« J’AI ÉTÉ DA­VAN­TAGE IN­FLUEN­CÉ PAR LE CI­NÉ­MA QUE PAR DES RO­MANS »

Um­ber­to Eco ra­conte sa pas­sion pour La Che­vau­chée fan­tas­tique de John Ford.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ÉLISABETH PHI­LIPPE

C’était en 1940. J’avais 8 ans. Mon père avait dé­ci­dé de m’em­me­ner au ci­né­ma à Ales­san­dria, ma ville na­tale. Seule­ment, il n’y avait plus de place pour le film que nous vou­lions voir. Un autre film était pro­gram­mé. Un wes­tern avec des cow-boys et des In­diens. Mon père s’est dit que ça de­vrait me plaire. En Italie, pen­dant la guerre – du moins jus­qu’en 1941-1942 –, on pou­vait en­core voir des films hol­ly­woo­diens car

Vit­to­rio , le fils du Duce, était un pasMus­so­li­ni sion­né de ci­né­ma amé­ri­cain. En­suite, il n’y avait plus que des films co­miques al­le­mands, la chose la plus hor­rible du monde ! Mais ce jour-là, nous sommes en­trés dans la salle et j’ai vu le chef- d’oeuvre de ma vie : c’était Sta­ge­coach de . La Che

John Ford vau­chée fan­tas­tique en fran­çais. Ombre Rosse, « ombres rouges », en ita­lien. Ma pre­mière ren­contre avec le ci­né­ma vé­ri­table. De­puis lors, je l’ai re­vu au moins qua­rante fois et j’ai même obli­gé mon pe­tit-fils à le re­gar­der. Ce film a in­fluen­cé toute ma vie. Chaque fois que je dois évo­quer une oeuvre d’art to­tale, sans ba­vures, c’est à La Che­vau­chée fan­tas­tique que je pense. Bien sûr, je pour­rais aus­si ci­ter La Di­vine Co­mé­die ou Ham­let mais si je dois par­ler d’une oeuvre d’art contem­po­raine, de l’ar­ché­type de tout film, c’est sur ce­lui- ci que je re­tombe tou­jours. Dans ce film, il y a tout. Un de mes illustres col­lègues, , a éta­bli dans la Poétique les

Aris­tote règles uni­ver­selles de la tra­gé­die qui sont aus­si celles de la nar­ra­tion : un per­son­nage tra­verse des épreuves, un en­chaî­ne­ment de pé­ri­pé­ties, la ca­thar­sis... On re­trouve tous ces élé­ments dans La Che­vau­chée fan­tas­tique, en par­tie ins­pi­ré de la nou­velle de

Mau­pasBoule de suif. Il y a Dal­las, la pros­ti­sant tuée au coeur pur, le hé­ros qui a com­mis un crime mais qui est plus gé­né­reux que les autres – bien sûr, c’est –,

John Wayne le joueur mau­dit in­car­né par

Carra... Pour la pre­mière fois, John Ford re­dine pré­sente les Apaches sans plumes et c’est ter­ri­fiant. Il y a aus­si la plus belle pour­suite de di­li­gence de toute l’his­toire du ci­né­ma. Et ce mo­ment ma­gique où le 7e de ca­va­le­rie ar­rive. Et le duel fi­nal ! Mon en­fance et ma jeu­nesse ont été do­mi­nées par le ci­né­ma. Pour des rai­sons mys­té­rieuses, je pou­vais y al­ler gra­tui­te­ment. Jus­qu’à ma li­cence, j’ai ava­lé des films avec un ap­pé­tit gar­gan­tuesque ! Aus­si, en tant qu’écri­vain, ai-je été da­van­tage in­fluen­cé par le sep­tième art que par des ro­mans. Par exemple, j’em­ploie beau­coup de fla­sh­backs dans mes livres, une tech­nique ty­pi­que­ment ci­né­ma­to­gra­phique. Pour au­tant, je n’ai ja­mais éprou­vé le dé­sir de pas­ser der­rière la ca­mé­ra : je ne sup­porte pas les temps morts. En ce qui concerne l’adap­ta­tion de mes livres, c’est une autre his­toire. Après Le Nom de la rose réa­li­sé par , trop de gens

Jean-Jacques An­naud ont lu mon livre en sur­im­po­sant les images du film. Je me sen­tais dé­pos­sé­dé. J’ai alors de­man­dé à mes édi­teurs suc­ces­sifs de re­fu­ser toute nou­velle de­mande d’adap­ta­tion. Ils ont dit “non” à

Stan­ley Ku­brick qui vou­lait por­ter à l’écran Le Pen­dule de Fou­cault. C’est l’er­reur de ma vie ! » —

Um­ber­to Eco,

dont le der­nier ro­man,

Nu­mé­ro zé­ro, est sor­ti

chez Gras­set.

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