« UN MUSICIEN ÉVO­LUE TOUTE SA VIE »

Le vio­lo­niste Re­naud Ca­pu­çon dé­voile les liens in­times qui l’unissent aux oeuvres et aux com­po­si­teurs qu’il in­ter­prète.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE COMTE

Com­ment se fa­çonne la si­gna­ture d’un in­ter­prète ? C’est une vraie énigme. La mis­sion – le défi –, c’est d’être au ser­vice du com­po­si­teur, tout en gar­dant sa per­son­na­li­té. En fait, je pense que l’on se trouve très vite. C’est la fa­çon dont cha­cun évo­lue qui est très dif­fé­rente. Moi, j’ai eu une évo­lu­tion très lente. Ma vie mu­si­cale a dé­mar­ré tôt : j’ai com­men­cé le vio­lon à 4 ans ; j’ai don­né mes pre­miers concerts vers 18 ; ma car­rière a vrai­ment dé­mar­ré à 20 et je vais bien­tôt en avoir 40. Je pense qu’à 20 ans, dé­jà, j’avais ma per­son­na­li­té mu­si­cale. Mais les an­nées qui ont sui­vi ont pro­gres­si­ve­ment af­fi­né ma ca­pa­ci­té d’ex­pres­sion, me per­met­tant de me mettre tou­jours mieux au ser­vice du com­po­si­teur. Quand j’étais jeune, j’écou­tais énor­mé­ment les autres in­ter­prètes, les grands vio­lo­nistes comme , Isaac Stern

, Na­than Milstein Ye­hu­di

... Je les com­pa­rais, Me­nu­hin j’ado­rais ça. Les autres gar­çons de mon âge al­laient en boîte de nuit. Moi, j’écou­tais des en­re­gis­tre­ments. Cha­cun son truc. Au­jourd’hui, pour ne pas me lais­ser in­fluen­cer lorsque je joue un mor­ceau, j’écoute moins les ver­sions de mes pré­dé­ces­seurs. Je pré­fère me lais­ser pé­né­trer par la vie. De­puis la rencontre avec ma femme et la nais­sance de mon fils, j’ai l’im­pres­sion d’avoir fait des pro­grès énormes – non pas tech­niques mais bien d’ex­pres­sion. Parce que je suis heu­reux. Il me semble que ces vingt der­nières an­nées sont pour moi comme un nou­veau dé­part. Je n’ai pas du tout l’im­pres­sion d’être “ar­ri­vé”, au contraire. Ce n’est que le dé­but. Je com­mence seule­ment au­jourd’hui à me sen­tir vrai­ment libre. Il y a l’ex­pé­rience bien sûr, le tra­vail, la scène qu’on a ap­pris à ap­pri­voi­ser – ça fait quinze ans que je donne 130 à 140 re­pré­sen­ta­tions par an. Mais sur­tout, il y a la vie. Quand j’ai com­men­cé à don­ner des concerts, il y a des oeuvres que j’ai re­fu­sées et que j’ac­cepte main­te­nant de jouer. Par exemple, pen­dant une di­zaine d’an­nées, je ne vou­lais pas m’at­ta­quer aux concer­tos de : j’ai­mais cette mu

Bartók sique mais je ne la com­pre­nais pas as­sez pour être ca­pable de la jouer. On me di­sait que c’était un des plus grands com­po­si­teurs au monde mais ça ne me par­lait pas. Et puis, on che­mine, on avance et tout à coup il y a des dé­clics. Vers 30 ans, j’ai joué pour la pre­mière fois du Bartók et j’ai eu comme une ré­vé­la­tion. On peut aus­si ado­rer une oeuvre mais ne pas oser la jouer, en tout cas pas tout de suite. J’ai long­temps res­sen­ti ça avec la So­nate à Kreut­zer de

. La pièce avait Bee­tho­ven une his­toire tel­le­ment riche que je ne vou­lais pas m’y me­su­rer. J’ai mis cinq ou six ans avant de me lan­cer. Autre exemple :

Jean- Sé­bas­tien . Bach, il y a un cô­té Bach Hi­ma­laya. J’ai joué très tôt – vers 22 ans – l’in­té­grale des So­nates et Par­ti­tas, à contre­coeur. On m’a un peu pous­sé. On m’a convain­cu mais je l’ai re­gret­té parce que je n’étais pas prêt et donc pas bon. À par­tir de là, j’ai dit : “stop !” Et je n’ai plus tou­ché à Bach pen­dant presque quinze ans. J’ai vieilli, j’ai mû­ri. Je suis re­ve­nu à lui ré­cem­ment par les concer­tos. Et j’en­re­gis­tre­rai les So­nates et Par­ti­tas dans deux ans, c’est- à- dire pas­sé la qua­ran­taine. Je pense que pour un musicien, l’évo­lu­tion se fait toute sa vie. Écou­tez le pia­niste

Me­na­hem . À 90 ans, il joue du tel un jeune gar­çon virP­ress­ler Mo­zart tuose. Mo­zart, c’est l’in­no­cence et bien sou­vent on le sert mieux lors­qu’on est jeune. Press­ler a re­trou­vé la grâce de l’en­fance tout en l’as­so­ciant à la sa­gesse de l’âge. Ces mu­si­ciens – ces aî­nés que j’ad­mire – sont des phares. Ils sont res­tés humbles, à l’écoute. J’ai re­mar­qué qu’ils ont, pour la plu­part, eu de belles vies. Alors peut- être que l’es­sen­tiel, c’est ça : es­sayer de tout faire pour avoir une belle vie. » —

Re­naud Ca­pu­çon

à l’hô­tel de Po­li­gnac,

Pa­ris XVI

, fé­vrier 2015.

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