RIO-PA­RIS

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair Flashback -

L’A330 se pi­lote main­te­nant de fa­çon ma­nuelle. C’est la ré­ponse lo­gique four­nie par la ma­chine. L’avion est stable. Il avance tout droit sans ca­brer ni vers le haut ni vers le bas. La puis­sance est par­fai­te­ment pro­gram­mée pour un tran­quille Mach 0,8. Les tur­bu­lences sont si faibles que l’on pour­rait presque mar­cher sur les ailes. Hor­mis un lé­ger pro­blème d’al­ti­mètre, seul l’in­di­ca­teur de vi­tesse pose pro­blème. Mais il n’al­tère pas la vi­tesse. Pas de si­tua­tion cri­tique. Cet épi­sode de­vrait res­ter un non- évé­ne­ment et pas­ser ra­pi­de­ment. Les pi­lotes ont le contrôle de l’ap­pa­reil : s’ils se conten­taient de ne rien tou­cher, ils agi­raient exac­te­ment comme il faut.

Dans un pre­mier temps, l’équi­page ne com­prend qu’une chose : le pi­lote au­to­ma­tique est dé­con­nec­té. Les lé­gères tur­bu­lences font dou­ce­ment pen­cher l’ap­pa­reil. Sur sa droite, Bo­nin at­trape une ma­nette sem­blable à un joys­tick de jeux vi­déo. « J’ai les com­mandes », dit-il. Ro­bert ré­pond : « D’ac­cord. » Une alarme dite « C- chord » sonne parce que l’al­ti­mètre n’in­dique plus 35 000 pieds. Il est pro­bable que Pierre-Cé­dric Bo­nin serre son manche beau­coup trop fort : l’en­re­gis­treur de don­nées de vol mon­tre­ra que le pi­lote le ma­nie sans sou­plesse avec des mou­ve­ments trop brusques, comme un conduc­teur de voi­ture en proie à la pa­nique. L’avion balance de droite à gauche. Peut- être est- ce dû à l’in­ex­pé­rience de Bo­nin en mode al­ter­nate law, no­tam­ment à haute al­ti­tude. Peut- être se­rait-il moins ten­du et pi­lo­te­rait-il avec plus de sou­plesse s’il avait plus de pra­tique.

Le jeune Bo­nin tire son manche vers l’ar­rière. C’est peut- être une ré­ac­tion aux mau­vaises in­di­ca­tions four­nies par l’al­ti­mètre. Bo­nin in­siste avec bru­ta­li­té sur le manche. L’en­quê­teur Alain Bouillard com­pa­re­ra cette ré­ac­tion à une po­si­tion foe­tale de ré­flexe. L’avion ré­agit en se ca­brant vers le haut dans une as­cen­sion in­te­nable, perd de la vi­tesse et ac­croît son angle d’at­taque. (Se­lon le rap­port de contre- ex­per­tise de­man­dé par Air­bus et ver­sé au dos­sier ju­di­ciaire en avril 2014, la ré­ac­tion de l’équi­page au­rait été « in­ap­pro­priée » après « la perte mo­men­ta­née des in­di­ca­tions de vi­tesse ». Air France, qui conteste ces conclu­sions, a dé­po­sé un re­cours afin que cette ex­per­tise soit dé­cla­rée nulle.)

Bo­nin a pris les com­mandes de­puis six se­condes quand une brève alarme de dé­cro­chage s’en­clenche. Une voix syn­thé­tique et mas­cu­line an­nonce : « Stall » – dé­cro­chage. Puis de nou­veau la C- chord. Ro­bert : « Qu’est- ce que c’est que ça ? » La voix ré­pète : « Stall. » Et en­core C- chord. Au­cun des deux pi­lotes ne ré­agit à ces alertes. L’angle d’at­taque de l’avion s’est ac­cru de cinq de­grés, les ailes se main­tiennent, il est en­core temps de ré­agir aux alertes. « On n’a pas une bonne an­nonce de... de vi­tesse », s’in­quiète Bo­nin. Son co­pi­lote confirme : « On a per­du les vi­tesses, alors. »

DANS LE COCK­PIT, UNE FORTE VOIX SYN­THÉ­TIQUE AN­NONCE « STALL » (ON DÉ­CROCHE).

Si les deux hommes avaient com­pris que les sondes ne fonc­tion­naient plus, le pro­blème au­rait été ré­glé. Les pi­lotes ont ré­agi as­sez vite, en onze se­condes. L’in­cli­nai­son du nez de l’avion at­teint onze de­grés. Un chiffre éle­vé en haute al­ti­tude mais pas ex­ces­sif. Bo­nin de­vrait dé­sor­mais abais­ser le nez de l’avion à un ni­veau nor­mal (à peu près au ni­veau de la ligne d’ho­ri­zon) et ne plus s’oc­cu­per des gaz. L’ap­pa­reil re­trou­ve­rait alors sa po­si­tion et sa vi­tesse d’ori­gine, même si les écrans ne fonc­tionnent plus. Mais Bo­nin s’obs­tine à ti­rer sur le manche de ma­nière sac­ca­dée : le nez de l’avion monte en­core. Le co­pi­lote vise- t-il un ciel plus calme qu’il ima­gine au- des­sus des orages ? A- t-il en tête la pro­cé­dure « vi­tesse er­ro­née » pré­vue pour les al­ti­tudes plus basses, qui re­quiert de mon­ter à grande puis­sance ? Pense- t-il que l’avion va trop vite ? L’en­quête en­vi­sa­ge­ra cette hy­po­thèse. Mais si c’était le cas : pour­quoi ? Même si Bo­nin n’a pas en­ten­du l’alarme de dé­cro­chage, le nez est haut et la puis­sance dis­po­nible faible. Avec ou sans in­di­ca­tions fiables, vo­ler à grande vi­tesse dans ces condi­tions est phy­si­que­ment im­pos­sible. Un in­gé­nieur che­vron­né de Boeing, lui-même pi­lote ci­vil, m’a dit : « Il n’y a pas de mau­vais pi­lotes ; il y a des pi­lotes nor­maux qui ont des mau­vais jours. » C’est le prin­cipe qui, se­lon lui, dicte la concep­tion des cock­pits de Boeing. Mais qu’est- ce qu’un pi­lote nor­mal ?

Da­vid Ro­bert, à gauche de Bo­nin, l’est sans doute. Après avoir confir­mé que les in­di­ca­teurs de vi­tesse ne fonc­tion­naient plus, il se met à lire à voix haute les in­for­ma­tions don­nées par l’écran. Il sug­gère de prendre des me­sures. Sa ré­ac­tion n’est pas ap­pro­priée mais elle conduit Bo­nin à débloquer la li­mite des gaz. Les mo­teurs tournent alors à plein ré­gime. Ro­bert dit : Al­ter­nate law. Pro­tec­tions lost [perte des pro­tec­tions]. Ce­ci, au moins, est per­ti­nent. Cette ex­pres­sion si­gni­fie qu’il peut y avoir dé­cro­chage et que les alarmes doivent être prises en compte. Il n’est pas cer­tain que Ro­bert ait conscience des mots qu’il pro­nonce, ni que Bo­nin les en­tende. Vingt se­condes ont pas­sé de­puis la perte des in­di­ca­tions de vi­tesse. L’avion grimpe à 36 000 pieds et perd de la vi­tesse. Le nez s’élève à douze de­grés. Ro­bert re­vient aux in­di­ca­tions de vol : « Fais at­ten­tion à ta vi­tesse ! Fais at­ten­tion à ta vi­tesse ! » Il veut pro­ba­ble­ment par­ler de l’in­cli­nai­son puisque les in­di­ca­teurs de vi­tesse res­tent, de toute évi­dence, blo­qués. Bo­nin a peut- être com­pris : « OK, OK, je re­des­cends. » Il abaisse le nez mais d’un de­mi- de­gré seu­le­ment. L’avion conti­nue son as­cen­sion. Ro­bert : « Tu sta­bi­lises ! » Bo­nin : « Ouais ! » Ro­bert montre un in­di­ca­teur : « Tu re­des­cends ! » Puis : « On est en train de mon­ter se­lon lui ! Se­lon les trois [in­di­ca­teurs], tu montes, donc tu re­des­cends ! » Bo­nin : « D’ac­cord. »

Le pro­blème n’est pas le sys­tème de contrôle des Air­bus, tant cri­ti­qué par Boeing : dans la concep­tion du cock­pit, les deux manches, in­dé­pen­dants l’un de l’autre, ne fonc­tionnent pas à l’unis­son. Quand le pi­lote aux com­mandes

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