LE TEMPLE DU SA­VOIR ET DU PLAI­SIR

La bi­blio­thèque du mu­sée Gui­met, à Paris, se sou­vient des strip-teases de Ma­ta Ha­ri, la plus fa­meuse des es­pionnes, qui « of­frait » son corps à la science.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - ADRIEN GOM­BEAUD

Il n’y a pas si long­temps, la bi­blio­thèque du mu­sée Gui­met ap­par­te­nait en­core à ces lieux de sciences un peu mys­té­rieux. Pour ré­ser­ver l’une des quatre tables, il fal­lait jus­ti­fier d’une re­cherche en ci­vi­li­sa­tion orien­tale. On ac­cé­dait alors à une cha­pelle feu­trée, ver­ti­gi­neuse ro­tonde de co­lonnes et de livres re­liés. Après de longues heures, pen­ché sur un texte an­cien, on pou­vait es­pé­rer l’ap­pa­ri­tion de .

Ma­ta Ha­ri Au­jourd’hui ou­verte aux vi­si­teurs, la bi­blio­thèque ac­cueille le point fi­nal de l’ex­po­si­tion « Du nô à Ma­ta Ha­ri ».

, la pré­si­dente du mu­sée, évoque Ma­ka­riou l’im­pro­bable ren­contre entre le col­lec­tion­neur et la plus cé­lèbre cour­ti

Émile Gui­met sane de la Belle Époque. Hé­ri­tier de la fa­mille Pé­chi­ney, Gui­met avait ef­fec­tué de longs sé­jours en Ex­trême-Orient avant d’ou­vrir son mu­sée d’arts asia­tiques en 1889. Ex­po­si­tions et ré­cits co­lo­niaux fas­cinent alors la ca­pi­tale. « Gui­met n’a néan­moins ja­mais don­né dans l’exo­tisme, pré­cise la pré­si­dente. Sa bi­blio­thèque en­ten­dait res­sem­bler à un temple an­tique du sa­voir. » En 1905, il y in­vite pour­tant une dan­seuse qui n’a que son au­dace pour ba­gage scien­ti­fique. Née aux Pays-Bas en 1876, a épou­sé l’of

Mar­ga­re­tha Zelle fi­cier et vé­cu quelque temps à Ja­va. Di­vor

Ru­dolph MacLeod cée, sans le sou, elle ar­rive à Paris en 1904 où elle s’in­vente une mère hin­doue et une en­fance dans les temples de Shiva. Elle prend le nom de Ma­ta Ha­ri. Se­lon So­phie Ma­ka­riou, Émile Gui­met, qui connaît mal l’Inde, est per­sua­dé d’avoir af­faire à une au­then­tique dan­seuse. Le 13 mars 1905, la re­pré­sen­ta­tion

So­phie de « danses brah­ma­niques » est d’ailleurs pré­cé­dée d’une docte confé­rence. Quand la jeune femme entre dans la bi­blio­thèque, l’as­sis­tance est sub­ju­guée. Le jour­nal La Vie pa­ri­sienne écri­ra : « Elle porte le cos­tume des baya­dères aus­si sim­pli­fié que pos­sible ; à la fin, elle le sim­pli­fie tout à fait. » Sa « danse brah­ma­nique » se ré­vèle un ef­feuillage au­quel la bi­blio­thèque offre une cau­tion aca­dé­mique. Ma­ta Ha­ri de­vient un phé­no­mène pa­ri­sien mais la gloire ne dure pas. Dès 1908, elle se fait de­mi-mon­daine. En 1914, elle tente en vain de re­lan­cer sa car­rière et pro­pose à Gui­met une danse égyp­tienne. Le col­lec­tion­neur n’est plus dupe : « Chère ma­dame, faire un bal­let égyp­tien, c’est une ex­cel­lente idée à condi­tion qu’il soit égyp­tien. » Ap­pro­chée par les ser­vices se­crets al­le­mands en 1916, elle est ar­rê­tée à Paris en 1917 et condam­née pour es­pion­nage. « Le pro­cès ne com­porte au­cun élé­ment, sou­ligne So­phie Ma­ka­riou. On juge sur­tout une femme sans pa­trie, sans fi­dé­li­té na­tio­nale. » Com­men­cée au mu­sée Gui­met face au Tout-Paris, sa car­rière s’achève au bois de Vincennes face au pe­lo­ton d’exé­cu­tion. La presse dé­crit une femme in­ex­pres­sive. Bien plus tard, un of­fi­cier re­la­te­ra la scène. La dan­seuse a fixé l’as­pi­rant. Il a le­vé son sabre. Puis Ma­ta Ha­ri a pro­non­cé ses der­niers mots : « Mon­sieur, je vous re­mer­cie. » Et le sabre est re­tom­bé comme un ri­deau. —

Ma­ta Ha­ri dan­sant

dans la bi­blio­thèque

du mu­sée Gui­met, 1905.

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