STAR WARS

LES SE­CRETS D’UNE RÉ­SUR­REC­TION

Vanity Fair (France) - - La Une - PHO­TO­GRA­PHIE ANNIE LEI­BO­VITZ

JOHN BOYE­GA, BB- 8, DAI­SY RID­LEY, CHEW­BAC­CA ET HAR­RI­SON FORD PHO­TO­GRA­PHIÉS PAR ANNIE LEI­BO­VITZ

de San­ta Mo­ni­ca, le réa­li­sa­teur fait le point sur son pro­chain film – sou­vent pré­sen­té comme « le-nouvel-opus- très- at­ten­dude-La- Guerre- des- étoiles » et plus of­fi­ciel­le­ment in­ti­tu­lé Star Wars, épi­sode VII : Le Ré­veil de la Force. Abrams, 48 ans, al­lure de jeune homme, che­veux un peu cré­pus et lu­nettes de nerd à mon­tures noires, est as­sis dans une pe­tite salle de pro­jec­tion très luxueuse en com­pa­gnie d’une dou­zaine d’as­so­ciés, par­mi les­quels Ro­ger Guyett, res­pon­sable des ef­fets spé­ciaux, et Bryan Burk, pro­duc­teur qui tra­vaille de­puis long­temps au cô­té du réa­li­sa­teur. Tout ce pe­tit monde est en té­lé­con­fé­rence avec In­dus­trial Light & Ma­gic, une so­cié­té d’ef­fets spé­ciaux de San Fran­cis­co, et une se­conde équipe ins­tal­lée à Londres. Les ar­tistes et les tech­ni­ciens com­mentent en voix off leurs tra­vaux en cours dif­fu­sés à l’écran. On pour­rait ima­gi­ner cette réunion très ten­due, voire ora­geuse, étant don­né les en­jeux consi­dé­rables de ce film : pre­mier Star Wars de­puis dix ans, c’est aus­si le tout pre­mier vo­let de la série réa­li­sé sans George Lu­cas, son créa­teur et souffre- dou­leur pré­fé­ré des fans. En 2012, il a ven­du à Walt Dis­ney Com­pa­ny sa so­cié­té de pro­duc­tion Lu­cas­film Ltd., et avec elle tous les droits de la sa­ga. Dis­ney at­tend beau­coup du film – en par­ti­cu­lier qu’il jus­ti­fie les quelque 4 mil­liards de dol­lars du ra­chat de Lu­cas­film en re­lan­çant du­ra­ble­ment la fran­chise.

Abrams et son équipe semblent pour­tant bien sup­por­ter la pres­sion, à sup­po­ser qu’ils la res­sentent. Le groupe passe en re­vue les plans, sé­quences et des­sins pré­pa­ra­toires et le réa­li­sa­teur (qui compte à son ac­tif les sé­ries qu’il a créées Alias et Lost qu’il a créées, ain­si que les deux der­niers Star Trek) a l’air content de ce qu’il voit. Son en­thou­siasme est conta­gieux, ce qui ne l’em­pêche pas de faire des re­marques. Il sug­gère de mo­di­fier lé­gè­re­ment la sil­houette d’un per­son­nage gé­né­ré par or­di­na­teur, pré­ci­sant qu’il veut un « muscle tra­pèze très dé­ve­lop­pé ». Dis­sé­quant une scène de course-pour­suite, il s’in­ter­roge sur l’am­pli­tude du vol pla­né nu­mé­rique d’un droïde pro­pul­sé par une ex­plo­sion, elle, bien réelle – il craint que l’ef­fet ne donne l’im­pres­sion d’un per­son­nage « un peu trop lé­ger ». Il de­mande aus­si que la courbe dé­crite par un vais­seau spa­tial soit plus « pa­ra­bo­lique » afin que la scène ait l’air plus ver­ti­gi­neuse. Mais dans l’en­semble, ses re­marques se li­mitent à des com­men­taires du genre « pu­tain, c’est ex­cellent ! » ou « c’est du pur gé­nie ! »

Un seul ef­fet ne fonc­tionne pas, se­lon lui : deux plans sé­pa­rés – un gros plan sur la main d’un ac­teur et un plan plus long sur son vi­sage et ses épaules – rac­cor­dés en post­pro­duc­tion par un as­tu­cieux mou­ve­ment de ca­mé­ra au­quel mon oeil de béotien ne trouve rien à re­dire. Mais même là, il ne ta­rit pas d’éloges sur la prouesse tech­nique. « C’est in­croyable que vous ayez réus­si à faire ça », s’émer­veille- t-il avant de s’ex­cu­ser, presque, de ne pas re­te­nir la pro­po­si­tion.

Je pense qu’on peut dire s ans s et rom­per qu’Abrams et son équipe s’amusent – et quand on est fan, que les films de Lu­cas ont en­flam­mé l’ima­gi­naire de votre en­fance et ali­men­té vos jeux, c’est exac­te­ment ce qu’on at­tend de ceux qui tra­vaillent sur Star Wars : qu’ils se fassent plai­sir. Le Ré­veil de la Force se­ra peut- être un mau­vais film mais les fu­turs spec­ta­teurs – et les ac­tion­naires de Dis­ney – de­vraient être ras­su­rés d’ap­prendre qu’il est réa­li­sé dans l’es­prit lu­dique et in­ven­tif qui convient.

Le cas­ting réuni par Abrams et Lu­cas­film est lui aus­si très pro­met­teur. Har­ri­son Ford, Car­rie Fi­sher et Mark Ha­mill re­viennent in­ter­pré­ter, trente ans plus tard, les per­son­nages qu’ils cam­paient dans la pre­mière trilogie : Han So­lo, la prin­cesse Leia et Luke Skywalker. À ces vé­té­rans s’ajoute une liste im­pres­sion­nante de nou­veaux, par­mi les­quels Os­car Isaac, Adam Dri­ver, Lu­pi­ta Nyong’o, An­dy Ser­kis, Dai­sy Rid­ley, John Boye­ga et Domh­nall Glee­son – sans comp­ter Max von Sy­dow qui ap­porte la même gra­vi­té à l’an­cienne qu’Alec Guin­ness dans le film d’ori­gine. An­tho­ny Da­niels et Peter May­hew sont éga­le­ment de retour, en­ru­ban­nés l’un de mé­tal et l’autre de mo­hair et de four­rure de yack, dans les rôles res­pec­tifs de C-3PO et de Chew­bac­ca.

Comme d’ha­bi­tude, l’in­trigue du Ré­veil de la Force est te­nue secrète, tout comme cer­tains dé­tails ca­pi­taux, tel que le mon­tant du bud­get. (Mi­chael Ka­plan, le créa­teur des cos­tumes, a

Le ré­veil de la Force est réa­li­sé dans l’es­prit lu­dique ET IN­VEN­TIF

qui convient.

même re­fu­sé de s’ex­pri­mer sur l’éven­tuel retour des ma­ca­rons de la prin­cesse Leia, mais Car­rie Fi­scher a lais­sé échap­per lors d’une conven­tion de fans que sa coiffure culte au­rait dis­pa­ru.) Je peux néan­moins ré­vé­ler une chose qui ne man­que­ra pas, je pense, d’émous­tiller les fans : pen­dant la té­lé­con­fé­rence sur les ef­fets spé­ciaux, alors qu’il vi­sion­nait une sé­quence mon­trant des vais­seaux spa­tiaux ra­sant le sol d’une pla­nète dé­serte, Abrams a de­man­dé qu’on ap­puie sur pause. Avec un crayon lu­mi­neux, il a alors des­si­né un pe­tit gri­bouillis sur une dune. « Et si on pla­çait les os­se­ments de Jar Jar Binks ici, dans le dé­sert ? » a- t- il lan­cé. Tout le monde a ri. Abrams aus­si, mais il a in­sis­té : « Je suis sé­rieux ! » Avant de faire va­loir que, de toute fa­çon, le plan du­rait à peine une se­conde. « Ils se­ront trois à le re­mar­quer mais ils vont ado­rer. »

Si vous igno­rez qui est Luke Skywalker ou pour­quoi cer­tains pour­raient se ré­jouir de la mort de Jar Jar Binks, c’est que vous n’êtes pro­ba­ble­ment pas non plus en train de lire cet ar­ticle. Mais juste au cas où, quelques rap­pels de base. Luke est le hé­ros des films de la trilogie ori­gi­nelle de Star Wars, sor­tis entre 1977 et 1983 et re­bap­ti­sés dé­sor­mais Épi­sode IV : Un nouvel es­poir, Épi­sode V : L’Em­pire contre- at­taque et Épi­sode VI : Le Retour du Je­di. Dans ce der­nier vo­let, Luke et ses ca­ma­rades re­belles ren­versent le très mal­fai­sant Em­pire ga­lac­tique et Luke Skywalker offre à Dark Va­dor, son en­ne­mi ju­ré, l’oc­ca­sion de se ra­che­ter. On a ap­pris au pas­sage lors d’un cé­lèbre re­bon­dis­se­ment de L’Em­pire contre- at­taque qu’il était son père – Ana­kin Skywalker, un gen­til de­ve­nu mé­chant. Ce der­nier est le hé­ros tour­men­té des épi­sodes I, II et III, sor­tis entre 1999 et 2005 – La Me­nace fan­tôme, L’At­taque des clones et La Re­vanche des Sith – qui re­tracent la mise en place et l’es­sor de l’Em­pire ain­si que les rai­sons pour les­quelles Ana­kin est de­ve­nu Dark Va­dor. À moins que ce ne soit l’in­verse, comme pré­fèrent peut- être le pen­ser les fans purs et durs de la trilogie d’ori­gine qui se fichent bien de la chro­no­lo­gie.

« Et si on pla­çait les os­se­ments DE jar jar bINks

ici, dans le dé­sert ? »

J. J. Abrams

Bien qu’il oc­cupe une po­si­tion pé­ri­phé­rique dans ce drame fa­mi­lial, Jar Jar Binks est in­dé­nia­ble­ment le per­son­nage le plus hon­ni de la sa­ga – d’où la sou­daine idée d’Abrams. Cet ex­tra­ter­restre à l’al­lure d’am­phi­bien af­fecte une dé­marche traî­nante et une fâ­cheuse ten­dance à en­chaî­ner les gaffes et les re­gards ahu­ris, le tout dans un sa­bir à l’ac­cent ja­maï­cain pro­non­cé – d’où les ac­cu­sa­tions de pro­mou­voir des sté­réo­types ra­cistes. Ap­pa­ru dans La Me­nace fan­tôme, Jar Jar Binks sym­bo­lise ce que de nom­breux adeptes consi­dèrent comme les dé­fauts de la plus ré­cente trilogie : des per­son­nages dont on se dés­in­té­resse plus ou moins, un hu­mour s’adres­sant aux plus jeunes spec­ta­teurs et des scé­na­rios consa­crés à des ma­chi­na­tions po­li­tiques alam­bi­quées qui ne dé­pa­re­raient pas dans des adap­ta­tions de Moi, Claude de Robert Graves (1934, Gal­li­mard) ou Le Troi­sième Reich, des ori­gines à la chute de William L. Shi­rer (1962, Stock), mais qui jurent avec des pro­ta­go­nistes comme Jar Jar Binks. Il est par­fois dif­fi­cile de sa­voir pour qui George Lu­cas a réa­li­sé ces films si­non pour lui-même. (Il faut re­con­naître que le ci­néaste ne manque pas d’hu­mour : dans l’un des ves­ti­bules de Lu­cas­film, on trouve une sta­tue du Gun­gan fa­bri­quée par un ad­mi­ra­teur et, sur le mur le plus proche, épin­glée à la de­mande de Lu­cas, la pho­to­co­pie d’un sondage bri­tan­nique qui a élu Jar Jar Binks « per­son­nage le plus aga­çant de tous les temps », de­vant Mr. Bean, Ace Ven­tu­ra et – qui l’eût cru ? – Car­rie, in­ter­pré­tée par An­die MacDowell, dans Quatre ma­riages et un en­ter­re­ment.) Ce que l’on ou­blie sou­vent au su­jet du pre­mier Star Wars, c’est que l’onde de choc pro­vo­quée par sa sor­tie en salle en 1977 ne te­nait pas seule­ment à ses ef­fets spé­ciaux ré­vo­lu­tion­naires, mais aus­si à son co­mique dé­com­plexé. Après dix an­nées de films tour­men­tés, pes­si­mistes, voire ni­hi­listes comme Bon­nie and Clyde (Ar­thur Penn, 1967), Ea­sy Ri­der (Den­nis Hop­per, 1969), French Connec­tion ( William Fried­kin, 1971), Le Par­rain (Fran­cis Ford Cop­po­la, 1972), Chi­na­town (Ro­man Po­lans­ki, 1974), Vol au- des­sus d’un nid de cou­cou (Mi­loš For­man, 1975), Net­work, main basse sur la té­lé­vi­sion (Syd­ney Lu­met, 1976) et Taxi Dri­ver (Mar­tin Scor­sese, 1976) – des films dans les­quels les « hé­ros » fi­nissent le plus sou­vent meur­tris, vain­cus ou morts –, il y avait quelque chose de ra­di­cal à réa­li­ser un film où les gen­tils rem­portent une vic­toire claire, as­su­mée et re­çoivent des mé­dailles dans la scène fi­nale.

La me­nace éso­té­rique

Comme l’a écrit Time en 1977 dans un long ar­ticle consa­cré à George Lu­cas et à La Guerre des étoiles : « Réa­li­ser un film dont le seul ob­jec­tif est de pro­cu­rer du plai­sir était une idée bi­zarre. » Se­lon le ma­ga­zine, les pairs du réa­li­sa­teur, scep­tiques, l’avaient pous­sé à faire « un film pro­fond, avec une si­gni­fi­ca­tion, une por­tée et un sym­bo­lisme

Pour pré­pa­rer la vente de Lu­cas­Film, George Lu­cas a dé­ci­dé de lan­cer DE Nou­VEaux

FIlms.

éso­té­rique ». Ces ci­né­philes, quelle bande de snobs ! Mais, ironie de l’his­toire, les an­nées ont pas­sé et Lu­cas a pris sa sa­ga de plus en plus au sé­rieux – tout comme lui-même peut- être. Les livres se sont mul­ti­pliés qui dé­cor­ti­quaient des idées vrai­ment très sim­plistes sur le bien et le mal, la my­tho­lo­gie, les ar­ché­types et bla- bla- bla et bla- bla- bla... « Éso­té­rique », c’est bien le terme qui conve­nait : ce qui pa­rais­sait sim­ple­ment na­tu­rel et pro­ba­ble­ment in­tui­tif dans le pre­mier film re­mon­tait à la sur­face et trans­for­mait le sque­lette en ca­ra­pace.

C’est dans ce contexte, en 2012, que George Lu­cas, alors âgé de 67 ans et son­geant à la re­traite, fait nom­mer Kath­leen Ken­ne­dy pré­si­dente de son en­tre­prise qu’il va vendre à Dis­ney au mois d’oc­tobre. Outre ses pro­jets per­son­nels – il lance un mu­sée de l’art nar­ra­tif, épouse en juin 2013 Mel­lo­dy Hob­son, pré­si­dente d’une so­cié­té de ges­tion fi­nan­cière de Chi­ca­go, qui, quelques mois plus tard, lui donne une fille, Eve­rest (il est dé­jà père de trois grands en­fants) –, les cri­tiques par­fois très dures sus­ci­tées par ses der­niers films ont pu le pous­ser à vendre. La deuxième trilogie a rap­por­té des tonnes d’ar­gent mais aus­si beau­coup de com­men­taires ul­cé­rés. « Avant In­ter­net, ça al­lait, a- t- il confié à Bloom­berg Bu­si­ness­week après la vente de Lu­cas­film. Mais main­te­nant... tout ça est de­ve­nu très vi­cieux et très per­son­nel. Vous vous de­man­dez : “À quoi bon s’in­fli­ger ça ?” » On pour­rait lui ré­tor­quer que les na­babs mul­ti­mil­liar­daires du ci­né­ma de­vraient sa­voir en­cais­ser mieux que ça, mais rares sont ceux qui doivent es­suyer des cri­tiques telles que : « George Lu­cas a vio­lé mon en­fance », une triste for­mule sou­vent re­prise par les in­con­di­tion­nels de la pre­mière trilogie. Un do­cu­men­taire sur le su­jet est même sor­ti en 2010, Le Peuple contre George Lu­cas, dis­ser­ta­tion désen­chan­tée toute en pos­ses­si­vi­té mal pla­cée.

La bombe de george Lu­cas

Kath­leen Ken­ne­dy, 61 ans, a pro­duit plus de soixante films dont, à un titre ou un autre, la qua­si- to­ta­li­té des Ste­ven Spiel­berg de­puis Les Aven­tu­riers de l’arche per­due, sor­ti en 1981. Avec son ma­ri Frank Mar­shall, elle est éga­le­ment la co­fon­da­trice d’Am­blin En­ter­tain­ment, la so­cié­té de pro­duc­tion de Spiel­berg. Avant qu’elle re­joigne Lu­cas­film, elle pos­sé­dait par ailleurs avec son ma­ri une deuxième so­cié­té de pro­duc­tion, la Ken­ne­dy / Mar­shall Com­pa­ny, qui compte à son ca­ta­logue des films aus­si va­riés que Sixième Sens (M. Night Shya­ma­lan, 1999), la série des Jason Bourne et Per­se­po­lis ( Vincent Pa­ron­naud et Mar­jane Sa­tra­pi, 2007). Ce n’est donc pas comme si elle cher­chait du tra­vail, ce jour d’avril 2012 où George Lu­cas, col­lègue et ami de­puis les In­dia­na Jones, lui a pro­po­sé de dé­jeu­ner. « Je pen­sais vrai­ment qu’on al­lait seule­ment se don­ner des nou­velles et par­ler de nos fa­milles, comme d’ha­bi­tude, ra­conte Kath­leen Ken­ne­dy. Mais au mi­lieu du re­pas, George amorce sa bombe et me dit : “Tu sais sans doute que je m’ap­prête à prendre ma re­traite.” Ce n’était pas le cas, et même si je l’avais su, je ne l’au­rais pas cru. » Lu­cas in­siste et lui dit qu’il veut re­cru­ter quel­qu’un pour lui suc­cé­der. « Bien sûr, je me de­mande où il veut en ve­nir, pour­suit- elle, et je me dis qu’il at­tend que je lui sug­gère un ou deux noms. Mais voi­là qu’il me sort : “J’ai­me­rais que ce soit toi.” C’est un choc ! Il me de­mande si je suis prête à étu­dier sa pro­po­si­tion. » Ken­ne­dy en est à sa troi­sième sur­prise de la jour­née lors­qu’elle s’en­tend lui ré­pondre « oui » du tac au tac. Ce n’est qu’avec le re­cul qu’elle peut ana­ly­ser ses mo­ti­va­tions : un mé­lange de res­pect pour Lu­cas et pour sa so­cié­té, et d’ex­ci­ta­tion à l’idée de re­le­ver un nou­veau dé­fi.

Née dans la baie de San Fran­cis­co, Kath­leen Ken­ne­dy se ré­jouit à l’idée de tra­vailler dans cette ville. On la com­prend : les lo­caux de Lu­cas­film, au beau mi­lieu du Pre­si­dio – su­perbe et aty­pique base de l’ar­mée amé­ri­caine désaf­fec­tée et trans­for­mée en vé­ri­table parc –, donnent à la fois sur le pont du Gol­den Gate et sur le centre-ville. Bien que les bâ­ti­ments n’aient que dix ans – la so­cié­té s’est ins­tal­lée là en 2005 après avoir dé­mé­na­gé du Skywalker Ranch de Lu­cas, si­tué une cin­quan­taine de ki­lo­mètres au nord –, ils ont un cô­té vieille Ca­li­for­nie aux pro­por­tions ex­quises avec des pi­gnons, des porches, des treillis, du bois en abon­dance et du mo­bi­lier Arts & Craft. Tout est faux ou presque et a été conçu se­lon les ins­truc­tions de Lu­cas, mais la réa­li­sa­tion est im­pec­cable – une es­thé­tique Dis­ney­land de tout pre­mier ordre. On ima­gine très bien Le­land Stan­ford tra­vaillant au­tre­fois dans ce cadre. Ou même Zor­ro.

Très vite, Kath­leen Ken­ne­dy se ré­vèle par­faite pour ce poste consis­tant à di­ri­ger un stu­dio qua­si indépendant au sein d’un gi­gan­tesque conglo­mé­rat du di­ver­tis­se­ment. Elle est ca­pable de dé­battre de ques­tions ar­tis­tiques avec in­tel­li­gence et pas­sion. ( Faites- la par­ler d’AI : In­tel­li­gence Ar­ti­fi­cielle de Ste­ven Spiel­berg, film très cé­ré­bral mais aus­si très ob­sé­dant qu’elle a pro­duit, ins­pi­ré d’un projet avor­té de Stan­ley Ku­brick ; c’est l’un de ses films pré­fé­rés.) Mais elle parle aus­si cou­ram­ment le jar­gon en­tre­preu­na­rial et peut dé­bi­ter à toute al­lure des phrases comme : « La so­cié­té évo­luait beau­coup en termes d’in­fra­struc­ture, si bien qu’une tran­si­tion stra­té­gique était en­vi­sa­geable, consis­tant à aban­don­ner ce qui était vrai­ment de­ve­nu un mo­dèle de li­cences pour re­ve­nir à un mo­dèle de pro­duc­tion. » À l’usage des pro­fanes, ce­la si­gni­fie que pour pré­pa­rer la vente de son en­tre­prise, qui vi­vait alors plus ou moins de l’ex­ploi­ta­tion des droits sur les jouets et autres pro­duits dé­ri­vés, Lu­cas avait dé­ci­dé de lan­cer de nou­veaux films.

Il avait no­tam­ment avan­cé quelques idées pour les épi­sodes VII, VIII et IX, cen­sés se dé­rou­ler plu­sieurs dé­cen­nies après Le Retour du Je­di, et pris langue avec Har­ri­son Ford, Car­rie Fi­sher et Mark Ha­mill. Pen­dant sa phase d’ap­proche de Dis­ney, il en a es­quis­sé les grandes lignes à l’ac­qué­reur. Mais, une fois le contrat si­gné, « Dis­ney et Ka­thy ont dé­ci­dé qu’ils de­vaient en­vi­sa­ger d’autres op­tions », comme le dit Abrams (pas en­core im­pli­qué à l’époque) avec beau­coup de di­plo­ma­tie. Se­lon lui, les sy­nop­sis de Lu­cas tour­naient au­tour de per­son­nages très jeunes – des ado­les­cents, m’a pré­ci­sé Lu­cas­film – que les cadres

« Les gens ont

les lARmes AUx yeUx quand ils parlent

de Star Wars. » Kath­leen Ken­ne­dy

(suc­ces­seur de George Lu­cas)

de Dis­ney ont peut- être ju­gés trop proches de ceux de La Me­nace fan­tôme, où Ana­kin Skywalker est âgé de 9 ans et la reine Ami­da­la de 14. « Nous sommes re­par­tis [des idées de Lu­cas], re­con­naît Ken­ne­dy, mais exac­te­ment comme on l’au­rait fait dans n’im­porte quel pro­ces­sus d’éla­bo­ra­tion », ni plus ni moins.

La ré­ac­tion de George Lu­cas semble res­ter un su­jet dé­li­cat à pro­pos du­quel Dis­ney et lui-même re­fusent tou­jours de s’ex­pri­mer. Il y a plu­sieurs di­zaines d’an­nées, après les coupes ef­fec­tuées contre sa vo­lon­té par Uni­ver­sal dans Ame­ri­can Graf­fi­ti, son deuxième film, Lu­cas a me­né sa car­rière de fa­çon à ce que per­sonne ou presque ne se mette en tra­vers de son che­min. Comme il l’a dé­cla­ré à Bloom­berg Bu­si­ness­week à l’époque où ses nou­velles idées pour Star Wars étaient en­core en lice, « à la fin, tu te re­trouves à leur dire : “Écou­tez, je sais ce que je fais. L’idée de ce contrat, c’est aus­si d’ache­ter mes his­toires. Ça fait qua­rante ans que je fais ce mé­tier et j’ai plu­tôt bien réus­si.” » Mais l’idée du contrat, c’était sur­tout qu’on le paie une co­quette somme pour pas­ser la main et, quelle que soit l’amer­tume que lui laisse l’aban­don de ses sy­nop­sis, tout le monde af­firme que Lu­cas (qui a re­fu­sé ma de­mande d’en­tre­tien au su­jet de cette af­faire) sou­tient les nou­veaux films et se montre très im­pa­tient de les dé­cou­vrir au ci­né­ma, comme n’im­porte quel spec­ta­teur. « Je le vois et je lui parle très sou­vent, as­sure Kath­leen Ken­ne­dy. Et je peux vous dire qu’à chaque fois que je lui de­mande s’il veut sa­voir quelque chose, il me ré­pond qu’il pré­fère avoir la sur­prise. »

Peu après le ra­chat de Lu­cas­film (qui com­prend aus­si In­dus­trial Light & Ma­gic, le com­plexe de post­pro­duc­tion Skywalker Sound et la so­cié­té de jeux vi­déo Lu­casArts, au­jourd’hui presque à l’ago­nie), en 2012, Dis­ney an­nonce une am­bi­tieuse liste de sor­ties an­nuelles sous la fran­chise Star Wars, dont une nou­velle trilogie mais aus­si une série de films « in­dé­pen­dants ». Le groupe semble vou­loir ex­ploi­ter à fond la poule aux oeufs d’or, tout comme elle l’a fait, de ma­nière très ren­table, avec Mar­vel En­ter­tain­ment, ac­quis en 2009, éga­le­ment pour 4 mil­liards de dol­lars. La sor­tie du pre­mier film est alors pro­gram­mée pour l’été 2015 – une échéance très proche pour un long-mé­trage bour­ré d’ef­fets spé­ciaux qui n’a alors même pas le com­men­ce­ment d’un scé­na­rio. « J’ai le­vé la main pour dire : “Eh, vous êtes mar­rants, mais ça risque d’être lé­gè­re­ment com­pli­qué étant don­né que, pour l’ins­tant, on n’a rien du tout, pas d’his­toire, pas de réa­li­sa­teur et pas le moindre plan de dé­ve­lop­pe­ment” », ra­conte Ken­ne­dy. Elle com­mence alors à mon­ter ce qui de­vien­dra un ser­vice « scé­na­rios » char­gé de trou­ver des idées pour les nou­veaux films mais aus­si pour des sé­ries té­lé­vi­sées, des jeux et d’autres pro­duits dé­ri­vés. Ce genre de boîte à idée est mon­naie cou­rante dans l’ani­ma­tion mais très rare dans le monde du ci­né­ma clas­sique – du moins de­puis l’âge d’or des stu­dios – où, en gé­né­ral, les équipes se font et se dé­font au gré des films. Au dé­part, le groupe de Ken­ne­dy, com­po­sé d’an­ciens de Lu­cas­film et de nou­veaux ve­nus, compte, entre autres, Ki­ri Hart (de longue date res­pon­sable du dé­ve­lop­pe­ment pour Ken­ne­dy), Mi­chael Arndt (scé­na­riste de Lit­tle Miss Sun­shine que Ken­ne­dy a fait ve­nir pour tra­vailler sur les nou­veaux films avant même que la vente ait lieu), La­wrence Kas­dan (réa­li­sa­teur et scé­na­riste de La Fièvre au corps, des Co­pains d’abord et de Sil­ve­ra­do, et cos­cé­na­riste de L’Em­pire contre-at­taque et du Retour du Je­di) et Simon Kin­berg (scé­na­riste et pro­duc­teur, au­teur des scé­na­rios du Sher­lock Holmes de Robert Dow­ney, Jr., de Mr. & Mrs. Smith et de trois X-Men) ap­por­tant ain­si à l’équipe un soup­çon de ma­gie Mar­vel. (En ache­tant la so­cié­té, Dis­ney a aus­si ac­quis les droits, pour le meilleur et pour le pire, de titres moins pres­ti­gieux de Lu­cas­film comme Willow et Ra­dio­land Mur­ders. La fran­chise In­dia­na Jones, beau­coup plus in­té­res­sante, fait éga­le­ment par­tie du lot. Ken­ne­dy confirme d’ailleurs la ru­meur se­lon la­quelle un nou­veau film de cette série « se­ra un jour réa­li­sé ». Mais tem­père : « Quand ? Je ne sais pas exac­te­ment. Nous n’avons pas en­core com­men­cé à tra­vailler sur un scé­na­rio mais c’est en dis­cus­sion. »)

À en­tendre Ken­ne­dy ra­con­ter les ef­forts de son équipe pour trou­ver un moyen de re­lan­cer une « IP » ( pro­prié­té in­tel­lec­tuelle) de 4 mil­liards de dol­lars et de re­nouer un lien fort avec le pu­blic, on croi­rait qu’elle a su­per­vi­sé des ate­liers de thé­ra­pie de groupe. « Je di­rais, en toute fran­chise, que ça nous a pris au moins un an, ce qui a consti­tué une pre­mière étape de dé­ve­lop­pe­ment au cours de la­quelle on s’est plon­gés dans l’uni­vers Star Wars pour es­sayer de com­prendre les valeurs que George avait in­jec­tées dans sa my­tho­lo­gie, de sai­sir ce que ça si­gni­fiait pour lui et pour nous tous. Les gens par­laient de l’âge qu’ils avaient quand le pre­mier film est sor­ti et se de­man­daient si c’était ce qui les avait pous­sés à faire ce mé­tier. Ils par­laient de la fa­çon dont ils avaient fait dé­cou­vrir Star Wars à leurs en­fants, qu’ils soient en bas âge ou dé­jà à l’uni­ver­si­té. » Cer­tains trou­ve­ront la dé­marche sti­mu­lante, d’autres mièvre, mais la vé­ri­té, c’est qu’on ne peut pas créer du grand art po­pu­laire sans s’in­ves­tir émo­tion­nel­le­ment. Trans­for­mers et Thor, c’est une chose mais « les gens ont les larmes aux yeux quand ils parlent de Star Wars, dit Ken­ne­dy. Vous voyez sou­vent quel­qu’un ver­ser des larmes en par­lant d’un film ? »

trop d’étoiLes pour un seuL homme

Avec de tels cri­tères, Abrams – qui a fait en­ra­ger les fans de Star Trek a près a voir r ejoint l a fran­chise en confiant dans une in­ter­view qu’il avait « tou­jours été beau­coup plus Star Wars que Star Trek » – est l’homme idéal pour réa­li­ser l’Épi­sode VII. À la s or­tie du p re­mier f ilm, Abrams était un ga­min de Los An­geles âgé de 11 ans ob­sé­dé par la science- fic­tion et dé­jà dé­ter­mi­né à faire du ci­né­ma. « Je me rap­pelle seule­ment être en­tré dans la salle et en être

res­sor­ti avec plus d’ima­gi­na­tion, ra­conte- t-il. C’était tel­le­ment mar­rant, tel­le­ment mi­gnon et tel­le­ment gé­né­reux. C’était une his­toire d’op­pri­més et une aven­ture pal­pi­tante, en­traî­nante, pleine d’émo­tion, drôle. On y croyait à fond. » (C’est, dit- il, son pro­blème avec Star Trek : le cô­té car­ton- pâte de la série d’ori­gine.) Adolescent, il réa­lise ses propres films en Su­per 8. À 15 ans, il re­çoit un prix pour l’un de ses courts- mé­trages et, de fil en ai­guille, il ren­contre Kath­leen Ken­ne­dy qui l’em­bauche avec un autre lau­réat, Matt Reeves (qui réa­li­se­ra plus tard Clo­ver­field avec Abrams à la pro­duc­tion et La Pla­nète des singes : L’Af­fron­te­ment) pour ar­chi­ver des films d’étu­diant de Ste­ven Spiel­berg. Avant même l’Épi­sode VII, la boucle est dé­jà bou­clée en 2011 quand Spiel­berg pro­duit Su­per 8, le film d’Abrams qui se passe en 1979 et ra­conte l’his­toire de gosses en train de tour­ner un film de zom­bies qui tombent sur un vé­ri­table ex­tra­ter­restre.

Mal­gré tous ces signes du des­tin, Abrams ré­pugne à ac­cep­ter l’offre quand Ken­ne­dy lui en souffle l’idée fin 2012, en pleine post­pro­duc­tion de Star Trek In­to Dark­ness, son deuxième voyage à bord de l’USS En­tre­prise. D’une part, il a pré­vu six mois de va­cances en fa­mille pour 2014 – un re­pos bien mé­ri­té après un en­chaî­ne­ment in­in­ter­rom­pu de pro­jets. D’autre part, dit- il, « j’avais dé­jà tra­vaillé sur ces Star Trek et je par­ta­geais le sen­ti­ment de cer­tains, que j’avais pu lire ici ou là, se­lon le­quel quel­qu’un ayant tra­vaillé sur Star Trek ne pou­vait pas tra­vailler sur Star Wars. Ça fai­sait – com­ment dire ? – un peu trop d’étoiles pour un seul homme. » De plus, après deux Star Trek et Mis­sion im­pos­sible III, qu’il a écrit et réa­li­sé en 2006, ç’au­rait été la troi­sième fois qu’il se gref­fait sur une fran­chise. Enfin, dit-il – et c’est peut- être le plus im­por­tant : « C’était Star Wars, quand même ! Ça comp­tait tel­le­ment pour moi ! Je me di­sais que je pré­fé­rais mille fois al­ler voir le film au ci­né­ma que de de­voir ima­gi­ner la suite moi-même. »

Il ac­cepte néan­moins d’en dis­cu­ter et Ken­ne­dy part le re­trou­ver à San­ta Mo­ni­ca. Si les lo­caux de Lu­cas­film sont presque trop beaux et d’un goût trop ir­ré­pro­chable, les bu­reaux de Bad Ro­bot sont un joyeux bor­del sa­vam­ment or­ches­tré. Les murs et les éta­gères sont cou­verts de jouets ré­cu­pé­rés de vieux films de science-fic­tion ou de monstres. Les connais­seurs re­con­naî­tront quelques ori­gi­naux du ma­ga­zine de bande des­si­née Mad. Le bu­reau d’Abrams est dé­co­ré des planches de la pre­mière his­toire du co­mic strip Spy vs. Spy. On trouve aus­si, sans grande sur­prise, un flip­per Star Wars vin­tage de­vant la salle de pro­jec­tion et la salle d’at­tente du pre­mier étage est pleine de crayons, mar­queurs, pas­tels et rames de pa­pier sous une pan­carte com­mi­na­toire : « Prière de créer ». On a l’im­pres­sion de voir ce qui se pas­se­rait si on don­nait quelques mil­lions de dol­lars à un ga­min pour qu’il construise un fort ou une ca­bane dans les arbres – ce qui, d’une cer­taine ma­nière, est peut- être la fa­çon dont on s’ima­gine qu’un Star Wars de­vrait être réa­li­sé, avec, bien sûr, quelques zé­ros de plus au bud­get.

« J’étais très tou­ché par la sol­li­ci­tude de Kath­leen Ken­ne­dy mais je comp­tais dé­cli­ner son offre », ra­conte Abrams. Quand elle lui ex­plique que le film n’est en­core qu’une toile blanche, sa cu­rio­si­té est pi­quée. Sur­gissent des ques­tions ir­ré­pres­sibles : « Que s’est-il pas­sé pen­dant ces trente et quelques an­nées ? Où est Han So­lo ? Qu’est-il ar­ri­vé à Leia ? Luke est-il tou­jours vi­vant ? Ces in­ter­ro­ga­tions ont com­men­cé à tour­ner dans ma tête et je me suis re­trou­vé pris sou­dain d’une en­vie ir­ré­sis­tible de faire par­tie de cette aven­ture. » Et il ajoute : « Ma ré­ti­cence ini­tiale a été com­plè­te­ment ba­layée par l’émo­tion que j’ai res­sen­tie. »

Pour le dire comme Kath­leen Ken­ne­dy : « Il est re­de­ve­nu un pe­tit gar­çon de 11 ans. » Bien sûr, tous les fans ayant at­teint la ma­jo­ri­té sexuelle at­tendent la même chose d’un nouvel épi­sode : re­trou­ver la vir­gi­ni­té de leur pre­mière ren­contre, ce qui, j’ima­gine, est une autre fa­çon de dire que tout le monde veut que la sa­ga le fasse re­tom­ber en en­fance. Dans l’es­prit d’Abrams, ce­la sup­pose de ri­va­li­ser avec l’es­prit de la pre­mière trilogie. « Je sais que beau­coup de gens adorent les pré­quels et même que cer­tains les pré­fèrent aux pre­miers films. Je sais aus­si pour­quoi ceux- ci étaient né­ces­saires pour George. Mais il y avait une sen­sa­tion que je n’avais pas res­sen­tie de­puis la pre­mière trilogie, qui m’était ex­trê­me­ment fa­mi­lière et qu’on pou­vait tout à fait re­trou­ver : l’im­pres­sion d’être trans­por­té dans un lieu où tout est pos­sible, mais qui re­prend l’es­thé­tique, l’his­toire, les dé­cors, la qua­li­té du son et la mu­sique si par­ti­cu­liers de Star Wars. C’était un uni­vers ex­cep­tion­nel et bien pré­cis. Et j’en avais en­core le goût dans la bouche. »

Après « avoir très égoïs­te­ment im­plo­ré » sa femme de re­pous­ser leurs six mois de va­cances en fa­mille et per­sua­dé Pa­ra­mount, avec qui il est sous contrat, de le mettre en dis­po­ni­bi­li­té, Abrams re­joint le projet. George Lu­cas, ra­conte- t-il, se montre alors « in­croya­ble­ment

Dans le bu­reau d’Abrams,

on trouve uN FlIp­pEr

STAR WARS.

bien­veillant » à son égard. Les deux hommes se cô­toient de­puis des an­nées – Abrams et sa femme as­sis­taient même au ma­riage de Lu­cas avec Mel­lo­dy Hob­son. Le vieux réa­li­sa­teur l’a ap­pe­lé quelque temps plus tôt, ra­conte Abrams. « Il m’a dit : “Tu de­vrais faire le film. Tu vas le faire ?” Il était très pré­ve­nant et il a ajou­té : “Si tu fais ce film, ce se­ra ton truc. Je se­rai là si tu as be­soin de moi, mais ce se­ra à toi de jouer.” »

Se­lon La­wrence Kas­dan, le ser­vice scé­na­rio de Lu­cas­film par­tage dé­jà l’avis d’Abrams : le nou­veau film doit être plus proche de l’es­prit de la pre­mière trilogie que de ce­lui des pré­quels. « C’était un sen­ti­ment gé­né­ral, confie Kas­dan, même quand George était en­core là, je crois. On vou­lait tous ob­te­nir un ef­fet lé­gè­re­ment plus ré­tro – plus ana­lo­gique, avec moins de per­son­nages créés par or­di­na­teur. » Res­tait néan­moins le pro­blème de sa­voir ce qui al­lait ef­fec­ti­ve­ment se pas­ser à l’écran. « On se dé­me­nait pour trou­ver une his­toire, se sou­vient Kas­dan. On trou­vait des élé­ments qui nous sem­blaient très bien, très forts mais on n’ar­ri­vait pas à les ra­mas­ser en un tout co­hé­rent. » Lors­qu’Abrams re­joint l’équipe, l’échéance de la sor­tie an­non­cée de l’été 2015 s’est dan­ge­reu­se­ment rap­pro­chée et Mi­chael Arndt a du mal à ter­mi­ner le scé­na­rio dans les temps. « On avait des tonnes d’idées et d’ébauches, plein de fiches sur le mur, beau­coup de choses écrites sur des ta­bleaux blancs », ra­conte Abrams, mais pas de scé­na­rio. Alors que le tra­vail de pré­pro­duc­tion est dé­jà bien avan­cé à Londres, où doit être tour­née une grande par­tie du film, dans les lo­caux de Pinewood Stu­dio, Abrams et Kas­dan re­prennent l’écri­ture du scé­na­rio plus ou moins de zé­ro. « On s’est dit : “Page blanche – page no 1. Qui veut- on voir à tout prix ?” » se sou­vient Abrams. Même s’il as­sure avoir vou­lu ré­in­té­grer des per­son­nages con­çus lors de l’étape pré­cé­dente, leur tra­vail, à en­tendre Kas­dan, res­semble sur­tout à une dé­cons­truc­tion en règle : « On n’avait rien du tout, dit-il. Des mil­liers de per­sonnes at­ten­daient des ré­ponses et on ne pou­vait rien leur dire, si ce n’est : “Oui, oui, ce per­son­nage y se­ra.” C’était à peu près tout. On n’en sa­vait pas da­van­tage, vrai­ment. »

On est alors en no­vembre 2013, six mois avant le dé­but du tour­nage, dé­sor­mais pro­gram­mé pour mai 2014. (C’est à ce mo­ment- là que la date de sor­tie a été re­pous­sée à dé­cembre 2015). À la mi-jan­vier 2014, Abrams et Kas­dan dis­posent d’un brouillon, ré­sul­tant en grande par­tie de conver­sa­tions en plein air en­re­gis­trées sur un iP­hone tan­dis qu’ils dis­cutent des heures d’af­fi­lée en ar­pen­tant, au gré de l’em­ploi du temps d’Abrams, la plage de San­ta Mo­ni­ca, les al­lées d’un Cen­tral Park gla­cial à New York, les rues de Londres et de Paris... Un jour, les deux hommes passent huit heures aux Deux Ma­gots, bou­le­vard Saint- Ger­main, où les clients sont en­tas­sés les uns sur les autres. « On était obli­gés de crier pour s’en­tendre dans ce brou­ha­ha et on par­lait des dé­tails du scé­na­rio, de tel per­son­nage qui ne pou­vait pas faire telle chose – en es­pé­rant qu’il n’y au­rait per­sonne de Ci­ne­ma­Blend [un site de po­tins pour les fon­dus de ci­né­ma] dans la salle », ra­conte Kas­dan. Heu­reu­se­ment, per­sonne ne les es­pion­nait, mais ceux que les spoi­lers in­té­ressent trou­ve­ront néan­moins leur bon­heur sur In­ter­net. Le plan­ning de­vient tel­le­ment ser­ré que – comme le prouve une photo que Kas­dan m’a mon­trée – Abrams et lui dis­cutent en­core du tem­po de l’his­toire tan­dis que des fi­gu­rants en te­nue de storm­troo­pers s’en­traînent au­tour d’eux.

ALes gar­diens de La ga­Laxie

u fi­nal, le scé­na­rio que fi­nissent par in­ven­ter Abrams et Kas­dan semble sa­tis­faire tout le monde – à ce stade, de toute fa­çon, il n’y a plus vrai­ment le choix. Kath­leen Ken­ne­dy ana­lyse l’équi­libre des per­son­nages an­ciens et nou­veaux dans le scé­na­rio du point de vue des at­tentes du pu­blic : « C’est un peu comme al­ler au concert d’un groupe pour écou­ter leurs der­niers mor­ceaux, quand ce qu’on dé­sire en fait, c’est sur­tout en­tendre leurs vieux titres. Pour ce film, on a re­for­mé le groupe et on sait que les gens vont vou­loir qu’on leur re­joue ce qu’ils aiment, même s’ils s’at­tendent aus­si à vivre une nou­velle ex­pé­rience. » Lors­qu’il évoque le tour­nage, Abrams fé­li­cite bien sûr sa jeune équipe d’ac­teurs mais il semble sur­tout ex­ci­té par sa ren­contre avec les fan­tômes du pas­sé : « C’était aus­si in­croyable qu’on peut se l’ima­gi­ner. On parle quand même de fou­ler le dé­cor du Fau­con Mille­nium [le vais­seau spa­tial de Han So­lo] ! Être à l’in­té­rieur, c’est hal­lu­ci­nant. Cer­tains se sont car­ré­ment mis à pleu­rer. »

J. J. Abrams cô­toie Har­ri­son Ford de­puis des an­nées puis­qu’il est le scé­na­riste d’À pro­pos d’Hen­ry, un film réa­li­sé par Mike Ni­chols en 1991 dont l’ac­teur est la ve­dette. Il connaît aus­si Car­rie Fi­sher et Mark Ha­mill. Et lors­qu’il les a re­trou­vés, avec Kath­leen Ken­ne­dy qu’il fré­quente de­puis plus long­temps en­core, « on a eu l’étrange im­pres­sion que tout conver­geait d’une ma­nière im­pré­vi­sible, ra­conte- t- il. J’étais ter­ri­fié à l’idée de di­ri­ger Har­ri­son dans le rôle de Han So­lo. Pas seule­ment parce que c’est un des plus grands ac­teurs de l’his­toire du ci­né­ma mais parce que c’est un des plus grands ac­teurs de l’his­toire du ci­né­ma dans un de ses rôles les plus em­blé­ma­tiques. » Abrams avait ren­con­tré Ford au mo­ment de l’écri­ture du scé­na­rio : « Je lui ai par­lé de ce qu’on avait en tête et il a ai­mé. L’idée d’en­fi­ler à nou­veau ce cos­tume l’en­thou­sias­mait. Ça m’a sur­pris parce que je pen­sais qu’il n’était pas très sa­tis­fait de ce rôle. J’avais en­core à l’es­prit les ru­meurs qui cou­raient quand j’étais en­fant. » Se­lon elles, Har­ri­son Ford au­rait trou­vé les films pué­rils et de­man­dé à plu­sieurs re­prises à George Lu­cas de tuer son per­son­nage. Il se se­rait même plaint un jour des dia­logues : « George, tu peux bien écrire cette merde, mais la dire à haute voix, c’est im­pos­sible. » In­dé­pen­dam­ment de son res­pect pour l’ac­teur et pour le per­son­nage, Abrams nour­ris­sait quelques in­quié­tudes

On a frô­lé la ca­tas­trophe quand le dé­cor du Fau­con Mille­nium s’EsT EF­FoN­Dré

sur Har­ri­son Ford et lui a cas­sé la jambe.

sur la fa­çon dont Ford al­lait ap­pré­hen­der son rôle. « Il a adop­té un style un peu plus bou­gon dans cer­tains films [il n’y a qu’à le voir dans 42 et Mor­ning Glo­ry] et je ne vou­lais pas que Han So­lo ron­chonne. Je vou­lais quand même qu’il ait un peu évo­lué : quand on ap­proche les 70 ans, on n’est plus ce­lui qu’on était à l’aube de la tren­taine. Mais il fal­lait qu’il soit tou­jours le per­son­nage qu’on connaît et qu’on aime. Il fal­lait cher­cher un juste mi­lieu : re­trou­ver ce qu’on connaît mais pas tout à fait non plus. »

Le tour­nage a du­ré presque six mois, de mi- mai à no­vembre, d’Abou Da­bi à l’Ir­lande, au pays de Galles et à une base de l’ar­mée de l’air en An­gle­terre. On a frô­lé la ca­tas­trophe quand, au bout d’un mois de tour­nage, une par­tie du dé­cor du Fau­con Mille­nium s’est ef­fon­drée sur Har­ri­son Ford et lui a cas­sé la jambe. Le tour­nage a été sus­pen­du pen­dant deux se­maines, avec des bé­né­fices in­at­ten­dus. « C’est une des meilleures choses qui pou­vait ar­ri­ver au film, ra­conte Abrams, la fa­çon dont l’équipe s’est res­sou­dée dès qu’on a su que Har­ri­son al­lait s’en re­mettre. Ja­mais je n’avais vu ça. Je n’exa­gère pas en di­sant que Har­ri­son est re­ve­nu plus en forme et plus fort qu’avant. Il avait une étin­celle dans le re­gard qui se voit dans le film. » L’in­ter­rup­tion a éga­le­ment per­mis à Abrams de re­ma­nier cer­taines sé­quences qui, en temps nor­mal, au­raient été ar­ran­gées en post­pro­duc­tion ou en tour­nant de nou­velles scènes, ce qui est tou­jours très coû­teux. « Tous ceux à qui j’en ai par­lé et qui ont tra­vaillé sur un long- mé­trage me l’ont dit : tous les films de­vraient s’oc­troyer une pause après le pre­mier mois de tour­nage pour faire le point », théo­rise Abrams. ( Le gros du tra­vail de Har­ri­son Ford était ter­mi­né le 5 mars, lors­qu’on a ap­pris que l’ac­teur, pi­lote à la ville comme à l’écran, souf­frait de plu­sieurs frac­tures après avoir dû po­ser en ur­gence, sur un ter­rain de golf de Ca­li­for­nie du Sud, le pe­tit avion d’époque qu’il pi­lo­tait en so­lo !)

La com­mu­nau­té des fans, élec­tri­sée par les deux pre­mières bandes- an­nonces de l’Épi­sode VII, semble avoir ac­cep­té la pas­sa­tion de pou­voir. La campagne pro­mo­tion­nelle du film est en cours d’éla­bo­ra­tion et de­vrait s’ac­com­pa­gner d’une ap­pa­ri­tion au Co­mic- Con de San Die­go, en juillet. Étant don­né l’ex­pé­rience de Dis­ney et de Lu­cas­film dans le do­maine, l’été et l’au­tomne pro­mettent une longue et dé­li­cieuse mise en bouche pour qui­conque a dans son pla­card un T- shirt « Han shot first » (une scène du pre­mier film de 1977 – dans la­quelle Han So­lo ti­rait sur un chas­seur de primes –, re­ma­niée par George Lu­cas en 1997 – Han So­lo ne fai­sait alors que se dé­fendre –, a cris­tal­li­sé la co­lère des pu­ristes de la trilogie ori­gi­nelle). Si les scep­tiques ac­ceptent un avis pas tout à fait dés­in­té­res­sé sur le tra­vail d’Abrams, qu’ils en­tendent ce­lui du com­po­si­teur John Williams, ré­com­pen­sé par cinq os­cars, dont un pour la BO du pre­mier film de la série. Williams est l’au­teur de la mu­sique de tous les épi­sodes sui­vants et il est de retour, à 83 ans, pour Le Ré­veil de la Force. Lorsque je lui ai par­lé en avril, Abrams lui avait mon­tré les trois quarts du film dans une ver­sion bout à bout : « Ce que j’ai vu, m’a- t-il confié, est ab­so­lu­ment char­mant et plein d’es­prit, drôle et at­ta­chant. Les pro­lon­ge­ments de la my­tho­lo­gie sont très in­tel­li­gents et mer­veilleu­se­ment écrits, je trouve. Pour ci­ter Ste­ven Spiel­berg, dit-il avant de re­prendre une des ex­pres­sions fa­vo­rites du réa­li­sa­teur, “J. J. a trou­vé la lu­carne.” Je m’amuse beau­coup à tra­vailler sur ce film. »

« mer­VeiLLeu­se­ment gro­tesque »

Les quelques minutes de film que j’ai vues cor­ro­borent les dires de Williams. E n voi­ci un b on exemple : pen­dant la réunion sur les ef­fets spé­ciaux, j’ai pu consta­ter les ef­forts constants d’Abrams pour que le ré­sul­tat fi­nal pa­raisse vrai­ment plus ré­tro et plus ana­lo­gique que ne l’étaient les pré­quels, comme me l’avait ex­pli­qué Kas­dan. Dans une scène, une créa­ture ex­tra­ter­restre ap­pa­raît au mi­lieu d’un pay­sage dé­sert avec des yeux brillants comme des éclairs qui lui donnent l’air d’être un loin­tain cou­sin des Ja­was de l’Épi­sode IV : Un nouvel es­poir. Abrams l’a dé­crite comme une « ma­rion­nette fa­çon vieille ba­lan­çoire à bas­cule ». « On l’a en­ter­rée dans le sable, ra­conte- t-il, et Neal Scan­lan, le type qui s’oc­cupe de toutes ces bes­tioles, l’a en­fon­cée en ap­puyant d’un cô­té et le truc est res­sor­ti de l’autre cô­té. » Pen­dant la réunion, la scène où la tête de l’ex­tra­ter­restre sur­git de der­rière une dune a pro­vo­qué de gros éclats de rire. Cer­tains per­fec­tion­nistes ont sug­gé­ré quelques re­touches nu­mé­riques, mais Abrams y était peu en­clin : « C’est tel­le­ment vin­tage et bar­ré. On pour­rait l’em­bel­lir un peu mais est- ce qu’on ne risque pas, à force, de perdre ce cô­té mer­veilleu­se­ment gro­tesque ? » La ques­tion reste po­sée, mais « mer­veilleu­se­ment gro­tesque » n’est pas une mau­vaise ma­nière de dé­crire la phi­lo­so­phie de Star Wars à son meilleur. Pen­dant le vi­sion­nage d’une autre scène, dans la­quelle des vais­seaux spa­tiaux se tirent des­sus à coups de pha­sers ou je-ne- sais- quoi, on a pu en­tendre Abrams, l’es­pace d’un ins­tant, imi­ter le bruit d’une arme la­ser – comme le fe­rait un gosse en train de des­si­ner sa propre flotte spa­tiale, al­lon­gé par terre dans sa chambre. La ga­laxie loin­taine, très loin­taine, semble vrai­ment entre de bonnes mains. �

va­ni t y fai r. f r « Beau­coup en­core

il te reste à ap­prendre. »

— yo­da

ra­caiLLes de L’es­pace Dans le hall prin­ci­pal du châ­teau de la pi­rate Maz Ka­na­ta (jouée par Lu­pi­ta Nyong’o), ras­sem­ble­ment mas­sif et hé­té­ro­clite de voya­geurs in­ter­ga­lac­tiques et autres contre­ban­diers.

chas­seur re­beLLe

Un nou­veau per­son­nage, Poe Da­me­ron (Os­car Isaac), pi­lote de X-Wing pour la ré­sis­tance.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.