LE PA­RIS BAR À BER­LIN : ART, FRITES ET VIN ROUGE

Cette bras­se­rie aux murs ta­pis­sés d’oeuvres té­moigne de l’ef­fer­ves­cence ar­tis­tique des an­nées 1980, quand Bo­wie, Hirst ou Saint Laurent ve­naient pi­co­rer (et pi­co­ler).

Vanity Fair (France) - - Fanfare - ALEXANDRE COMTE

L’en­tre­côte-béar­naise est tendre à sou­hait, c’est vrai – mais les connais­seurs ne viennent pas au Pa­ris Bar pour man­ger. Si­tué à deux pas de Ku’damm, les Champs-Ély­sées ber­li­nois, le res­tau­rant re­prend les codes des grandes bras­se­ries pa­ri­siennes – nappes blanches, ser­veurs en cos­tumes, cui­sine fran­çaise tra­di­tion­nelle. Mais le Pa­ris Bar est avant tout le QG his­to­rique d’une in­tel­li­gent­sia cos­mo­po­lite, un lieu d’art et de ren­contres, té­moin des mu­ta­tions de Ber­lin et de l’Eu­rope in­tel­lec­tuelle et ar­tis­tique des an­nées 1970 à au­jourd’hui. Un mou­choir rouge vif dé­passe de la veste noire de

, 71 ans. Dan­dy im­pec­cable et cha­ris­ma­tique, le Mi­chel Würthle pro­prié­taire boit un expresso sur la ter­rasse. Il fume ci­ga­rette sur ci­ga­rette, al­lume les vôtres, baise la main des femmes qui viennent le sa­luer, échange quelques mots – en al­le­mand, fran­çais, ita­lien, an­glais... – avec les ha­bi­tués. « Aven­tu­rier de l’art », comme il se dé­fi­nit lui-même, col­lec­tion­neur et ar­tiste (il des­sine et écrit), il pos­sède le Pa­ris Bar de­puis bien­tôt trente- quatre ans. Né à Vienne, il a ra­té une car­rière d’acteur à Rome et vé­cu six ans à Pa­ris où il s’est mê­lé aux peintres et aux écri­vains dans les ca­fés en­fu­més de Saint-Ger­main- des-Près. Fi­na­le­ment, il a at­ter­ri à Ber­lin, ville lu­gubre et fas­ci­nante qu’il n’a plus quit­tée. Le Pa­ris Bar n’est alors qu’une simple can­tine à la dé­co ter­ri­ble­ment kitsch, fon­dée en 1950 par un Fran­çais. Mi­chel Würthle va trans­for­mer le lieu en ins­ti­tu­tion. Il se dé­bar­rasse d’abord des fi­lets de pê­cheur, crabes en plas­tique et autres Tour Eif­fel mi­nia­tures. À ses amis ar­tistes ve­nus boire un verre ou man­ger quelques es­car­gots, il de­mande une pho­to, un des­sin, une pein­ture dont il re­couvre les murs, par­tout, jus­qu’au pla­fond. Le Pa­ris Bar de­vient une ex­po­si­tion per­ma­nente, un mu­sée un­der­ground et ter­ri­ble­ment vi­vant – l’en­droit où il faut être. De jeunes gé­nies en de­ve­nir comme s’em­pressent d’échan­ger une oeuvre contre

Da­mien Hirst une bouilla­baisse. Si « les bour­geois » de Ber­lin-Ouest passent leur che­min, cho­qués par les au­daces de l’art contem­po­rain,

Da­vid ré­serve une table au nom de Miss Jones et vient dî­ner en Bo­wie tête à tête avec . Le ci­néaste dé­boule en

Ig­gy Pop Jean Rouch s’écriant : « J’ai faim ! J’ai soif ! » signe un

Yves Saint Laurent au­to­por­trait géant : « Für Mi­chel und Pa­ris Bar – Alles Liebe. » Le pho­to­graphe , en­tou­ré de belles ita­liennes « miPe­ter Beard at­tri­ci, mi-put­tane », s’écroule au pe­tit ma­tin sur sa ban­quette tan­dis que « Bé­bel » et ses amis font cou­ler le vin rouge à flots.

Mal­heu­reu­se­ment, la fo­lie des an­nées 1980-1990 s’est quelque peu es­tom­pée. Les « bour­geois », hier scan­da­li­sés, sont dé­sor­mais épris d’art contem­po­rain. Dé­sor­mais, face à une grande pho­to­gra­phie si­gnée met­tant ex­pli­ci­te­ment en scène une fel­la

Larry Clark tion, ils dé­gustent leur ter­rine sans bron­cher. Et si les cé­lé­bri­tés passent en­core la porte du Pa­ris Bar, en par­ti­cu­lier lors de la Ber­li­nale, elles se font plus rares. Après la chute du mur, le coeur de la vie noc­turne ber­li­noise s’est pro­gres­si­ve­ment dé­pla­cé vers l’est. Par­mi les jeunes gens bran­chés, c’est à peine si on connaît le nom du res­tau­rant. Res­tent bien sûr les oeuvres et l’ex­tra­or­di­naire Mi­chel Würthle pour ra­con­ter et faire vivre à nou­veau l’âge d’or du Pa­ris Bar. Ce soir- là, il est tard, il fume une der­nière ci­ga­rette, al­lume la vôtre. Il dit : « Les jours sont longs. Mais les an­nées passent vite. » —

Comme Da­mien Hirst,

venez dé­gus­ter une

bonne bouilla­baisse

en échange

d’une oeuvre d’art.

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