Les de­mons de DE­PAR­DIEU

C’est le choc de deux abî­més de la vie. Pour Va­ni­ty Fair, l’écri­vain SYL­VAIN TES­SON a lon­gue­ment ren­con­tré ce­lui qu’il ap­pelle « le mou­jik de Châ­teau­roux ». Un voyage au plus pro­fond de l’âme où il est ques­tion d’en­nui phi­lo­so­phique, de pères et de fils,

Vanity Fair (France) - - La Une - par SYL­VAIN TES­SON

Un Ch­rist de 120 kg nim­bé de la lu­mière des chiottes, avec des mains où au­cun clou ne ren­tre­rait.

par des brutes blondes, j’avais été hé­ber­gé par des sé­ces­sion­nistes, j’avais même ren­con­tré un poète qui ne se sou­ve­nait plus de son nom. J’avais des­cen­du pour vingt ans de poi­son avec des types qui croyaient ou­vrir la fe­nêtre en dé­bou­chant la vod­ka. Il me man­quait un der­nier spé­ci­men. Un mou­jik de Châ­teau­roux pas­sé à l’Est, le plus slave et le plus fran­çais, le plus se­cret mais le mieux connu. Il vit au centre de Pa­ris dans une pe­tite rue qui s’en va vers le sud. La mai­son s’en­cadre entre deux im­meubles. Elle pa­raît plus ti­mide que son pro­prié­taire. Une ba­lus­trade pro­tège un fron­ton jaune de Naples, frap­pé de masques en plâtre. Les fi­gures sou­rient, gri­macent. Der­rière cette fa­çade, se trame donc une tra­gé­die ou une co­mé­die, plus vrai­sem­bla­ble­ment les deux. Je rôde comme un écuyer au pied du don­jon d’un roi fou. Quelle farce ! A- t-il ou­blié le ren­dez-vous ? Non : il dor­mait et son rêve en­cais­sait les coups (de son­nette).

De­par­dieu ouvre, l’air érein­té, dans une che­mise frois­sée de som­meil. Nous quit­tons le ves­ti­bule de l’en­trée, tra­ver­sons un pa­tio et il m’in­vite dans la grande pièce fraîche.

L’en­nui

Il sou­pire en mas­sant un front rouge et deux yeux pas re­gar­dants. « Ça ne se­ra pas long, on parle une heure et je vais me cou­cher. » Faut-il que ce vi­sage soit so­lide pour des pognes pa­reilles. Je me dis qu’il se­rait temps de foutre le camp. Je reste parce que nous nous sommes as­sis au­tour d’une grande table et que, sous le pla­fond abreu­vé de lu­mière par d’im­menses baies, monte une mu­sique sa­crée dif­fu­sée à la ra­dio et re­posent des oeuvres d’art. Il y a aus­si du mo­bi­lier qui pour­rait avoir été re­fu­sé par Mo­bu­tu. Une sta­tue en plâtre de Ma­rie-Ma­de­leine, avec ses che­veux de vouivre, veille, age­nouillée à l’en­trée. Que fai­sons- nous là, à Pa­ris, nous qui au­rions pu pê­cher le bro­chet sur un lac de Si­bé­rie ou goû­ter à la pe­tite cuillère cette splen­deur de la cui­sine de clai­rière : le foie d’élan conge­lé. Il est fa­ti­gué ; moi je sors de l’hos­to. On était fait pour une charge dans la steppe, pas pour une conver­sa­tion de conva­les­cents dans le VIe ar­ron­dis­se­ment. Mais on ne dé­cide pas des ren­contres, si­non on vit dans ses agen­das. Sur la table, Épi­cure en Cor­rèze du phi­lo­sophe Mar­cel Conche et des conver­sa­tions avec Or­son Welles. Le pre­mier chante la vie douce, ré­glée sur la na­ture ; le se­cond est un ci­néaste en feu. Bref, c’est la co­exis­tence des ex­trêmes. De­par­dieu est- il comme sa bi­blio­thèque, le lieu des contraires ? Le voir là, sur la chaise, l’air in­quiet, tri­po­tant les livres, s’agi­tant un peu, me rap­pelle Cha­tov, le conspi­ra­teur des Dé­mons de Dos­to. Mais sou­dain, il tourne la tête et au fond des yeux, brûle la lueur douce de l’une des Trois Soeurs de Tche­khov. La Rus­sie s’est in­vi­tée dans ce vi­sage.

Je ne me risque pas à le lui dire. Mal­heur à moi si je m’aven­ture dans la mé­ta­phore lit­té­raire. Il aboie­rait : « Fais chier avec tes ana­lo­gies à la con ! » Je lui de­mande si le tour­nant qu’il a vé­cu, sa chute nationale, son tom­ber de ri­deau, le jeu de mas­sacre de son exis­tence, n’ont pas été gui­dés par une seule chose : le dé­sir de fuir l’en­nui. Je crois à cette idée : les vies me­nées avec l’en­nui aux trousses sont les meilleures. J’ajoute : « Vous êtes comme Sten­dhal. Il pré­fé­rait com­battre dans l’ar­mée im­pé­riale plu­tôt que vivre or­di­nai­re­ment. » J’ob­tiens en ré­ponse : « Pu­tain de ré­fé­rences ! Qu’un pe­tit mec, né en 1972, cite Sten­dhal à notre époque, c’est bour­geois. Moi, je ne m’en­nuyais ja­mais parce que je n’étais pas culti­vé. » J’au­rais dû lui dire de me foutre la paix avec Sten­dhal et qu’il s’est bien rat­tra­pé s’il faut ré­duire le gé­nie à l’en­nui, à dose de Du­ras, à coup de Ber­na­nos et à ren­fort de Handke. Mais j’ai l’es­prit d’es­ca­lier et il ne m’in­vite pas à des­cendre quoi que ce soit.

L’en­nui tra­verse pour­tant De­par­dieu, mais pas l’en­nui exis­ten­tiel. Le seul en­nui, pour lui, est ce qui pas­sionne ses sem­blables, les tient éveillés le soir et ca­rillonne à l’aube : l’in­for­ma­tion. Cette ma­la­die de tout connaître du monde alors que

nous ne sa­vons rien du vol des oi­seaux au- des­sus de nos têtes, ni de la grâce des por­ce­lets. Ce­la fai­sait dé­jà grin­cer Tol­stoï, cette cé­ci­té de­vant l’es­sen­tiel, ce brouillard des brea­king news qui masque la vie. Pour le vieux Russe, les jeunes let­trés mos­co­vites « sont sa­vants mais ne savent rien ». De­par­dieu, lui, sait ti­rer le vin, plu­mer une pou­larde, pleu­rer pour un sonnet. « Mais les évé­ne­ments ? Mais l’Irak ? dis-je. Et Daech ? Les Turcs qui ba­fouent la mé­moire ar­mé­nienne ? Ce­la ne tam­bou­rine pas à votre porte ?

– Nan, je m’en fous ! C’est in­in­té­res­sant ces af­faires. Sta­line en re­vanche est in­té­res­sant parce que Sta­line, ce n’est pas fi­ni. – Et vos sem­blables ? – Ils m’en­nuient, les deux pattes. Je me fa­tigue de les écou­ter. Je ne crois en rien, sur­tout pas en moi. Par­fois, le soir, dans mon lit, je vou­drais m’en­dor­mir pour l’éter­ni­té. »

Il se lève, dis­pa­raît der­rière la cui­sine et un bruit s’élève qui res­semble aux ava­ries hy­drau­liques dans les pièces d’eau du roi à Ver­sailles. L’ora­to­rio à la ra­dio en prend un sa­cré coup.

Pa­reille en­trée en ma­tière est désa­gréable. On se dit qu’on ap­par­tient à la race des deux pattes et qu’on n’y chan­ge­ra rien le temps de la soi­rée. En outre, de­vant l’aveu d’une tris­tesse écra­sante, on reste dé­mu­ni.

Et sou­dain, nous sommes trois. Il se passe des choses étranges ici. Un mon­sieur est en­tré. Il a glis­sé comme une ombre, ha­billé en ec­clé­sias­tique, élé­gant et si­len­cieux, d’une soixan­taine très bien te­nue. « Mon chi­rur­gien : un mec bien », dit De­par­dieu. Le doc­teur aux che­veux gris, un Ar­gen­tin, ver­sé dans l’hu­ma­ni­taire, s’as­sied dis­crè­te­ment, il ne veut pas dé­ran­ger mais il a faim. De­par­dieu lui sert une vo­laille qu’il a mise en sauce. En échange, tout à l’heure, le mé­de­cin ira cher­cher de l’al­cool. Tout poi­son est in­ter­dit à De­par­dieu sauf dé­li­vré par le corps mé­di­cal. On a l’air à pré­sent de trois pe­tits vieux prêts pour la be­lote. On a beau pré­tendre fouetter la croupe de la dé­me­sure à coup de cra­vache co­saque, il y a tou­jours un soir où l’on se re­trouve sa­ge­ment as­sis comme à l’heure du bouillon dans un hos­pice.

Le mé­de­cin met sous les yeux de l’acteur la pho­to d’un tri­lo­bite, un fos­sile du Pré­cam­brien. Nous étions en train de de­vi­ser de l’en­nui phi­lo­so­phique et la conver­sa­tion dé­vie sur le pe­tit ar­thro­pode ma­rin dont la beau­té semble plaire à Gé­rard. Le tri­lo­bite n’ap­par­tient pas à la race des hu­mains, il se tient fos­si­li­sé dans la roche, il ex­hale sa beau­té à 600 mil­lions d’an­nées de dis­tance, il est l’écho de lui-même, il est mort mais ir­ra­die par sa pré­sence, bref : « Il est là », comme di­sait He­gel de­vant le mont Blanc.

Quand on a in­car­né tous les rôles, por­té le far­deau des autres, qu’on est anéan­ti par mille ans de sou­ve­nirs, un tri­lo­bite avec son mys­tère, sa mo­des­tie, ses se­crets se ré­vèle sou­dain un sem­blable, un frère – mieux : un pe­tit dieu. Ernst Jün­ger avait tout fait, com­bat­tu dans deux guerres et vé­cu cent ans. Quand il te­nait des fos­siles dans la main, il di­sait : « Un jour nous sau­rons que nous nous sommes connus. » Et voi­là que De­par­dieu, ren­dant le tri­lo­bite au chi­rur­gien parle comme le vieux mage al­le­mand : « La vie ne s’ex­plique pas, je ne veux pas la com­prendre, rien ex­pli­quer. Je ne veux rien des autres. Je sais at­tra­per la vie, je sais la sai­sir. » Il fait un geste vers les en­ceintes où ex­pire un Te Deum : « Elle est là, dans la res­pi­ra­tion de l’orgue. » Et la grosse main s’abat dans le gras du si­lence.

Je sen­tais que l’ef­fort de De­par­dieu était dans la fa­cul­té à nom­mer les ins­tants, à sai­sir la vie à la gorge, comme ces Pa­ta­gons qui chopent à la main les pois­cailles de la Terre de Feu. Je sa­vais que j’as­sis­te­rais à une prise. Pour dé­bus­quer la vie, il faut des ré­flexes de bête, un ap­pé­tit fé­roce. Il faut se te­nir dans le réel, « en­ra­ci­né dans la pré­sence im­ma­nente » comme disent les phi­lo­sophes exis­ten­tia­listes (mais je me pré­cau­tionne de ces « ré­fé­rences d’abru­ti »). Et l’homme as­sis de­vant moi sait se te­nir, im­mo­bile, les pieds dans le monde. « Com­bien la lu­mière, l’es­pace, l’air me sont né­ces­saires pour pen­ser ! » avoue Pe­ter Handke, ce dra­ma­turge aus­tro- mys­tique qui ob­sède De­par­dieu (de­puis qu’il a re­nié Sten­dhal). « Né­ces­saires pour vivre » pour­rait dire De­par­dieu à l’heure où les tech­no­lo­gies ins­tallent leur écran to­tal entre l’homme et la vie. Et quoi d’éton­nant à ce qu’il tienne la cui­sine pour un temple, un re­fuge, l’antre du réel. Quand la vie vous ob­sède, n’est- ce pas nor­mal de cuire les lé­gumes en dé­cou­pant la viande ? On plonge les mains dans la chair, le sang, la terre et on vé­nère le vin qui nous rend en gaie­té ce que la vigne a ra­flé en lu­mière et bo­ni­fié long­temps dans une nuit hu­mide. Je suis bien content de sen­tir cette prise dans le réel. J’aime la fa­çon des al­pi­nistes de plan­ter leurs pi­tons, des ca­va­liers de ver­ser l’avoine, de De­par­dieu de convo­quer le si­lence d’un geste. Mais à nou­veau il brouille les pistes. J’ai fait l’erreur de ma­nier l’ana­lo­gie. La mé­ta­phore est un men­songe, la di­gres­sion pue le ca­davre.

« Toi, tu es un pe­tit gars gen­til, ob­sé­dé par le réel mais fais at­ten­tion car la réa­li­té est fi­na­le­ment moins in­té­res­sante que ce que tu penses qu’elle de­vrait être. » Et puis, après cette mise en garde contre l’illu­sion, vient cet aveu, des bords de l’épui­se­ment : « J’ai tout vé­cu. Ce­la, il n’y a pas beau­coup de gens qui peuvent le dire, je peux mou­rir à pré­sent. J’ai tout vé­cu, je n’aime pas la vie. Et je me dis par­fois le soir que j’ai­me­rais ne pas me ré­veiller, je peux mou­rir. Qui peut avoir le cu­lot de dire ce­la ? J’ai fait ma vie parce que j’avais en­vie et que c’était pos­sible et ce n’est pas condam­nable. »

Je me re­biffe : « Il y a beau­coup de gens qui cherchent à tout vivre, à lut­ter li­bre­ment dans l’in­cer­tain ! »

Cha­cun pro­jette sur le gros De­par­dieu le pe­tit court-mé­trage de ses propres

ra­tages.

Il a le re­gard fixe, dé­vo­ra­teur. Moi, je n’ai plus qu’un oeil que je lui plante dans le droit. Et on se tient ain­si du re­gard sans nous don­ner rien d’autre à voir. Le temps qu’il ré­ponde : « Nan ! Les serfs d’Alexandre II re­fu­saient qu’on abo­lisse le ser­vage : les mou­jiks sont comme ce­la et les hommes veulent être des es­claves. La na­ture hu­maine ne per­met pas aux autres de re­ni­fler comme je re­nifle. »

La ré­pa­ra­tion

Sou­dain, le té­lé­phone. Les chi­rur­giens col­lec­tion­neurs, les pou­lardes mi­ton­nées dans des vo­lutes de mu­sique d’église, les pro­jec­tions in­ter­net de fos­siles : je ne vais pas ar­ri­ver à la fin de cette conver­sa­tion. Ce­la se voit qu’il n’y a pas de script ce soir. Au té­lé­phone, c’est une fille en larmes. La conver­sa­tion est ter­rible, ha­chée. Le chi­rur­gien sauce son as­siette dis­crè­te­ment, sur la pointe des doigts. De­par­dieu en­joint à son amie de se re­dres­ser, de ne pas lais­ser ces abru­tis lui mar­cher des­sus : ils ne la valent pas ! Il rac­croche, c’est la pe­tite miss Ming, l’ac­trice qui in­car­nait sa nièce dans le Mam­muth de De­lé­pine et Ker­vern, une co­mé­dienne au­tiste que la poé­sie ar­rache à tout cha­grin. Elle l’ap­pelle sou­vent, il l’en­cou­rage, il la sou­tient, l’ex­horte à se battre. Et sou­dain, il a ce mot : « Je vou­drais la ré­pa­rer. »

Il se lève à nou­veau et part dé­vier les cou­rants de la tuyau­te­rie dans la res­pi­ra­tion de l’orgue. Ce­la me laisse trois mi­nutes pour en­tendre ré­son­ner l’écho du mot « ré­pa­rer ». Un seul mot consti­tue la clef d’un être. On met du temps à com­prendre que ce mot ré­sume l’homme car De­par­dieu se ca­moufle sous un nuage. Son éner­gie plu­to­nique, sa vio­lence d’ar­tiste, ses nau­frages d’ir­ré­gu­lier, tout ce­la dis­si­mule une vé­ri­té simple. L’acteur n’a qu’une soif : ré­pa­rer les êtres en souf­france.

Il re­vient à pas lents, la pé­nombre gagne. C’est mon édu­ca­tion – on ne se re­fait pas – à cause de ce mot de ré­pa­ra­tion, j’ai sou­dain la vi­sion du Ch­rist en marche. Un Ch­rist de 120 kg nim­bé de la lu­mière des chiottes, avec des mains où au­cun clou ne ren­tre­rait. S’il erre ain­si dans les dé­combres d’une vie la­by­rin­thique, c’est qu’il ne trouve pas un monde à la me­sure de ce qu’il veut lui of­frir.

Per­sonne ne s’oc­cupe d’al­lu­mer la lu­mière. Le chi­rur­gien re­tient son souffle. À un mo­ment, je crains qu’il ne soit mort. De­par­dieu avait dé­cré­té qu’il irait se cou­cher très vite mais il s’as­soit et on se tient là, se tai­sant re­li­gieu­se­ment. Nous n’avons pas peur, ni l’un ni l’autre, de l’in­no­cence du si­lence.

L’erreur consis­te­rait à tra­quer un per­son­nage conforme à sa bio­gra­phie. Les tou­ristes voyagent comme ce­la : pour confir­mer que les pays res­semblent à leurs idées re­çues. Cha­cun pro­jette sur le gros De­par­dieu le pe­tit court- mé­trage de ses propres ra­tages. Qu’at­tend- on de lui ? Un Gar­gan­tua que les

co­pains prennent pour Goethe parce qu’il dé­bite des énor­mi­tés de comp­toir avec des airs de pro­phète ? Un re­belle que les gar­diens de mu­sée de l’Hexa­gone ont chas­sé pour crime de li­ber­té. Un bloc de souf­france dont la ré­volte se­rait le seul an­tal­gique ? Un doigt d’hon­neur fait homme ? Voir De­par­dieu, c’est s’en­voyer une séance. Il fait écran au monde. Il vou­lait seule­ment le ré­pa­rer. Je brise le si­lence, je pose la ques­tion du spec­ta­teur. « Ré­pa­rer, c’est nous don­ner à aimer un texte ? » De­par­dieu ré­pond avec cette in­to­na­tion qui n’est pas jouée mais fait vi­brer un timbre au plus pro­fond de lui, ce sou­dain re­plie­ment du ton dans les ca­vernes de l’être, ce mur­mure de confesse qui par­fois, dans ses films, suc­cé­dait aux orages. Il parle et on di­rait qu’une femme in­té­rieure élève fai­ble­ment la voix.

« On ré­pare un sou­rire, un bec- de- lièvre, une culture. Je suis comme le roi Da­vid, j’es­saie de ré­pa­rer. Il faut tout ré­pa­rer, ré­pa­rer de ne pas s’aimer, ré­pa­rer les autres. Ré­pa­rer, c’est ac­com­pa­gner, sou­la­ger la fa­tigue, en­le­ver les frais, en­le­ver la crainte. Mais at­ten­tion, ce n’est pas parce que tu crois avoir le pou­voir de ré­pa­rer que tu ré­pares. – Com­ment sa­voir ? » dis-je. Je me dou­tais que s’il ac­cep­tait de me par­ler de lui, il par­le­rait de son fils Guillaume, la part en­vo­lée, la part faillie de lui- même.

« Avec Guillaume, les choses se sont ré­vé­lées. Il hur­lait, ici, face à mon poi­trail. » Il fait le geste des go­rilles dans les jungles du Rwen­zo­ri, il montre son torse avec ses deux mains re­tour­nées, comme si elles al­laient se cru­ci­fier sur la peau.

« Et ce n’est pas parce que tu laisses un en­fant te hur­ler toutes les choses que tu n’as pas faites, ce n’est pas pour ce­la que tu com­prends com­ment ré­pa­rer. Tu re­çois les hur­le­ments en pleine gueule. Et tu ne sais tou­jours pas ce qu’est l’idée de ré­pa­rer. Et alors, tu vis la dou­leur d’un père. »

Et voi­là que De­par­dieu, sou­dain, me parle du mien, de mon propre père, homme de théâtre qu’il a connu de loin, dans le Pa­ris en­fui. Le soir est ve­nu, le jar­din est un puits de ver­dure noire, la lu­mière y des­cend fai­ble­ment. On se voit mal, il parle dou­ce­ment, il res­pire fort, on en­tend bien. Il parle de mon père qui, au mois de sep­tembre, er­rait dans les rues de Pa­ris, ha­gard, per­sua­dé que j’al­lais mou­rir. J’avais eu un ac­ci­dent, les choses étaient mal en­ga­gées. Et je soup­çonne De­par­dieu de se li­vrer à une forme lé­gère de trans­po­si­tion psy­chique. Non qu’il as­so­cie mes mal­heurs anec­do­tiques à l’ef­froyable tra­jec­toire de son fils. Mais parce que mon père au bord de me perdre de­vait se po­ser la ques­tion de la ré­pa­ra­tion.

« On ne sait pas ce qu’est la dou­leur d’un père. Et moi, j’ai vu ton père mar­cher dans la rue, son vi­sage de­ve­nait ta dou­leur.

« gUillaUme hUr­lait, iCi,

face à mon poi­trail. »

« il y a Une doU­leUr rUsse. Il n’y a plus de dou­leur

fran­çaise. »

Avant, il me fai­sait chier, cet abru­ti de droite, mais je l’aime main­te­nant Tes­son. Cha­cun de nous porte sa dou­leur. On tra­verse sa vie en se po­sant la ques­tion : pour­quoi ? De saint Au­gus­tin à Abra­ham : pour­quoi et com­ment ré­pa­rer ? »

Comme tout de­vient trop triste, je lui pose une ques­tion avec l’air dé­ta­ché du mé­ca­no de Châ­teau­roux, rayon Vé­lo­So­leX : « Vous ré­pa­rez en­core, Gé­rard ? – Oui, mais pas en France. La France et son pou­voir si vide ne m’in­té­ressent pas. La France ne sait pas ce qu’est la ré­pa­ra­tion. »

L’âme sLaVe

Mais sur quelle terre alors ras­sa­sier une im­mense en­vie de ré­pa­ra­tion ? Où se­mer son amour quand on est thau­ma­turge ? Il porte au poi­gnet gauche une montre frap­pée d’un aigle russe qui tourne l’une de ses têtes vers l’Eu­rope, la deuxième vers l’Asie. L’une se voue à la rai­son, l’autre à l’ins­tinct. C’est la vieille op­po­si­tion, ici ré­con­ci­liée, entre Athènes et Jé­ru­sa­lem comme l’écri­vait Ches­tov dont Pou­tine a fait une lec­ture de che­vet. La bête à deux têtes pour­rait consti­tuer l’ani­mal to­té­mique de De­par­dieu, lui- même ti­raillé entre les mou­ve­ments, mé­di­tant saint Au­gus­tin, à che­val sur une bar­rique.

Je chasse ce cau­che­mar d’un De­par­dieu à deux têtes sur son corps cou­vert de plume et je lui montre le ca­dran.

« La Rus­sie, se­rait- elle la Terre de la ré­pa­ra­tion ?

– Oui, il y a une dou­leur russe. Il n’y a plus de dou­leur fran­çaise. La culture russe, je la connais­sais. Je l’ai dans le sang, j’ai lu les Russes et j’ai su que c’était chez moi. Je suis prêt à mou­rir pour la Rus­sie parce que les gens y sont forts ; je ne veux point cre­ver comme un con dans la France de main­te­nant. On manque de vie ici, d’ob­ser­va­tion et de lu­mière. »

Avant que nous nous quit­tions, il au­ra pro­non­cé un autre mot. Un mot qui vien­dra fé­con­der l’idée de la « ré­pa­ra­tion ». Et ré­équi­li­brer ce grand sou­ci de l’autre par l’aveu d’un man­que­ment, d’une tache per­son­nelle, d’une im­pos­sible faute.

Le chi­rur­gien me sert un verre du vin de l’acteur, un de ces jus d’An­jou pour les nuits de prin­temps et De­par­dieu me dit comme je bois un trait : « La tra­hi­son ! C’est la tra­hi­son que je com­bats. » La ré­pa­ra­tion se­rait le ver­sant lu­mi­neux d’une v ie de traî­trise, l’ef­fort de ré­demp­tion après la tra­hi­son. De­par­dieu se met alors à par­ler sans s’in­ter­rompre. Les mots sourdent, di­sant des choses plus ou moins co­hé­rentes, pos­sé­dées par­fois, obs­cures sou­vent, tra­ver­sées d’éclairs. La chair se fait verbe. Et si elle se te­nait là, la dis­corde entre lui et les po­li­ti­ciens qu’il mé­prise ? Ces élites tech­nos ont peur des mots : ils ne parlent plus, ils avancent des élé­ments de lan­gage. Ils ont confon­du la vertu po­li­tique et le ré­flexe com­mu­ni­cant. Ils mul­ti­plient les rè­gle­ments de bon usage sé­man­tique, pu­nissent les échap­pées, ré­gentent le dis­cours. Com­ment un corps en verbe au­rait- il sup­por­té un pays dé­ser­té par sa langue ?

« Je ne crois pas en moi car j’ai été éle­vé dans des va­leurs que je ne par­tage pas. Je ne me suis pas sen­ti fran­çais. J’ai es­sayé d’aimer De Gaulle mais je ne connais rien à l’his­toire de France. J’ai été Va­tel et je ne sais rien de la po­li­tique ni de tous ces gens qui ont fait l’his­toire de France. »

Et la va­peur du vin de Loire me donne la vi­sion du Gé­rard, dans les cuisines de l’hô­tel de Châ­teau­roux et de Mos­cou réunis, es­suyant sur sa cuisse le cou­teau avec le­quel il vien­drait de dis­sé­quer l’his­toire de France avant de dé­cou­per la pro­chaine caillette.

« Ce que je sais, c’est qu’il y a l’His­toire. Et j’ai en­vie de l’es­ca­la­der et de com­prendre ce qu’est le ver­tige. Je sais que lors­qu’on tombe de cette his­toire, si l’on sur­vit, il reste la vie. Ma vie. »

Et sou­dain le dé­bit baisse et la voix se fait basse car les morts s’in­vitent dans ces confi­dences qui semblent mur­mu­rées par Mi­che­let dans le confes­sion­nal de Ber­na­nos.

« Et tant pis pour nos pa­rents qui n’au­ront pas com­pris. Pour mon père qui ne sa­vait pas lire. Pour ma mère qui était un trou béant prêt à faire tous les en­fants de l’His­toire. Je suis un voyou. Je tra­his, mais je ne tra­his pas les gens dignes. Les pauvres Fran­çais, eux, sont tra­his. »

Il se lève. Comme pour étan­cher cette soif des mots, cette jouis­sance de « crou­ler sous le poids des mots » (ça, c’est de Cio­ran, mais je le garde pour moi), il far­fouille sur une table et re­vient avec Les gens dé­rai­son­nables sont en voie de dis­pa­ri­tion de Pe­ter Handke. Pen­dant une heure, dans la se­mi- obs­cu­ri­té de la pièce, pour un mé­de­cin ar­gen­tin, une pé­che­resse de plâtre, quelques fan­tômes d’êtres ché­ris, un tri­lo­bite aban­don­né et moi-même, il lit. Il lit l’ago­nie du pauvre Quitt qui rê­ve­rait de dis­pa­raître de cette vie trop épaisse. Quitt hurle son dé­goût de lui- même et gé­mit : « Je ne suis plus que lourd, pe­sant, ec­chy­mo­sé de moi-même. » Puis il se lance, tête bais­sée, contre le mur pour s’ex­plo­ser le cer­veau une bonne fois pour toutes.

De­par­dieu ferme le livre, heu­reux de cette douche et, ta­po­tant la cou­ver­ture blanche : « Voi­là la vé­ri­té ! Ce­la vaut mieux que toutes les messes et tous les “Al­la­hou-Akbar”. »

La messe d’ailleurs est dite, il faut se quit­ter, il est fa­ti­gué. Même la nuit est tom­bée. Je m’en vais, on s’em­brasse, il me fait mal au dos de me serrer trop fort. Il ré­pare les âmes mais peut bri­ser les échines. Je re­joins la rue, je pense à De­par­dieu, l’homme épui­sé d’avoir été si nom­breux. Je me sou­viens de la phrase de saint Au­gus­tin qu’il m’a ré­ci­tée. La seule que je n’ai pas no­tée. La seule qui lui évi­te­rait de se fra­cas­ser le crâne contre le pre­mier mur ve­nu : « Bien tard je t’ai ai­mé, je t’ai cher­ché en de­hors de moi, et c’est en moi que tu étais. » �

« L’en­fer a été fait pour les cu­rieux. »

— Saint au­guS t in

va­ni t y fai r. f r

gé­rard De­par­dieu pho­to­gra­phié fin

2014 par Jean- Bap­tiste Mondino dans

la val­lée de la Mort aux États- Unis.

gé­rard De­par­dieu dans

son hô­tel par­ti­cu­lier

du vi

ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien.

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