Dans L’ombre de Ku­brick

Fille et mar­tyre

Vanity Fair (France) - - La Une -

« Stan­ley ai­mait SeS troiS filleS (...) mais vi­vian était comme sa muse. »

Un an­cien col­la­bo­ra­teur du ci­néaste

Une pluie gla­ciale tombe de­puis le dé­but de la ma­ti­née. À Dal­las, en ce 22 no­vembre 2013, au croi­se­ment de Dea­ley Pla­za et d’Elm Street, les cé­ré­mo­nies du cin­quan­tième an­ni­ver­saire de l’as­sas­si­nat du pré­sident Ken­ne­dy touchent à leur fin. La po­lice reste sur le qui­vive. À bonne dis­tance des tri­bunes, une foule de ma­ni­fes­tants clame son désac­cord avec la ver­sion of­fi­cielle de la mort de JFK. Les ban­de­roles s’agitent : « La CIA a tué Ken­ne­dy », « Stop au tra­ves­tis­se­ment de la vé­ri­té », « Pro­té­geons la li­ber­té d’ex­pres­sion ». En tête de cor­tège, mé­ga­phone au poing, le Texan Alex Jones, fervent dé­fen­seur des théo­ries du com­plot s’échauffe : , « Si vous, peuple amé­ri­cain, les lais­sez im­po­ser leurs men­songes sans pro­tes­ter, ce pays de­vien­dra une nouvelle Co­rée du Nord. Et le Nou­vel Ordre Mon­dial triom­phe­ra ! » Après une der­nière pique contre les forces de l’ordre, il donne la pa­role à une ma­ni­fes­tante d’une cin­quan­taine d’an­nées, che­veux au­burn et yeux cer­nés. Elle se pré­sente en re­gar­dant la ca­mé­ra bien en face, un ti­mide sou­rire aux lèvres : « Bon­jour, je vis ici à Dal­las, mon nom est Vi­vian Ku­brick, mon père était Stan­ley Ku­brick. J’ai ap­pris très tôt grâce à lui qu’il fal­lait se battre pour les idées aux­quelles on croit. » Elle ex­plique en quoi la dé­fense du pre­mier amen­de­ment de la Consti­tu­tion (sur la li­ber­té d’ex­pres­sion) est pri­mor­diale à ses yeux. Et dit pour­suivre, à tra­vers son ac­ti­visme po­li­tique, l’oeuvre de son père, qui de Doc­teur Fo­la­mour (1964) à Orange mé­ca­nique (1971), n’a ja­mais ces­sé de dé­non­cer la ma­ni­pu­la­tion de l’hu­ma­ni­té par des élites ma­lé­fiques. Au terme d’un dis­cours de plus de vingt mi­nutes, Vi­vian, 54 ans, en­gage ses com­pa­triotes à mi­li­ter contre toutes les formes de ty­ran­nie afin que l’his­toire ne se ré­pète pas. Son idole, cla­met- elle, est Ed­ward Snow­den. Et tous ceux qui, à l’ins­tar d’Alex Jones, cherchent à ré­vé­ler la vraie na­ture de nos di­ri­geants.

En 2009, Alex Jones, ani­ma­teur de ra­dio à Aus­tin (Texas) avait lan­cé dans son émis­sion une ru­meur se­lon la­quelle Stan­ley Ku­brick au­rait été as­sas­si­né par les « Il­lu­mi­na­ti » : il au­rait dé­voi­lé leurs ri­tuels se­crets dans son der­nier film, Eyes Wide Shut, sor­ti l’an­née de sa dis­pa­ri­tion en 1999. Pour beau­coup, l’ap­pa­ri­tion de la fille du ci­néaste au cô­té d’Alex Jones est un choc. La toile s’af­fole. La vi­déo du speech de Vi­vian Ku­brick cir­cule à vi­tesse grand V sur les ré­seaux so­ciaux et sus­cite des com­men­taires en ra­fale. Quelques in­ter­nautes ap­plau­dissent son dis­cours, d’autres se disent ef­fon­drés par la pau­vre­té de ses ar­gu­ments et s’in­ter­rogent même sur sa san­té men­tale. Mais la ques­tion semble ailleurs. Pour­quoi la fille Ku­brick, qui avait dis­pa­ru de l’es­pace pu­blic de­puis plus de dix ans, ré­ap­pa­raît- elle au grand jour ? Et pour­quoi à Dal­las ? Est- elle en­core aux mains de la scien­to­lo­gie dont elle est de­ve­nue une dis­crète adepte dans les an­nées 1990 ? Sa fa­mille elle-même n’en sait rien. Tous les ponts sont brû­lés de­puis long­temps. Dans un bref mail, Ch­ris­tiane Ku­brick, la veuve du ci­néaste, m’ex­plique qu’elle a dé­cou­vert les images de sa fille en même temps que le monde en­tier : « J’ai été sur­prise de voir Vi­vian par­ler au cô­té de cet homme. Je ne peux tou­jours pas la joindre, ni par cour­riel, ni par té­lé­phone. Elle ne veut avoir au­cun contact nous. » Ka­tha­ri­na, de­mi-soeur de Vi­vian et fille adop­tive du réa­li­sa­teur, est sur­prise, elle aus­si. Elle tombe des nues quand je lui fais en­tendre les dé­cla­ra­tions d’Alex Jones sur l’as­sas­si­nat de Ku­brick : « C’est le plus grand ra­mas­sis d’âne­ries que j’aie ja­mais en­ten­du. Com­ment peut-il avan­cer des choses pa­reilles sans être aus­si­tôt contre­dit ? Vi­vian ne peut pas croire une chose aus­si énorme. Tout ça est tel­le­ment dé­pri­mant... S’il était en­core là, pa­pa au­rait sans doute pu l’ai­der. Il avait le pou­voir de ré­soudre tous les pro­blèmes. »

voix off et dé­ca­pi­ta­tion

Pen­dant près de trente ans, Vi­vian et son père ont par­ta­gé une com­pli­ci­té unique. Dans la vie comme dans le tra­vail. La jo­lie jeune fille, au ca­rac­tère aus­si trem­pé et fan­tasque que ce­lui de son père, a long­temps rê­vé de de­ve­nir ci­néaste et s’est fait une place sur les films de Ku­brick. Jus­qu’à ce qu’une crise vio­lente les éloigne l’un de l’autre et qu’elle fi­nisse par lui échap­per à lui aus­si. La cause de cette rup­ture est long­temps res­tée l’un des se­crets les mieux gar­dés du clan Ku­brick. « La fa­mille est l’uni­té la plus pri­mi­tive, la plus vis­cé­rale de la so­cié­té », di­sait le ci­néaste qui pro­té­geait les siens, à bonne dis- tance de la so­cié­té des hommes, dans son vaste ma­noir an­glais du Hert­ford­shire. Rien ne fil­trait. La route la plus proche était à 500 mètres. Re­mon­ter le fil de l’his­toire sin­gu­lière qui unis­sait Stan­ley Ku­brick à sa fille Vi­vian, en éclai­rer les zones d’ombre, se ré­vèle une tâche par­ti­cu­liè­re­ment ar­due.

La pre­mière ré­ac­tion de Ka­tha­ri­na Ku­brick est d’op­po­ser ses ques­tions aux miennes : « Est-il vrai­ment né­ces­saire d’écrire à son su­jet, s’agace- t- elle. Qui ce­la va- t-il in­té­res­ser ? Vous avez

cer­tai­ne­ment mieux à faire. » Vi­vian, elle, ne donne suite à au­cune de­mande d’en­tre­tien. Et, par­mi ceux qui ont connu le père et la fille, beau­coup re­fusent de ré­pondre. Ou le font de ma­nière ano­nyme, comme si la pa­ra­noïa était de mise quand on aborde les Ku­brick : « Stan­ley ai­mait ses trois filles, Ka­tha­ri­na, Anya et Vi­vian, avance un an­cien col­la­bo­ra­teur très proche du ci­néaste. Mais sans vou­loir faire in­jure aux deux autres, Vi­vian était comme sa muse. Il a vu très tôt à quel point elle lui res­sem­blait. Leur re­la­tion n’était pas très dif­fé­rente de celle de bien des pères pos­ses­sifs avec leur fille. Mais quand vous vous re­trou­vez en pré­sence d’un homme aus­si hors norme que Stan­ley et d’une forte per­son­na­li­té comme Vi­vian, ha­bi­tés par les mêmes dé­mons, les choses peuvent vite par­tir en tou­pie. »

Stan­ley Ku­brick fait en­trer sa très jeune « muse » dans l’his­toire du ci­né­ma alors qu’elle n’a en­core que six ans. Dans 2001, l’Odys­sée de l’es­pace (1968), il lui offre le rôle d’une fillette sur­nom­mée Squirt que son père ap­pelle, par vi­sio­phone, de­puis une sta­tion spa­tiale. « Tu veux quelque chose de spé­cial pour ton an­ni­ver­saire ? » lui de­mande- t-il en la voyant ap­pa­raître sur son écran. La ga­mine marque une pause avant de ré­pondre : « Un ga­la­go » (un petit lé­mu­rien). Longue d’une mi­nute et de­mie, cette tendre scène est l’une des plus cé­lèbres de 2001, le film qui ré­vo­lu­tion­na le ci­né­ma de science-fic­tion. Ceux qui dis­sèquent mi­nu­tieu­se­ment l’uni­vers du ci­néaste de­puis des dé­cen­nies y voient l’ex­pres­sion simple et par­faite du lien entre le réa­li­sa­teur et sa fille ca­dette. « Re­gar­dez bien l’image de Vi­vian dans le vi­sio­phone, dit Vincent LoB­rut­to, au­teur d’une bio­gra­phie très com­plète du ci­néaste. Le cadre bouge un peu, alors qu’il s’agit d’une image fil­mée par or­di­na­teur. Vi­vian se tor­tille sur son siège, et on sent que la ca­mé­ra est te­nue par quel­qu’un pro­cé­dant à de dis­crets re­ca­drages afin qu’elle ne sorte pas du champ. En temps nor­mal, Ku­brick n’au­rait ja­mais to­lé­ré ce tâ­ton­ne­ment. S’il a pas­sé outre, c’est qu’il la fil­mait sans doute lui-même et que sa ten­dresse pour sa fille lui a fait ou­blier la ri­gueur tech­nique. Cette scène est la meilleure ré­ponse à tous ceux qui le trai­taient de per­fec­tion­niste froid et cé­ré­bral. »

Con­trai­re­ment à ses deux soeurs, Vi­vian ne se s’est ja­mais ma­riée et n’a pas fon­dé de fa­mille. Dès l’ado­les­cence pour­tant, elle at­tire les gar­çons. Une de ses amou­rettes, sur le tour­nage de Bar­ry Lyn­don (1975), au­ra d’ailleurs des consé­quences sur la forme même du film. À l’ori­gine, le scé­na­rio pré­voit que le pro­ta­go­niste joué par Ryan O’Neal ra­conte son his­toire en voix off, comme dans le ro­man de William Tha­cke­ray. Mais, à la der­nière mi­nute, Ku­brick ré­écrit le com­men­taire à la troi­sième per­sonne pour un nar­ra­teur dés­in­car­né. La fille de Ryan O’Neal, Ta­tum, de trois ans la ca­dette de Vi­vian, ex­plique les rai­sons de ce chan­ge­ment dans son au­to­bio­gra­phie, A Pa­per Life (2005) : « Mon père en­sor­ce­lait la plu­part des femmes qu’il croi­sait, écrit- elle. Une ga­mine de treize ans comme Vi­vian ne pou­vait que tom­ber amou­reuse de lui et c’est ce qui est ar­ri­vé. (...) Je suis sûre qu’il n’y a ja­mais rien eu de sexuel entre eux mais l’af­fec­tion qu’elle lui por­tait l’a en­cou­ra­gé à lui faire du charme. Quand Vi­vian est al­lée dire à Stan­ley que mon père flir­tait avec elle, ils se sont vio­lem­ment dis­pu­tés et Stan­ley a aban­don­né l’idée de lui confier la nar­ra­tion de Bar­ry Lyn­don. » En­core au­jourd’hui, la fa­mille Ku­brick ne semble pas te­nir Ryan O’Neal en haute es­time. Le jour­na­liste Jon Ron­son, que la veuve du ci­néaste, Ch­ris­tiane, a au­to­ri­sé à fouiller dans les ar­chives de son ma­ri pour un do­cu­men­taire post­hume, tombe, un jour, sur une tête dé­ca­pi­tée, fa­bri­quée pour une scène non tour­née de Full Me­tal Ja­cket. « J’ai trou­vé une tête dans un car­ton », lui an­nonce- t-il. « Ça doit être celle de Ryan O’Neal ! », ré­plique- t- elle. Pe­ter Bog­da­no­vich, réa­li­sa­teur de trois films avec l’ac­teur de Bar­ry Lyn­don, ré­vèle l’iro­nie ul­time de l’his­toire : « Les filles de Ku­brick ado­raient un film que j’avais tour­né avec Ryan en 1972, On s’fait la va­lise, doc­teur ? Ce sont elles qui avaient fait pres­sion sur Stan­ley pour qu’il l’en­gage. Les deux pas­sions de Stan­ley – le ci­né­ma et la fa­mille – étaient in­ex­tri­ca­ble­ment liées. »

ta­rots di­vi­na­toires

Pen­dant le tour­nage de Shi­ning (1980), le film sui­vant, la re­la­tion entre Vi­vian et son père gagne en­core en in­ten­si­té. Au mo­ment de la mise en pro­duc­tion, en 1978, la jeune fille est âgée de 17 ans et semble bien dé­ci­dée à vo­ler de ses propres ailes et à quit­ter le do­mi­cile fa­mi­lial. Pour re­pous­ser l’échéance et la gar­der près de lui, Ku­brick lui pro­pose de réa­li­ser un do­cu­men­taire sur le tour­nage. Une pro­po­si­tion qui ne se re­fuse pas. Mal­gré la fas­ci­na­tion qu’il exerce, per­sonne n’a en­core pu suivre le ci­néaste au tra­vail sur la to­ta­li­té d’un film. Pen­dant plus d’un an, Vi­vian ar­pente les cou­lisses et le plateau, avec une ca­mé­ra 16 mm que lui a of­ferte son père. Elle se glisse par­tout, jusque dans les re­coins où les ac­teurs sniffent de la co­caïne. Dans la grande scène où Jack Ni­chol­son ren­contre les fan­tômes au bar de l’Over­look Ho­tel, on l’aper­çoit même en fi­gu­rante as­sise sur un ca­na­pé. Elle ac­cu­mule plus de cin­quante heures de rushes, des ki­lo­mètres de pel­li­cule. Ku­brick, qui n’a pas le temps de l’ai­der à as­sem­bler le do­cu­men­taire, en­rôle un mon­teur de la té­lé­vi­sion an­glaise, Gor­don Stain­forth, pour lui prê­ter main-forte. L’ac­cueil de la jeune fille est plu­tôt gla­cial, mais le jeune homme est pré­ve­nu. On lui a dit que « Vi­vian était un peu dif­fi­cile, comme son père, et qu’elle n’en fe­rait qu’à sa tête ». La pas­sion de Stain­forth pour l’al­pi­nisme lui a ap­pris à n’avoir peur de rien. Sous ses al­lures de col­lé­gien, il cache des nerfs d’acier. Il en au­ra be­soin, car le mon­tage de Ma­king The Shi­ning se ré­vèle aus­si éprou­vant que l’as­cen­sion d’un pic al­pin. « Vi­vian m’est tout de suite ap­pa­rue comme une jeune fille brillante, confie- t-il, on sen­tait qu’elle était su­jette à des sautes d’hu­meur

vi­vian et ses soeurs Au centre, l’ac­trice et com­po­si­trice en­tou­rée d’Anya (à gauche) et de Ka­tha­ri­na (à droite).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.