deux col­la­bo­ra­trices dont l’une, qui parle cou­ram­ment russe, ser­vi­ra d’in­ter­prète.

Schmidt ne s’est pas fait prier pour té­moi­gner, mal­gré les ré­tor­sions aux­quelles il s’ex­pose dans son pays. Pour lui, la me­nace prin­ci­pale n’est pas là. At­teint d’un can­cer de la gorge, il re­doute de ne pas pou­voir te­nir jus­qu’au pro­cès. Aus­si a-t-il dé­ci­dé d’ef­fec­tuer sa dé­po­si­tion de­vant une ca­mé­ra. Pas­sion­née de pho­to et de ci­né­ma de­puis l’ado­les­cence, Yas a ache­té elle-même l’ap­pa­reil à Pa­ris – « Un Pa­na­so­nic, pré­cise- t- elle ; le mo­dèle de qua­li­té pro­fes­sion­nelle le moins en­com­brant qui soit, grand comme une main, aus­si peu in­ti­mi­dant que pos­sible. » La ca­mé­ra est po­sée sur un pied, le té­moin, équi­pé d’un mi­cro. La veille de son dé­part, Yas a pro­cé­dé à quelques es­sais. « Je sa­vais que la ques­tion du fond et de la lu­mière était es­sen­tielle pour que les images soient bonnes », ex­plique- t- elle. Or le jour ve­nu, le so­leil de l’hiver fin­lan­dais est aveu­glant : « Nous avons dû fer­mer les rideaux, ce qui a don­né une am­biance en­core plus so­len­nelle que pré­vu. »

Iou­ri Schmidt est très af­fai­bli mais il tient à se mon­trer im­pec­cable. Il a em­por­té dans un sac son plus beau cos­tume et l’a re­vê­tu pour le tour­nage. Une seule prise est né­ces­saire. Elle dure dix mi­nutes. Vi­si­ble­ment amai­gri, les joues creu­sées, l’air in­quiet, cet homme de 72 ans à la dic­tion par­faite parle sans lire de notes. Sa voix ne tra­hit au­cune hé­si­ta­tion. Il se sou­vient du pro­cès de Kho­dor­kovs­ki en Rus­sie, huit ans plus tôt, au cours du­quel il as­sis­tait l’oli­garque. « Nous n’avions au­cune arme pour nous dé­fendre. Tous les do­cu­ments dont nous vou­lions nous ser­vir ont été sai­sis par la justice au siège de Iou­kos. Leur ac­cès nous a été re­fu­sé. Quand, fi­na­le­ment, nous avons pu pro­duire des co­pies, elles ont été écar­tées par

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