L’ÉTRANGE LI­BYEN qui veut sau­ver SAR­KO­ZY

De­puis 2012, l’an­cien pré­sident est soup­çon­né d’avoir re­çu des fonds oc­cultes du co­lo­nel Kadha­fi. Une note pu­bliée en 2012 par Me­dia­part est cen­sée en ap­por­ter la preuve. Un té­moin clé re­met en cause son au­then­ti­ci­té. Pour quelles rai­sons ? Sur quelles ba

Vanity Fair (France) - - La Une -

« JE N’AI AU­CUN LIEN AVEC SAR­KO­ZY MAIS JE NE VEUX PAS LAIS­SER le men­songe se ré­pandre. »

Jo­mode Elie Getty

ni­co­las Sar­ko­zy ne le connaît pas mais il de­vra peut- être un jour lui dire mer­ci. Jo­mode Elie Getty est un jeune homme au re­gard ma­li­cieux et aux te­nues soi­gnées – veste sombre, che­mise claire et cra­vate – qui se présente à la fois comme « chef d’en­tre­prise » et « mi­li­tant po­li­tique » et re­ven­dique par- des­sus tout un tem­pé­ra­ment d’« ac­ti­viste ». S’il s’est ins­tal­lé en France il y a quinze ans pour fuir la dic­ta­ture li­byenne, s’il y a ob­te­nu le sta­tut de ré­fu­gié, en a ap­pris la langue et y a sui­vi des études su­pé­rieures, tis­sé des ré­seaux et mi­li­té pour les droits de l’homme, rien ne le pré­des­ti­nait à vo­ler au se­cours d’un an­cien pré­sident – a for­tio­ri ce­lui-là. Il n’a pas ou­blié qu’avant d’être l’un des me­neurs de l’in­ter­ven­tion mi­li­taire de l’OTAN qui a fait tom­ber le ré­gime li­byen, Ni­co­las Sar­ko­zy « a re­çu Kadha­fi avec tous les hon­neurs ». C’était en dé­cembre 2007 et Jo­mode se sou­vient qu’il a res­sen­ti « une grande co­lère » en voyant les images du ty­ran de Tri­po­li tra­ver­ser la cour de l’Ély­sée. Il dit avoir « vé­cu cette vi­site comme une tra­hi­son ».

Au mo­ment de la guerre en Li­bye, en 2011, il s’est bat­tu aux cô­tés des re­belles et a ral­lié le Conseil na­tio­nal de tran­si­tion (CNT), le re­grou­pe­ment des op­po­sants cen­sé pré­fi­gu­rer le gou­ver­ne­ment de l’après- Kadha­fi mais qui n’a ja­mais réus­si à uni­fier le pays. Il est is­su de l’eth­nie des Tou­bous, peuple noir dont le ter­ri­toire s’étend sur le mas­sif du Ti­bes­ti, entre le sud de la Li­bye et le nord du Tchad (il pré­tend même ap­par­te­nir à une li­gnée royale et mé­ri­ter le titre de prince). Avec le re­cul, Getty es­time que « Sar­ko­zy a ai­dé le CNT mais n’a rien fait pour les Tou­bous ». Il en tire cette conclu­sion pleine d’or­gueil en se re­dres­sant sur son siège : « J’ai per­du beau­coup d’amis au com­bat. Je ne dois rien à Sar­ko­zy, je n’ai au­cun lien avec lui. Mais je ne veux pas lais­ser le men­songe se ré­pandre. Ce que je fais, ce n’est pas pour lui, seule­ment pour la vé­ri­té. »

À l’en­tendre, cette « vé­ri­té » est celle qu’il s’est ju­ré de faire triom­pher contre la plus trou­blante des ac­cu­sa­tions por­tées contre l’an­cien chef de l’État : le fi­nan­ce­ment oc­culte de sa cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007 par le co­lo­nel Kadha­fi – « in­fon­dé et ir­réa­liste », tranche- t-il en sou­riant d’un air dé­so­lé. L’ac­cu­sa­tion a sur­gi entre les deux tours de l’élec­tion de 2012, au mo­ment où Ni­co­las Sar­ko­zy bri­guait un se­cond man­dat mais sem­blait dé­jà dis­tan­cé par Fran­çois Hol­lande. Le site In­ter­net Me­dia­part pu­bliait alors un do­cu­ment ré­di­gé en arabe, pré­sen­té comme une note in­terne du pou­voir li­byen da­tée du 10 dé­cembre 2006 et dont il res­sor­tait que « 50 mil­lions d’eu­ros » avaient été al­loués au can­di­dat Sar­ko­zy pour « ap­puyer sa cam­pagne ». At­tri­buée au di­rec­teur de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure li­byenne, Mous­sa Koussa, la note in­di­quait qu’un ac­cord avait été conclu au cours d’une réunion te­nue le 6 oc­tobre pré­cé­dent, en pré­sence de deux proches de Kadha­fi – son beau-frère Ab­dal­lah Se­nous­si, chef des ser­vices de ren­sei­gne­ment, et son ex- di­rec­teur de ca­bi­net Bé­chir Sa­leh, di­rec­teur d’un des fonds sou­ve­rains li­byens – ain­si que du mi­nistre fran­çais Brice Hor­te­feux, ami et confi­dent de Sar­ko­zy, et de l’in­ter­mé­diaire fran­co-li­ba­nais Ziad Ta­kied­dine, fi­gure des af­faires po­li­ti­co-fi­nan­cières des vingt der­nières an­nées.

Cha­cun des per­son­nages ci­tés dans le texte a d’em­blée contes­té son au­then­ti­ci­té (di­rec­te­ment ou par avo­cat in­ter­po­sé). La di­vul­ga­tion du do­cu­ment a en­traî­né l’ou­ver­ture de deux en­quêtes ju­di­ciaires : l’une pour « faux », « usage de faux » et « pu­bli­ca­tion de fausse nou­velle », à la suite d’une plainte de Ni­co­las Sar­ko­zy ; l’autre pour « cor­rup­tion et blan­chi­ment », afin de vé­ri­fier les in­for­ma­tions conte­nues dans la note. Deux juges ont été dé­si­gnés. Leurs re­cherches parallèles – et par­fois concur­rentes – les ont conduits à in­ter­ro­ger de nom­breux té­moins, dont cer­tains ont cor­ro­bo­ré la te­neur de la note pen­dant que d’autres la contes­taient. Per­sonne n’a pu at­tes­ter for­mel­le­ment la va­li­di­té ou la faus­se­té du do­cu­ment lui-même. Ajou­tées à l’énor­mi­té du soup­çon – un chef d’État cor­rom­pu par une dic­ta­ture –, ces contra­dic­tions et les in­cer­ti­tudes sur l’ori­gine du mémo contro­ver­sé ont en­tre­te­nu le ma­laise. Ni les po­li­tiques ni la presse ne s’en sont em­pa­rés, au­cun élé­ment in­con­tes­table n’a per­mis à la jus­tice de tran­cher et, trois ans plus tard, le do­cu­ment de Me­dia­part jette en­core une ombre em­bar­ras­sante sur le come- back de Ni­co­las Sar­ko­zy. « Soit c’est le plus grand scan­dale de notre his­toire, soit c’est la plus odieuse des ma­chi­na­tions », m’a dit, per­plexe, l’un des plus hauts ma­gis­trats fran­çais.

Jo­mode Elie Guet­ty entre dans cette af­faire par une porte dé­ro­bée. Au prin­temps 2013, les po­li­ciers per­qui­si­tionnent au do­mi­cile pa­ri­sien de Ziad Ta­kied­dine. Ils dé­couvrent le nom et le numéro de té­lé­phone du jeune Li­byen grif­fon­nés sur un mor­ceau de pa­pier. (Jo­mode par­ti­ci­pait alors à la traque des an­ciens kadha­fistes ; l’homme d’af­faires, très en cour à Tri­po­li sous la dic­ta­ture, lui pro­po­sait des in­for­ma­tions en échange d’une im­mu­ni­té). Pro­blème : Ta­kied­dine a mal no­té son iden­ti­té et le numéro est hors- ser­vice. Plu­sieurs se­maines de re­cherches sont né­ces­saires

pour le trou­ver. Le 20 juin 2013, les en­quê­teurs fouillent son ap­par­te­ment et sai­sissent des piles d’ar­chives en langue arabe. Le 9 juillet, il est in­ter­ro­gé. Il ex­plique alors avoir été en contact avec les jour­na­listes de Me­dia­part, qui l’au­raient en­suite sol­li­ci­té, dans un ca­fé proche de la Bas­tille, la veille de la pa­ru­tion du fa­meux do­cu­ment ac­cu­sant Ni­co­las Sar­ko­zy.

Le dia­logue qu’il rapporte laisse les en­quê­teurs mé­du­sés : « Ils m’ont mon­tré un do­cu­ment sur leur té­lé­phone por­table. (...) Ils m’ont de­man­dé ce que j’en pen­sais ; je leur ai ré­pon­du qu’il s’agis­sait d’un faux do­cu­ment. Ils ont in­sis­té ; ils m’ont af­fir­mé qu’ils étaient sûrs de leur source. Je leur ai dit qu’ils étaient aveu­glés par leur haine de Sar­ko­zy. » La scène est dé­men­tie avec force par les deux jour­na­listes de Me­dia­part au­teurs de l’ar­ticle, Fabrice Ar­fi et Karl Laske. De­vant la jus­tice, tous deux ont nié avoir mon­tré à Getty la note contro­ver­sée – le pre­mier a même éta­bli, pièces à l’ap­pui, qu’il ne se trou­vait pas à Pa­ris la veille de la pa­ru­tion de l’ar­ticle. Ils l’ont trai­té de « men­teur », de « my­tho­mane » et de « faus­saire ».

Pour­tant, l’ex-re­belle li­byen n’en dé­mord pas. « Bien sûr que ce ren­dez-vous a eu lieu, m’a- t-il dé­cla­ré sur un ton ca­té­go­rique. Je me sou­viens très bien du ca­fé, de ce qu’ils m’ont dit. Pour­quoi est- ce que j’in­ven­te­rais une his­toire pa­reille ? J’ai dit à la po­lice que ça s’était pas­sé la veille de l’ar­ticle ; dans mon es­prit, c’était ap­proxi­ma­tif. S’ils n’étaient pas à Pa­ris ce jour-là, c’est que ça s’est pas­sé plus tôt. Avant qu’ils sortent leur ar­ticle, j’ai vu ces jour­na­listes au moins dix fois. J’ai été leur source pour une en­quête sur l’es­pion­nage des op­po­sants li­byens en France. Je leur ai re­mis des do­cu­ments. Quand ils m’ont mon­tré ce­lui qu’ils al­laient pu­blier, je leur ai dit tout de suite qu’il était faux – il ne res­sem­blait pas à ceux que moi, j’ai vus en Li­bye. Ils étaient très dé­çus. L’un des deux m’a de­man­dé : “Tu es sûr de toi ? Vrai­ment ?” L’autre ne di­sait rien, il avait l’air en co­lère. Ils m’ont ré­pon­du que je de­vais me trom­per, qu’ils étaient cer­tains de leur source. Ils di­saient que le do­cu­ment leur avait été don­né en Tu­ni­sie. C’est là que je leur ai dit qu’ils étaient ob­sé­dés par Sar­ko­zy. Ils avaient trop en­vie d’y croire. »

QUINZE FAUTES, TROIS PO­LICES

e t lui, faut-il le croire ? Au fil de mes ren­contres avec Jo­mode Elie Getty, il m’est ar­ri­vé de pen­ser qu’il n’avait pas le pro­fil du té­moin in­con­tes­table. Il s’ex­prime dans un fran­çais vo­lu­bile mais mal­adroit, a ten­dance à ava­ler les mots et à mé­lan­ger les dates. Son par­cours est ce­lui d’un ré­fu­gié comme d’autres, avec ses éclipses et ses im­bro­glios. Il a por­té plu­sieurs noms dès l’en­fance – la Ja­ma­hi­riya li­byenne im­po­sait l’ara­bi­sa­tion des pa­tro­nymes –, dis­pose de pas­se­ports li­byen et tcha­dien comme bien des Tou­bous, a pris l’ha­bi­tude de jon­gler avec les iden­ti­tés pour voya­ger quand les ser­vices de Kadha­fi le clas­saient comme « in­di­vi­du dan­ge­reux à sur­veiller ». En France, il a vé­cu d’ex­pé­dients, en­chaî­né les pe­tits bou­lots (cueilleur de pommes, ba­ga­giste à l’aé­ro­port de Rois­sy...) sans ja­mais ces­ser de mi­li­ter contre le ré­gime de Tri­po­li. Un fait d’armes le dis­tingue ce­pen­dant de tous les op­po­sants li­byens : il est le seul à avoir osé s’at­ta­quer fron­ta­le­ment au dic­ta­teur en dé­po­sant une plainte contre lui en 2009 de­vant la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale de La Haye. « Il fal­lait un sa­cré cou­rage pour faire un truc pa­reil : il a ga­gné le res­pect de beau­coup de gens à ce mo­ment-là, en Li­bye et en Eu­rope », se sou­vient l’homme d’af­faires Pierre Bon­nard, alors pré­sident de la chambre de com­merce fran­çaise pour le Proche et le Moyen-Orient.

Du­rant la guerre ci­vile, Getty dit avoir pris la tête de bri­gades ar­mées dans le Sud li­byen avec le grade de com­man­dant de la sec­tion sud de l’Ar­mée de li­bé­ra­tion nationale – il ex­hibe fiè­re­ment des pho­tos de ses ex­ploits, de­vant des co­lonnes de blin­dés ou en tête d’un dé­fi­lé mi­li­taire, après la li­bé­ra­tion des villes de Mour­zouk et de Seb­ha. Dans les dé­combres du ré­gime dé­chu, il a aus­si ré­cu­pé­ré des mon­ceaux d’ar­chives se­crètes – c’est une par­tie d’entre elles qui a été sai­sie chez lui. Par la suite, il a ef­fec­tué des mis­sions di­plo­ma­tiques pour le CNT et co­opé­ré avec ce qui res­tait du ren­sei­gne­ment li­byen, tout en ra­che­tant des so­cié­tés de sé­cu­ri­té et en pro­je­tant de dé­ve­lop­per un groupe pé­tro­lier et une com­pa­gnie aé­rienne. En 2013, il s’est fait briè­ve­ment connaître en France en se por­tant can­di­dat au ra­chat de la raf­fi­ne­rie en faillite Pe­tro­plus, en Nor­man­die mais il n’a pu pré­sen­ter les ga­ran­ties né­ces­saires, son as­so­cié l’a lâ­ché, son offre a été ba­layée et l’épi­sode s’est ache­vé dans la confu­sion. Au­jourd’hui, Getty tra­vaille pour le pro­cu­reur gé­né­ral de Tri­po­li. Mu­ni de lettres d’ac­cré­di­ta­tion, d’un titre de « pré­sident de la com­mis­sion des

af­faires étran­gères du co­mi­té na­tio­nal de lutte contre la cor­rup­tion » et avec le concours d’un ca­bi­net d’avo­cats in­ter­na­tio­nal, il s’ef­force de re­cou­vrer les avoirs li­byens dé­tour­nés en Eu­rope par le clan Kadha­fi. Dans un rap­port d’étape adres­sé aux au­to­ri­tés li­byennes, il as­sure avoir iden­ti­fié au moins quatre im­meubles à Pa­ris – dont la va­leur est es­ti­mée à 250 mil­lions d’eu­ros.

Le 25 mars 2015, c’est avec l’as­su­rance d’un of­fi­ciel en mis­sion que Jo­mode Elie Getty s’est pré­sen­té de­vant les gen­darmes de la sec­tion de re­cherches de Pa­ris, dans une ca­serne dis­crète aux murs de briques du XXe ar­ron­dis­se­ment. Man­da­tés par le juge Re­né Cross, le ma­gis­trat char­gé d’ins­truire la plainte de Ni­co­las Sar­ko­zy, ces en­quê­teurs cher­chaient à l’in­ter­ro­ger de­puis des mois pour com­plé­ter sa dé­po­si­tion de 2013 – sans doute aus­si pour la vé­ri­fier. « Ils m’ont en­voyé plu­sieurs mails », dit-il tout en pré­ci­sant qu’il a été re­te­nu par plu­sieurs longs sé­jours en Li­bye et qu’il n’était « pas pres­sé de remettre le doigt dans cette his­toire ». Ce jour-là, sous ser­ment, il a ce­pen­dant com­plé­té son récit ini­tial par une « ana­lyse cri­tique » du fa­meux do­cu­ment li­byen et s’étonne que « per­sonne ne l’ait fait avant [lui] » (une deuxième au­di­tion a eu lieu le 17 avril 2015, où il dit avoir ap­por­té « d’autres pré­ci­sions »).

« J’ai re­le­vé au moins quinze fautes sur la note re­pro­duite par Me­dia­part », m’a- t-il as­su­ré. Le terme d’« ano­ma­lies » se­rait plus ap­pro­prié : elles portent sur la syn­taxe, l’orthographe de cer­tains noms, la pré­sence ou l’ab­sence de dé­tails dans la pré­sen­ta­tion. Par exemple, un code for­mé de lettres en bas à droite du do­cu­ment consti­tue se­lon lui la ré­fé­rence d’une base de don­nées re­cen­sant « les de­mandes de vi­sas pour VIP », donc sans rap­port avec l’ob­jet d’une note aus­si sen­sible. En agran­dis­sant cette men­tion, on constate dis­tinc­te­ment qu’elle est sui­vie d’un pic­to­gramme en forme d’or­di­na­teur, ce qui pa­raît plus ap­pro­prié pour un for­mu­laire ad­mi­nis­tra­tif que pour un mémo se­cret des­ti­né aux plus hautes au­to­ri­tés de l’État (cu­rieu­se­ment, cette men­tion est la seule à ne pas fi­gu­rer sur la tra­duc­tion fran­çaise pu­bliée par Me­dia­part).

L’an­cien re­belle re­marque en outre que le texte com­porte « trois po­lices de ca­rac­tères dif­fé­rentes » et que le nom de Ni­co­las Sar­ko­zy, mi­nistre de l’in­té­rieur en 2006, n’est pas ac­com­pa­gné de son titre « alors que les do­cu­ments of­fi­ciels li­byens sont tou­jours très pro­to­co­laires » (d’ailleurs, la note ne pré­cise même pas que la cam­pagne pré­si­den­tielle qu’il s’agit de fi­nan­cer se dé­roule en France).

POUR JO­mODE ELIE GETTY, LA SI­GNA­TURE AP­PO­SÉE SUR LA NOTE AU­RAIT ÉTÉ AJOU­TÉE

après coup.

Pour ap­puyer ses ob­ser­va­tions, Getty a ex­hu­mé de ses propres ar­chives col­lec­tées en Li­bye et ap­por­té aux gen­darmes la co­pie d’un rap­port des ser­vices se­crets li­byens si­gné par le chef de ca­bi­net de Mous­sa Koussa en jan­vier 2007 – soit quelques se­maines à peine après la note de Me­dia­part : les dif­fé­rences de forme sont ma­ni­festes. La com­pa­rai­son des deux pièces per­met une consta­ta­tion par­ti­cu­liè­re­ment trou­blante : sur le do­cu­ment pu­blié par Me­dia­part, le cadre vert, les ar­moi­ries im­pri­mées en en- tête (l’aigle de la Ja­ma­hi­riya li­byenne) et les tam­pons sont presque en­tiè­re­ment ef­fa­cés alors que le texte, lui, est par­fai­te­ment net. Jo­mode Elie Getty y voit « la preuve que ce­lui qui a fa­bri­qué cette note vou­lait empêcher qu’on re­père les in­exac­ti­tudes ». Le contraste rend cré­dible, en tout cas, l’hy­po­thèse se­lon la­quelle le texte au­rait été ajou­té ul­té­rieu­re­ment.

Toutes les re­cherches me­nées à Tri­po­li ont échoué à dé­cou­vrir un do­cu­ment si­mi­laire à ce­lui de Me­dia­part, en­core moins un écrit por­tant la si­gna­ture de Mous­sa Koussa. Au len­de­main de l’ar­ticle de Me­dia­part, le chef du Conseil na­tio­nal de tran­si­tion li­byen, Mus­ta­pha Ab­del­ja­lil, a af­fir­mé qu’au­cun élé­ment de ce type n’avait pu être re­trou­vé au siège des ser­vices que di­ri­geait Koussa. Au reste, l’an­cien homme fort de la sé­cu­ri­té li­byenne avait la ré­pu­ta­tion d’être un homme très se­cret qui n’écri­vait ni ne si­gnait ja­mais rien – hor­mis les no­mi­na­tions de di­plo­mates, après la sienne à la tête du mi­nis­tère des af­faires étran­gères en 2009. Pour Jo­mode Elie Getty, la si­gna­ture ap­po­sée sur la note de 2006 se­rait donc la re­pro­duc­tion ou l’imi­ta­tion d’un pa­raphe of­fi­ciel de Mous­sa Koussa fi­gu­rant sur un ar­rê­té de no­mi­na­tion, qu’une main in­con­nue au­rait ajou­tée au bas d’un cour­rier qui n’était pas de lui. Au­tre­ment dit : une fal­si­fi­ca­tion.

LES RAP­PORTS du CONTRE-ES­PION­NAGE

La thèse du mon­tage, Jo­mode n’est pas le seul à y croire. La Di­rec­tion cen­trale du ren­sei­gne­ment in­té­rieur (DCRI), le ser­vice de contre- es­pion­nage fran­çais, a évo­qué cette pos­si­bi­li­té dans un rap­port in­terne da­té du 30 avril 2013 (soit après que Ni­co­las Sar­ko­zy eut quit­té le pou­voir), dé­sor­mais dé­clas­si­fié à la de­mande de la jus­tice. Elle se fon­dait alors sur un autre ar­gu­ment : « Suite à la pu­bli­ca­tion de ce do­cu­ment [la note de Me­dia­part] deux sources du ser­vice bé­né­fi­ciant d’ac­cès dis­tincts in­di­quaient que son for­ma­lisme ap­pa­rais­sait sus­pect, une sai­sine écrite et di­recte de Mous­sa Koussa à Bé­chir Sa­leh ap­pa­rais­sant tout à fait im­pro­bable au vu des usages ad­mi­nis­tra­tifs ayant pré­va­lu du­rant l’ère de la Ja­ma­hi­riya. » Tra­duc­tion : l’im­por­tance de Bé­chir Sa­leh au sein du pou­voir rend peu cré­dible qu’il ait pu re­ce­voir une ins­truc­tion de Mous­sa Koussa, a for­tio­ri dans un do­maine étran­ger à leurs com­pé­tences res­pec­tives (le pre­mier su­per­vi­sait les in­ves­tis­se­ments li­byens en Afrique, le se­cond di­ri­geait un ser­vice de ren­sei­gne­ment).

En 2013, Bé­chir Sa­leh m’avait li­vré une ex­pli­ca­tion si­mi­laire. Je l’avais ren­con­tré en Afrique du Sud, où il a trou­vé re­fuge pour fuir un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal émis par la jus­tice li­byenne (voir le no 6 de Va­ni­ty Fair, da­té de dé­cembre 2013). À propos de la note et du fi­nan­ce­ment po­li­tique qu’elle évoque, il m’avait ré­pon­du : « Je ne m’oc­cu­pais pas de ces ques­tions et à ma connais­sance, Koussa non plus. Si ja­mais cette af­faire avait exis­té, il au­rait gé­ré ce­la tout seul, sans pas­ser par moi. » Pour lui, le sul­fu­reux pa­pier n’était rien d’autre qu’un « faux gros­sier ». Un té­lé­gramme de la DCRI re­mis à la jus­tice pré­cise par ailleurs que, se­lon des sources in­ternes à la dic­ta­ture li­byenne, Mous­sa Koussa était à la même époque en train de « perdre toute sa puis­sance au sein de l’en­tou­rage du Guide » – l’un de ses fils, Seïf el-Is­lam, se van­tait d’avoir en­fin « réus­si à avoir sa tête ». Or le té­lé­gramme en ques­tion est da­té du 27 juin 2006, soit cinq mois et de­mi avant la note pu­bliée par Me­dia­part, dans la­quelle il est cen­sé dicter des ins­truc­tions à la garde rap­pro­chée de Kadha­fi. Si la DCRI a été bien ren­sei­gnée, la contra­dic­tion pa­raît ma­ni­feste.

Le di­rec­teur de ce ser­vice sous la pré­si­dence Sar­ko­zy, le pré­fet Ber­nard Squar­ci­ni, a été ques­tion­né par le juge en juillet 2014. Il a cer­ti­fié n’avoir or­don­né au­cune vé­ri­fi­ca­tion sur le do­cu­ment de Me­dia­part mais il a dit avoir su que la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure (DGSE) avait quant à elle « conclu à un faux gros­sier », se­lon une confi­dence de son ho­mo­logue à la tête de ce ser­vice, Erard Cor­bin de Man­goux (étran­ge­ment, ce­lui- ci n’a tou­jours pas été con­vo­qué par les juges au mo­ment où je ter­mine cet ar­ticle).

Avan­cée d’em­blée par Ni­co­las Sar­ko­zy et ses proches, la thèse d’un tru­cage des­ti­né à lui nuire au mo­ment de l’élec­tion pré­si­den­tielle ne peut être en­tiè­re­ment écar­tée. Le chef de l’État fran­çais, après avoir ten­té un rap­pro­che­ment spec­ta­cu­laire avec la Li­bye en 2007 sur fond de contrats d’équi­pe­ment ci­vils et mi­li­taires, fut en­suite l’un des lea­ders de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale dont les bom­bar­de­ments aé­riens ont pré­ci­pi­té la chute de Kadha­fi. À cette époque, son fils Seïf el-Is­lam, pro­met­tait à la té­lé­vi­sion d’éta­ler les preuves de ver­se­ments de fonds en sa fa­veur et le som­mait de « rendre l’ar­gent ». Cette me­nace n’a ja­mais été mise à exé­cu­tion et Seïf el-Is­lam, em­pri­son­né en Li­bye de­puis la ré­vo­lu­tion, n’en a plus re­par­lé. Il n’em­pêche, nombre de par­ti­sans de l’an­cien ré­gime de Tri­po­li n’ont pas par­don­né à Sar­ko­zy son re­tour­ne­ment. Or si le do­cu­ment com­pro­met­tant a été fa­bri­qué, il ne peut l’avoir été que par un fa­mi­lier de l’an­cien pou­voir li­byen.

Une autre thèse, voi­sine de la pre­mière, peut être avan­cée : cer­tains an­ciens di­gni­taires kadha­fistes, ar­rê­tés à l’étran­ger après la guerre crai­gnaient d’être ex­tra­dés et ju­gés en Li­bye. Ils pour­raient avoir cher­ché à se pla­cer sous la pro­tec­tion de la jus­tice fran­çaise en pro­met­tant des preuves dé­ci­sives pour les en­quêtes en cours à Pa­ris – quitte à men­tir sur leur pro­ve­nance ou leur au­then­ti­ci­té. Après la fin du conflit, un étrange bal­let d’émis­saires of­fi­cieux s’est or­ga­ni­sé entre les kadha­fistes exi­lés et les ser­vices de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­taux. On mar­chan­dait des in­for­ma­tions sur la dic­ta­ture contre des sauf- conduits, des per­mis de ré­si­dence ou sim­ple­ment l’as­su­rance de ne ja­mais être ju­gé à Tri­po­li. Du­rant cette pé­riode, plu­sieurs hauts di­ri­geants dé­chus ont as­su­ré en confi­dence qu’ils

dé­te­naient les preuves de ver­se­ments d’ar­gent à des per­son­na­li­tés po­li­tiques fran­çaises, dont Ni­co­las Sar­ko­zy. Les rap­ports de la DCRI ré­cem­ment dé­clas­si­fiés in­diquent par exemple qu’à la fin de 2011, l’ex- chef du pro­to­cole de Kadha­fi, Mus­ta­fa Zin­ta­ni, se fai­sait fort de « ré­cu­pé­rer » des ar­chives qu’il en­ten­dait « mon­nayer » contre une forte somme. Au­cune de ces pré­ten­dues preuves n’a fait sur­face de­puis lors.

En re­vanche, cer­tains proches du co­lo­nel Kadha­fi ont confor­té l’ac­cu­sa­tion de fi­nan­ce­ment oc­culte par des dé­cla­ra­tions fra­cas­santes. Après avoir ju­gé « cré­dible » le do­cu­ment de Me­dia­part puis l’avoir qua­li­fié de « faux », Ziad Ta­kied­dine a maintes fois pro­mis à la jus­tice et à la presse d’ap­por­ter des confir­ma­tions ir­ré­fu­tables. Mais ses contra­dic­tions et ses vol­te­face ré­pé­tées l’ont lar­ge­ment dis­cré­di­té, sans par­ler des mal­ver­sa­tions dont il est lui-même ac­cu­sé. Plus so­lide, un in­ter­prète de Kadha­fi, Mof­tah Mis­sou­ri, a cer­ti­fié en juin 2013 dans un do­cu­men­taire dif­fu­sé par France 2 que la note dé­voi­lée par Me­dia­part était au­then­tique – en confiant ce­pen­dant avoir en­ten­du par­ler d’une somme in­fé­rieure : « Kadha­fi m’a dit à moi ver­ba­le­ment que la Li­bye avait ver­sé une ving­taine de mil­lions de dol­lars. » Après s’être lais­sé fil­mer à Tri­po­li, de­vant les ruines de l’an­cienne ca­serne pré­si­den­tielle, l’ex- tra­duc­teur a sé­jour­né en Al­le­magne puis cher­ché à éta­blir des contacts avec les au­to­ri­tés fran­çaises afin d’ob­te­nir un sta­tut de ré­fu­gié à Pa­ris – en vain.

Jo­mode Elie Getty aus­si fut ap­pro­ché en 2013 par les au­teurs de ce do­cu­men­taire. « Ils m’ont pro­po­sé de té­moi­gner, m’a- t-il confié. Mais quand je leur ai dit que le do­cu­ment de Me­dia­part était un faux, ils n’ont pas don­né suite. » (Le réa­li­sa­teur du film, Ro­main Ver­ley, m’a confir­mé l’avoir sol­li­ci­té puis re­non­cé à l’in­ter­vie­wer, mais seule­ment parce qu’il l’avait « trou­vé étrange », sans nier l’avoir en­ten­du dire que le do­cu­ment était faux.) À ce jour, Mof­tah Mis­sou­ri n’a ja­mais été in­ter­ro­gé par la jus­tice fran­çaise. « Au dé­but de l’an­née, j’ai re­çu un ap­pel d’un po­li­cier, m’a- t-il in­di­qué par té­lé­phone de­puis Tri­po­li. Il m’a de­man­dé de le pré­ve­nir si je pas­sais par Pa­ris. Je lui ai pro­po­sé de le ren­con­trer en Al­le­magne, il m’a dit que ce n’était pas pos­sible. En tout cas, je n’ai re­çu au­cune convo­ca­tion of­fi­cielle. »

L’agen­da de Brice Hor­te­feux

té­moi­gner à Pa­ris, l’an­cien pre­mier mi­nistre Bagh­da­di Mah­mou­di l’au­rait peut- être fait, lui, s’il n’en avait été em­pê­ché. Ré­fu­gié en Tu­ni­sie après la fin de la dic­ta­ture, il a été ex­tra­dé vers la Li­bye au mois de juin 2012, peu après que ses avo­cats eurent pro­cla­mé que lui aus­si dé­te­nait des in­for­ma­tions ex­plo­sives, pour avoir « su­per­vi­sé le dos­sier du fi­nan­ce­ment de la cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy de­puis Tri­po­li ». L’un de ses dé­fen­seurs al­lait jus­qu’à af­fir­mer que sa dé­ten­tion avait été or­don­née « à l’ins­ti­ga­tion du pré­sident fran­çais afin que les dé­tails sur le fi­nan­ce­ment de sa cam­pagne ne soient pas ré­vé­lés ». À l’évi­dence, Mah­mou­di et son en­tou­rage es­comp­taient qu’une convo­ca­tion d’un juge fran­çais vienne blo­quer le pro­ces­sus d’ex­tra­di­tion. Rien ne s’est pas­sé comme ils l’es­pé­raient et l’ex­chef du gou­ver­ne­ment li­byen est tou­jours dé­te­nu dans son pays, en at­tente d’un ju­ge­ment. (Il est pour­sui­vi pour « meurtres » et « dé­tour­ne­ments de fonds ».) Mais au­cun des élé­ments pro­bants évo­qués par ses avo­cats n’a été pro­duit et trois ans plus tard, quand on s’in­ter­roge sur l’ori­gine du do­cu­ment de Me­dia­part, c’est le nom de Mah­mou­di qui est le plus sou­vent ci­té par les ini­tiés des ré­seaux fran­co-li­byens – hommes d’af­faires, avo­cats, di­plo­mates et agents d’in­fluence que j’ai pu ren­con­trer, sans qu’au­cun n’ac­cepte d’être ci­té. Dans sa pre­mière au­di­tion par la po­lice, en juillet 2013, Jo­mode Elie Getty lui-même es­ti­mait « que le créa­teur de cette note est l’un des avo­cats tu­ni­siens de Bagh­da­di ».

Le 5 août 2014 à Do­ha, où il vit sous haute pro­tec­tion, l’ex-mi­nistre li­byen Mous­sa Koussa, si­gna­taire sup­po­sé de la fa­meuse note, a lui aus­si dé­si­gné Bagh­da­di Mah­mou­di. Dans une salle

de l’hô­tel Four Sea­sons spé­cia­le­ment ré­ser­vée par les ser­vices du pro­cu­reur gé­né­ral du Qa­tar et en pré­sence de deux de ses re­pré­sen­tants, deux juges fran­çais ont ques­tion­né l’an­cien chef des ser­vices de sé­cu­ri­té li­byen sur le conte­nu et l’ori­gine du do­cu­ment contro­ver­sé. « Il s’agit d’un faux car la si­gna­ture est fausse, a- t-il af­fir­mé. (...) Je ne sais pas si quel­qu’un a es­sayé d’imi­ter ma si­gna­ture, ce n’est pas moi qui ai si­gné, ce do­cu­ment est un faux do­cu­ment.

– Qui, se­lon vous, se­rait à l’ori­gine de ce faux ? lui ont de­man­dé les ma­gis­trats. – Bagh­da­di Mah­mou­di. » Se­lon le pro­cès-ver­bal de l’au­di­tion, Mous­sa Koussa a en­suite ajou­té : « Vous me de­man­dez si je dis­pose de ren­sei­gne­ments pour le mettre en cause ; oui, j’en ai mais ne m’in­tro­dui­sez pas dans cette his­toire pour dire s’il l’a fait ou pas fait. »

Si Koussa a nié avec fer­me­té avoir si­gné un tel pa­pier, l’in­ter­ro­ga­toire s’est te­nu dans une am­biance trouble. Ner­veux, tour­men­té et af­fai­bli par une ré­cente in­ter­ven­tion chi­rur­gi­cale (une am­bu­lance l’at­ten­dait au bas de l’hô­tel), l’an­cien chef du contrees­pion­nage li­byen a re­fu­sé de re­con­naître sa si­gna­ture sur deux de­mandes de titre de sé­jour en France dé­po­sées en 2008 et 2009 (de fait, les si­gna­tures sont fort dis­sem­blables d’un for­mu­laire à l’autre) et te­nu des propos lourds de sous- en­ten­dus – « le conte­nu de ce do­cu­ment, c’est ça qui est dan­ge­reux, a- t-il no­tam­ment dé­cla­ré. C’est à vous de sa­voir si c’est un faux ou un vrai. Je ne vous ai pas dit que c’était faux ou pas faux. Il y a ce qui est men­tion­né sur ce do­cu­ment et quel­qu’un qui a mis une fausse si­gna­ture en des­sous, à vous d’en­quê­ter. » Les juges sont donc re­ve­nus du Qa­tar avec aus­si peu de cer­ti­tudes qu’à leur ar­ri­vée.

Par la suite, une ex­per­tise gra­pho­lo­gique com­man­dée par le juge a conclu que la si­gna­ture ap­po­sée sur la note était bien de la main de Mous­sa Koussa. Me­dia­part s’en est aus­si­tôt fé­li­ci­té – « Un col­lège d’ex­perts a au­then­ti­fié sans au­cune ré­serve un do­cu­ment pla­ni­fiant une cor­rup­tion étran­gère au plus haut ni­veau de la Ré­pu­blique », pro­cla­mait le site le 17 no­vembre 2014. La réa­li­té est net­te­ment moins tran­chée. Faute de pou­voir exa­mi­ner la pièce ori­gi­nale (Me­dia­part n’en dis­pose pas), il est im­pos­sible d’ex­clure que ce pa­raphe ait été ra­jou­té par mon­tage. Au de­meu­rant, les en­quê­teurs ont ad­mis eux-mêmes, dans un rap­port du 7 juillet 2014, qu’il était im­pos­sible de dé­ter­mi­ner la vraie si­gna­ture de Koussa, compte te­nu du manque de fia­bi­li­té des mo­dèles de ré­fé­rence. En dé­cembre 2013, l’Ins­ti­tut de re­cherches cri­mi­nelles de la gen­dar­me­rie avait d’ailleurs re­fu­sé de pro­cé­der à une telle ex­per­tise, ar­guant de « l’im­pos­si­bi­li­té d’un tra­vail gra­pho­lo­gique » sur ce do­cu­ment. (Les deux spé­cia­listes de ce type d’ana­lyses que j’ai in­ter­ro­gés m’ont cer­ti­fié qu’il leur pa­rais­sait in­ima­gi­nable d’ar­ri­ver à une conclu­sion so­lide à par­tir d’un do­cu­ment qui n’est Le Fu­gi­tiF Bé­chir Sa­leh, ex- di­rec­teur de ca­bi­net de Kadha­fi, pho­to­gra­phié en 2013 pour Va­ni­ty Fair en Afrique du Sud. pas l’ori­gi­nal. « C’est un tra­vail to­ta­le­ment non- scien­ti­fique », a même ju­gé l’un d’eux. Au­cun n’a ac­cep­té d’être ci­té, l’éthique leur in­ter­di­sant de se pro­non­cer of­fi­cieu­se­ment sur une pièce exa­mi­née par la jus­tice, m’ont-ils tous deux as­su­ré.)

Au terme de mi­nu­tieuses vé­ri­fi­ca­tions, une seule cer­ti­tude semble s’être im­po­sée : Brice Hor­te­feux, dé­si­gné dans la note comme l’un des par­ti­ci­pants à la réunion du 6 oc­tobre 2006 où au­rait été dé­ci­dé le fi­nan­ce­ment li­byen, ne pou­vait rai­son­na­ble­ment se trou­ver à Tri­po­li à cette date. Alors mi­nistre dé­lé­gué aux col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, le bras droit de Ni­co­las Sar­ko­zy ne se dé­pla­çait pas sans es­corte ni pro­to­cole et les en­quê­teurs ont scru­té ses agen­das (mi­nis­té­riel, po­li­tique et per­son­nel). Ain­si, il est ac­quis qu’il se trou­vait en Bre­tagne le 5 oc­tobre 2006, qu’il s’est en­vo­lé pour l’Au­vergne (la ré­gion dont il est l’élu) dans la soi­rée et qu’il y avait des ren­dez-vous le len­de­main ma­tin. À sup­po­ser même qu’il ait mo­di­fié son plan­ning of­fi­ciel pour se rendre à Tri­po­li le 6, il au­rait dû voya­ger de nuit au dé­part de Cler­mont-Fer­rand, ce qui rend in­vrai­sem­blable le scé­na­rio d’une équi­pée clan­des­tine – sur un pe­tit aé­ro­port de pro­vince, son dé­part pré­ci­pi­té n’au­rait pu pas­ser in­aper­çu. Pour cette rai­son-là au moins, le conte­nu du mémo peut- être mis en doute : si Brice Hor­te­feux n’a pas pris part à la réunion qui y est évo­quée, c’est que le texte est men­son­ger.

ar­ticLe ra­Va­geur

Me­dia­part a été créé en 2008 par un groupe de jour­na­listes pour être le pre­mier jour­nal d’en­quêtes et d’opi­nion en France ex­clu­si­ve­ment dif­fu­sé sur In­ter­net. Son di­rec­teur, Edwy Ple­nel, a été un jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion re­nom­mé puis un di­rec­teur de la ré­dac­tion du Monde ins­pi­ré, re­dou­té et contro­ver­sé. Clai­re­ment en­ga­gé à gauche, le site a pu­blié sous sa conduite de nom­breuses ré­vé­la­tions sur les af­faires po­li­ti­co-fi­nan­cières, sans épar­gner les so­cia­listes (il a no­tam­ment ré­vé­lé l’exis­tence du compte ca­ché du mi­nistre Jé­rôme Ca­hu­zac), mais avec une fo­ca­li­sa­tion as­su­mée sur Ni­co­las Sar­ko­zy et ses proches – au point de pu­blier avant l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012 une com­pi­la­tion d’ar­ticles sur les « faits et gestes de la pré­si­dence Sar­ko­zy » sous ce titre ex­pli­cite : Fi­nis­sons- en ! ( Édi­tions Don Qui­chotte). C’est à peu près du­rant cette pé­riode que Jo­mode Elie Getty est en­tré en re­la­tion avec la ré­dac­tion de Me­dia­part.

Le jeune re­belle li­byen cher­chait un sou­tien pour dé­non­cer l’es­pion­nage dont il di­sait avoir été la cible sur le sol fran­çais au temps du rap­pro­che­ment fran­co- li­byen. « Je me sou­ve­nais de ma plainte contre Kadha­fi de­vant la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale, ex­plique- t- il. J’avais pré­ve­nu tous les mé­dias. Quand je suis ar­ri­vé à La Haye dans ma Ford Fies­ta, il n’y avait per­sonne. » Cette fois, il ne veut pas être seul.

Un jour­na­liste croi­sé lors d’une ma­ni­fes­ta­tion an­tiKadha­fi l’in­tro­duit au­près de l’avo­cat William Bour­don, pré­sident de l’ONG Sher­pa et ha­bi­tué des com­bats – ju­di­ciaires et mé­dia­tiques – contre les dic­ta­tures. Getty a une bonne his­toire et, mieux en­core, il a des preuves. « Entre oc­tobre 2011 et mars 2012, j’étais à nou­veau en Li­bye, ra­conte- t-il. Dans les ar­chives des ser­vices se­crets li­byens, j’ai re­trou­vé des rap­ports qui mon­traient de fa­çon cer­taine que j’avais été pla­cé sous sur­veillance à Pa­ris, ain­si qu’une tren­taine d’autres op­po­sants. » Son idée est de dé­po­ser une nou­velle plainte, cette fois contre le di­rec­teur de ca­bi­net de Kadha­fi, Bé­chir Sa­leh, ci­té dans les rap­ports, et de mettre en cause le pou­voir sar­ko­zyste « qui a for­cé­ment été com­plice ». En­rô­lé dans la cam­pagne de Fran­çois Hol­lande et com­pa­gnon de route de Me­dia­part, William Bour­don le re­com­mande à l’équipe d’Edwy Ple­nel.

Le 10 avril 2012, Me­dia­part consacre un long ar­ticle aux dé­cou­vertes de Jo­mode Elie Getty, sous la si­gna­ture des deux mêmes jour­na­listes qui pu­blie­ront en­suite la note contro­ver­sée, Fabrice Ar­fi et Karl Laske. Il est illus­tré d’une pho­to du jeune homme coif­fé d ’un c hèche et d ’un d es r ap­ports in­ternes des ser­vices li­byens qu’il leur a re­mis. À ce jour, ces do­cu­ments res­tent les seules ar­chives is­sues des ser­vices li­byens ja­mais pu­bliées dans la presse oc­ci­den­tale et dont l’au­then­ti­ci­té n’est pas contes­tée. Me­dia­part traite alors Jo­mode avec les égards dus à un in­for­ma­teur. Lui et les au­teurs de l’ar­ticle se voient plu­sieurs fois, dé­jeunent, exa­minent en­semble à son do­mi­cile (un pe­tit ap­par­te­ment dans le quar­tier de Mont­par­nasse) les car­tons rap­por­tés de Li­bye. « Quand ils m’ont dit qu’ils s’étaient pro­cu­ré un do­cu­ment et qu’ils vou­laient me le mon­trer, j’ai trou­vé ça nor­mal », m’as­sure au­jourd’hui l’op­po­sant tou­bou (de­vant la jus­tice, les deux jour­na­listes, en­ten­dus sous le sta­tut de té­moin as­sis­té, ont for­mel­le­ment nié l’avoir fait. Pour tout ce qui concerne l’ori­gine de la note, ils se sont re­tran­chés der­rière le se­cret pro­fes­sion­nel). La suite lui laisse un sou­ve­nir amer : « Ils at­ten­daient de moi que je confirme, point. Ils vou­laient m’uti­li­ser. Ils sont par­tis fâ­chés et moi, j’étais mé­content. »

Le 28 avril 2012, à huit jours du se­cond tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle, Me­dia­part pu­blie ses ac­cu­sa­tions contre Ni­co­las Sar­ko­zy, as­sor­ties du fa­meux do­cu­ment. Jo­mode est dé­pi­té. Il se confie à des proches, parle « à quelques jour­na­listes », au­cun ne l’écoute. Dans le contexte po­li­tique, per­sonne ne veut choi­sir un camp – le di­rec­teur de Me­dia­part, Edwy Ple­nel, dé­plore pu­bli­que­ment, pour sa part, le faible écho don­né par les autres mé­dias à ses ré­vé­la­tions. Le 4 mai, pour­tant, Getty se re­trouve dans les lo­caux du site d’in­for­ma­tion. Il par­ti­cipe à un dé­bat dif­fu­sé en vi­déo sur les af­faires fran­co- li­byennes. « Je me suis fait avoir, juge- t- il avec le re­cul. Les gens de Me­dia­part m’ont fait croire que je pour­rais dé­fendre la cause des Tou­bous et dé­non­cer la traque des op­po­sants. En fait, ils vou­laient juste se ré­con­ci­lier avec moi. Ils de­vaient avoir peur que je me ré­pande dans Pa­ris sur leur do­cu­ment.» Face à la ca­mé­ra, la dis­cus­sion tourne au­tour des re­la­tions Sar­ko­zy- Kadha­fi, de l’ar­ticle de Me­dia­part et des soup­çons de cor­rup­tion. Vi­si­ble­ment ten­du, Jo­mode reste si­len­cieux, mâ­choires cris­pées. Quand on lui donne la pa­role, il se borne à ra­con­ter l’es­pion­nage dont il a été vic­time et les per­sé­cu­tions contre les Tou­bous. Pas une fois il n’est in­vi­té à com­men­ter la note sur le fi­nan­ce­ment de Sar­ko­zy. Pour­quoi n’avoir rien dit de lui- même ? « Ils ne m’ont ac­cor­dé que quelques mi­nutes, dit- il. Le temps que j’ex­plique ce qui était im­por­tant pour moi, l’émis­sion était fi­nie. »

Après cette nou­velle dé­con­ve­nue, le jeune Li­byen s’éloigne de Me­dia­part. Son avo­cat re­nonce à dé­po­ser la plainte qu’il pro­je­tait : « M. Getty ne dis­po­sait pas d’as­sez d’élé­ments pré­cis, je n’ai pas pu l’ai­der », confie à pré­sent William Bour­don. Au cours des mois sui­vants, Jo­mode ef­fec­tue plu­sieurs allers- re­tours en Li­bye. Il tente de re­lan­cer ses af­faires pé­tro­lières, monte son dos­sier pour le ra­chat de Pe­tro­plus en France, ob­tient des lettres de cré­dit en Suisse, se fait re­ce­voir à Ber­cy, se dé­mène comme un diable mais échoue. La Li­bye est tou­jours en guerre, les fac­tions ri­vales s’af­frontent, le ter­ri­toire est mor­ce­lé, il n’y a plus d’État ; com­ment pré­sen­ter des ga­ran­ties fiables au nom d’une so­cié­té li­byenne ? « On ne m’a pas pris au sé­rieux », peste- t- il. En juillet 2013, quand un po­li­cier l’ap­pelle au té­lé­phone, il tombe des nues. « Ils m’ont dit qu’ils vou­laient me po­ser des ques­tions mais ils ne m’ont pas dit sur quoi », se rap­pelle- t- il. Quelques se­maines plus tard, la presse se fait l’écho de son té­moi­gnage qui fra­gi­lise Me­dia­part e t sert la dé­fense de Ni­co­las Sar­ko­zy. « À par­tir de ce mo­ment, mes amis ont re­çu des coups de té­lé­phone étranges pour me dé­ni­grer. On a ré­pan­du des bruits sur mon compte », as­sure- t- il. Dé­but 2014, Me­dia­part pu­blie une longue en­quête à charge sur

« Mes amis ont re­çu des coups de té­lé­phone étranges. ON A RÉ­PAN­DU DES BRUITS SUR MON COMPTE. »

Jo­mode Elie Getty

lui, in­ti­tu­lée : « Ar­gent li­byen : le faux té­moin de Sar­ko­zy ». L’ar­ticle est ra­va­geur. Les jour­na­listes ex­hument plu­sieurs plaintes dé­po­sées contre lui – par sa lo­geuse, son ex- com­pagne, d’an­ciens as­so­ciés –, tournent en dé­ri­sion ses am­bi­tions d’homme d’af­faires, lui re­prochent d’avoir uti­li­sé « de fausses iden­ti­tés » et vont jus­qu’à pré­sen­ter ce­lui qui fut leur source comme « un ha­bi­tué des fausses dé­cla­ra­tions ».

« Cet ar­ticle m’a fait du mal », confie- t- il au­jourd’hui – il dit ce­la en re­dres­sant la tête et ses yeux lancent des éclairs. Des amis lui ont tour­né le dos, des portes se sont fer­mées. « Avant 2011, j’ai eu des hauts et des bas, re­con­naît- il. J’ai vé­cu du RSA ; il m’est ar­ri­vé de dor­mir dans des voi­tures. Ce­la ne fait pas de moi un homme mal­hon­nête. Avec la chute de Kadha­fi, tout s’était ar­ran­gé pour moi. Mais on m’a pré­sen­té comme un es­croc pour me sa­lir, m’empêcher de dire ce que je sais. Il en faut plus pour m’ar­rê­ter. Le com­bat ne me fait pas peur. » Ses sou­cis ma­té­riels sont der­rière lui. Il a ses ha­bi­tudes à Pa­ris dans une ré­si­dence hô­te­lière proche de l’Opé­ra (« quatre étoiles », tient- il à pré­ci­ser) et pos­sède des biens en Li­bye qui lui per­mettent d’as­su­rer sa sub­sis­tance – des sta­tions- ser­vice, des fermes, des per­mis d’ex­ploi­ta­tion pé­tro­lière. L’im­pos­si­bi­li­té d’ef­fec­tuer des vi­re­ments ban­caires à par­tir de son pays l’oblige ce­pen­dant à s’y rendre ré­gu­liè­re­ment pour y cher­cher de l’ar­gent li­quide.

AC­TIFS IM­MO­BI­LIERS

Le chaos li­byen et sa ré­pu­ta­tion contras­tée ne fa­ci­litent pas sa mis­sion of­fi­cielle en France pour la re­cherche des avoirs illi­cites du clan Kadha­fi. « Nous avons du mal à agir par la voie di­plo­ma­tique nor­male, m’a confir­mé l’avo­cat man­da­té par le co­mi­té na­tio­nal de lutte contre la cor­rup­tion, Me Oli­vier Pa­que­reau. Nous avons trou­vé porte close au mi­nis­tère de la jus­tice et les fonc­tion­naires des fi­nances avec qui nous sommes en contact ne veulent pas s’en­ga­ger. » Les in­ves­ti­ga­tions conduites par Jo­mode Elie Getty ont pour­tant per­mis d’iden­ti­fier au moins 1,5 mil­liard d’eu­ros d’ac­tifs im­mo­bi­liers en Eu­rope, dont 250 mil­lions à Pa­ris et le man­dat émis en sa fa­veur par le pro­cu­reur gé­né­ral de Tri­po­li est en voie d’être va­li­dé par les au­to­ri­tés de To­brouk, ce qui fe­rait de l’ex- re­belle tou­bou l’un des rares émis­saires tra­vaillant à la fois pour les deux gou­ver­ne­ments ri­vaux qui re­ven­diquent le pou­voir en Li­bye. « Quand j’au­rais ter­mi­né ma mis­sion, m’a- t- il dit, je quit­te­rai la France. Je ne com­prends pas com­ment fonc­tionne ce pays. J’ai l’im­pres­sion que la vé­ri­té ne compte pas. » Il ne déses­père pas de réus­sir dans le business du pé­trole, en­vi­sage de s ’ins­tal­ler en I talie o u aux États- Unis. Sur l’af­faire Sar­ko­zyKadha­fi, si du moins il y en a une, il conclut ce­ci : « J’es­père que, d’ici là, j’au­rai ai­dé la jus­tice à éta­blir la vé­ri­té. Ça vous pa­raît pos­sible ? » Je n’ai pas su quoi lui ré­pondre. �

cheF de guerre Pho­tos- sou­ve­nirs rap­por­tées en 2011 par Jo­mode Elie Getty. Il dit avoir di­ri­gé du­rant la guerre ci­vile plu­sieurs bri­gades de com­bat­tants an­ti- Kadha­fi dans le Sud de la Li­bye.

Faux amiS Ni­co­las Sar­ko­zy et Mouam­mar Kadha­fi le 10 dé­cembre 2007 à l’Ély­sée. À droite, Mous­sa Koussa, an­cien di­rec­teur de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure li­byenne.

Jo­mode Elie Getty, pho­to­gra­phié

à Pa­ris pour Va­ni­ty Fair.

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