Ca­deau

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair / Enquête -

Londres, il était là, en cou­lisses, pour mon pre­mier Olym­pia. Et quand j’étais sif­flée, il me di­sait : “Vas-y ché­rie, tu les em­merdes.” Lui, il me trai­tait comme une ar­tiste, pas comme une pe­tite fille. Il m’a don­né la sen­sa­tion d’être un roc. » Ce jour-là, à La Clo­se­rie, Ro­da, qui des­si­nait tou­jours, es­quisse à l’encre noire le pro­fil de sa pro­té­gée. Puis il l’em­brasse, la re­garde s’éloi­gner dans la nuit. « Une double pu­ni­tion, chef », com­mande-t-il au ser­veur.

Ilais­ser une trace

l meurt quatre jours plus tard, le 28 mai 2004, à 62 ans, d’un ac­ci­dent vas­cu­laire cé­ré­bral. Le soir même, ses fils ap­pellent Char­lotte Sil­ve­ra pour ré­cu­pé­rer les images de son film. Elle a conser­vé le sy­nop­sis an­no­té de la main d’Étienne, des di­zaines d’heures d’en­re­gis­tre­ment et ces images où il confesse vou­loir « lais­ser une trace ». Peu avant sa dis­pa­ri­tion, le pa­ro­lier pas­sait beau­coup de temps à Per­pi­gnan où il vou­lait construire une fon­da­tion pour ex­po­ser les oeuvres de Na­dine et faire vivre la culture catalane. La ci­néaste est aba­sour­die. Elle est priée de ne pas as­sis­ter aux ob­sèques, comme la plu­part des amis qui se réunissent alors spon­ta­né­ment à La Clo­se­rie, au­tour de la chan­teuse Da­ni, Phi­lippe Sol­lers, Guillaume Durand, Jean-Claude Pe­tit, Jean Fauque, le pa­ro­lier d’Alain Ba­shung... Re­naud, brouillé avec Étienne de­puis un voyage sur le Nil où le pa­ro­lier lui avait lais­sé quelques dettes, sur­git : « Pu­tain, c’était mon pote quand même. Pour­quoi per­sonne ne veut dire où il est en­ter­ré ? » Nu­ma et Vla­di­mir Ro­da-Gil font sa­voir que leur père ne vou­lait au­cun hom­mage. Ils re­fusent aus­si la pré­sence de leur de­mi-soeur Al­ma-Louisa, alors âgée de 5 ans, ain­si que celle de sa mère avec qui, dé­sor­mais, ils cor­res­pon­dront ex­clu­si­ve­ment par avo­cat. Ain­si l’un des plus grands pa­ro­liers fran­çais, sa­lué au jour­nal té­lé­vi­sé, est in­hu­mé en tout pe­tit co­mi­té, au ci­me­tière du Mont­par­nasse, au cô­té de sa femme, Na­dine. Sur la tombe, ni fleurs ni cou­ronnes, pas même une plaque. « Je pen­sais que c’était ter­ri­ble­ment in­juste, se rap­pelle Anne Hi­dal­go. Étienne, qui fait par­tie du pa­tri­moine cultu­rel de la France, au­rait mé­ri­té une foule im­mense. J’ai es­sayé de le faire en­tendre à ses en­fants. » L’élue so­cia­liste, en larmes, est la seule per­son­na­li­té ad­mise à la cé­ré­mo­nie – avec Ber­trand De­la­noë – puisque la mai­rie de Pa­ris a of­fert le cer­cueil. Elle au­rait vou­lu dis­cou­rir sur ce « grand frère » d’ori­gine mo­deste, comme elle, han­té par l’exil et le fran­quisme. Elle au­rait aus­si vou­lu don­ner son nom à une école. Le re­mer­cier de ses com­bats, de sa pré­sence à tous ses mee­tings, de ses mots justes pro­non­cés en­core deux mois avant sa mort, à l’Hô­tel de ville, contre les at­ten­tats de Ma­drid. No gra­cias, ont dit les fils.

Nu­ma et Vla­di­mir Ro­da-Gil se re­ferment sur leur peine. Eux, for­cé­ment, ils ont une autre his­toire avec ce père gar­gan­tuesque. Ils l’ont vu som­brer peu à peu de­puis la mort de Na­dine. S’in­fli­ger des « pu­ni­tions », des nuits en boîte, de la ni­co­tine plein les pou­mons. Pa­ra­der, à 57 ans, avec son bé­bé. Dra­guer les mi­di­nettes en leur di­sant qu’il avait pris, ja­dis, un ca­fé avec le Che et aus­si une cuite avec Jim Mor­ri­son la veille de sa mort. Flam­ber, cla­quer comme s’il en­chaî­nait tou­jours les tubes. Les im­pôts lui cou­raient après, les huis­siers aus­si. Il lais­sait le té­lé­phone son­ner, le fax s’af­fo­ler. S’éclip­sait quelques jours à l’hô­tel, his­toire de prendre l’air. « Étienne di­sait tou­jours : “L’homme est au-des­sus des basses contin­gences ma­té­rielles”, sou­rit, l’oeil nos­tal­gique, Phi­lippe Sol­lers avec qui il philosophait des soi­rées en­tières. C’était un au­then­tique anar­chiste, dans le quo­ti­dien aus­si. » Ro­da en­tre­te­nait tou­jours son per­son­nage. C’était chic pour les co­pains de La Clo­se­rie. Un peu moins dans la vraie vie.

L’heure des comptes a son­né. Le lion est mort. La fête est fi­nie. « Alors, Nu­ma et Vla­di­mir se sont sen­tis très seuls, aban­don­nés par le show­biz », confie Guy Sta­vri­dès, qui fut l’édi­teur de Ro­da-Gil et l’un des rares amis res­té proche des fils. « Ils n’ont pas sup­por­té qu’un cer­tain nombre d’in­di­vi­dus se re­ven­diquent comme des proches d’Étienne alors qu’ils étaient des bu­si­ness­men ou des op­por­tu­nistes sim­ple­ment dé­si­reux de sor­tir des livres, des disques. Ils n’ont pas sup­por­té qu’on les prenne pour des Peaux-Rouges, des go­gols, qu’on leur dise : “Il y a trop de dettes, re­non­cez à la suc­ces­sion de votre père.” »

Les hé­ri­tiers, jus­qu’ici lar­ge­ment te­nus à l’écart des contin­gences ma­té­rielles, sont noyés. Ils tentent de mettre leur nez dans les comptes, les dettes, les droits d’au­teur, les contrats vieux de trente ans mo­di­fiés au fil du temps... C’est un brouillard im­mense, ils ne com­prennent pas tout, ont l’im­pres­sion que leur père gé­rait mal ses af­faires et qu’il s’est fait flouer. Ro­ger Wa­ters, le gé­nie des Pink Floyd, grand ad­mi­ra­teur d’Étienne avec qui il par­ta­geait nombre de pro­jets (dont un opé­ra rock sur la ré­vo­lu­tion fran­çaise ache­vé au dé­but des an­nées 2000 mais ja­mais mon­té), pro­pose son aide. Il fi­nan­ce­ra en par­tie les frais d’avo­cat.

Les fils portent plainte contre La Clo­se­rie des Li­las, qui a pré­sen­té des fac­tures pour un to­tal de près de 30 000 eu­ros. Se­lon eux, la si­gna­ture grif­fon­née sur les notes de bar et de res­tau­rant n’est pas celle de Ro­da. Un ex­pert gra­pho­logue est man­da­té. Le pa­tron de la my­thique bras­se­rie, Mi­ro­slav Sil­je­go­vic, n’en re­vient tou­jours pas : « Étienne était ici chez lui, nous le voyions tous les jours. Je lui fai­sais cré­dit parce qu’il nous char­mait tous et qu’il fi­nis­sait tou­jours par payer. Lui, ou bien la Sa­cem, les mai­sons de disques. Il était de­ve­nu un ami, sou­vent il dî­nait avec le per­son­nel, nous étions même par­tis en­semble à Ja­bu­go, un pe­tit vil­lage où se fa­brique le meilleur jam­bon

DroiTS D’au­TeuR

5 ma­nières de gé­rer un hé­ri­tage pres­ti­gieux.

Sa for­tune de 225 mil­lions d’eu­ros ne se­ra

pas lé­guée à ses six en­fants. Il trouve

« dé­gueu­lasse » de les empêcher de

ga­gner eux-mêmes leur vie.

Son ex-femme et leurs deux fils,

qui contes­taient au pro­duc­teur Paul

Le­der­man la pro­prié­té de cer­tains

en­re­gis­tre­ments, viennent d’être

dé­bou­tés par la jus­tice.

Son ne­veu et unique hé­ri­tier, Serge

Caz­za­ni, gère à plein-temps son

oeuvre pour un re­ve­nu an­nuel

d’en­vi­ron 600 000 eu­ros.

Bo­lé­ro, tou­jours au top 5 des

meilleures ventes, a eu pour unique

bé­né­fi­ciaire la se­conde épouse du

ma­ri de la bonne de son frère avant

de tom­ber dans le do­maine pu­blic.

Son ne­veu, Ber­nard Serf, re­pré­sen­tant

des ayants droit et dé­fen­seur de l’image

de la chan­teuse, a at­ta­qué Dieu­don­né

pour sa pa­ro­die de L’Aigle noir.

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