Ma­ri­lyn

LA FOLLE HIS­TOIRE de la PHOTO QUI AU­RAIT TOUT CHAN­GER

Vanity Fair (France) - - La Une -

de Brent­wood à Los An­geles, lui adres­sait un der­nier mes­sage. De­puis des se­maines, le pho­to­graphe Lar­ry Schil­ler es­sayait de la convaincre de po­ser pour lui dans le plus simple ap­pa­reil. Il avait ven­du une cou­ver­ture gla­mour au ma­ga­zine Play­boy et l’ac­trice n’ex­cluait pas de don­ner son ac­cord. La veille, elle avait pro­mis de lui ré­pondre bien­tôt. Ce jour- là, à l’in­té­rieur de l’en­ve­loppe, Lar­ry Schil­ler re­con­naît l’image en noir et blanc qu’il a faite d’elle quelques se­maines plus tôt, au bord d’une pis­cine, sur le tour­nage de So­me­thing’s Got to Give. Une image in­édite, se­crè­te­ment gar­dée de­puis cin­quante- trois ans, au dos de la­quelle Ma­ri­lyn a écrit quelques lignes de son écri­ture fra­gile : « En­voie- la à Play­boy, ça pour­rait les in­té­res­ser. »

Les dé­cen­nies ont pas­sé et Lar­ry Schil­ler n’a ja­mais par­lé de cette der­nière séance. Il n’est pas du genre nos­tal­gique, sa riche car­rière l’a por­té vers le ci­né­ma, la té­lé­vi­sion, l’écri­ture. « Oui, j’ai gar­dé cette photo pour moi tout ce temps, je l’avais presque ou­bliée », dit- il lors de notre ren­contre à New York, au prin­temps 2015. Schil­ler, pour moi, c’était un nom dans les cré­dits men­tion­nant le co­py­right des photos de Ma­ri­lyn sur son der­nier tour­nage, l’au­teur d’une ex­po­si­tion consa­crée à la star en 1972 et ce­lui qui avait illus­tré la cé­lèbre bio­gra­phie de Nor­man Mai­ler. C’est ma pas­sion pour elle, mon ob­ses­sion à dé­ni­cher sans cesse de nou­veaux por­traits qui m’ont conduit à lui. Le pho­to­graphe avait peut- être gar­dé dans ses car­tons des images qu’il me fal­lait trou­ver. J’ai pis­té Schil­ler pen­dant quinze ans, jus­qu’à Los An­geles, et j’ai har­ce­lé son agent. Il a fi­ni par ac­cep­ter de me voir et m’a don­né ren­dez- vous non loin de chez lui, dans un ca­fé des alen­tours de Cen­tral Park. Il était enfin de­vant moi, pe­tit bon­homme de 78 ans bien en chair, che­mise rose et cos­tume mou­tarde. Il man­geait une gaufre. « C’est bon, vous m’avez trou­vé main­te­nant ; que vou­lez- vous sa­voir ? m’a- t- il lan­cé, la voix na­sillarde. L’his­toire n’est pas très ro­ma­nesque, vous sa­vez. C’est simple : je me suis ser­vi de Ma­ri­lyn et elle s’est ser­vie de moi. J’étais jeune, je vou­lais ga­gner de l’ar­gent avant tout ! » On de­vine, der­rière son style cash, l’éner­gie qu’il avait à ses dé­buts et cette folle in­sou­ciance qui ont sé­duit Ma­ri­lyn Mon­roe. De leur his­toire d’images, il a gar­dé des mil­liers de cli­chés « épar­pillés dans 1 740 car­tons d’archives » qui oc­cupent trois do­cu­men­ta do­cu­men­ta­listes à plein- temps – et quelques se­crets qu’il veut bien dé­voi­ler.

La photo l’at­ten­dait sous sa porte, glis­sée dans une en­ve­loppe, comme un adieu lais­sé par celle qui avait chan­gé sa vie. c’était le 5 août 1962. Ma­ri­lyn Mon­roe, re­trou­vée in­ani­mée le ma­tin même, nue sur son lit dans sa vil­la

OB­JEC­TIF lune

Pour avoir Ma­ri­lyn Mon­roe nue en cou­ver­ture, le pa­tron de Play­boy lâche 25 000 dol­lars. Il fait confiance à Lar­ry Schil­ler et à son aco­lyte William Wood­field. Ces deux jeunes chiens fous ont dé­jà shoo­té la série my­thique de Ma­ri­lyn dans la pis­cine, ils réus­si­ront bien à la convaincre de se désha­biller un peu plus. Fils d’un com­mer­çant new-yor­kais, dys­lexique et au­to­di­dacte, Schil­ler est un ma­lin. En 1962, il n’a que 25 ans mais dé­jà une bonne ré­pu­ta­tion. Son por­trait du couple Nixon au bord des larmes, le jour de l’élec­tion de Ken­ne­dy, lui a va­lu un prix et de­puis, sa cote monte. Ma­ri­lyn, il l’a croi­sée briè­ve­ment deux ans plus tôt, lors­qu’il cou­vrait, pour le ma­ga­zine Look, le tour­nage du Mil­liar­daire de George Cu­kor avec Yves Mon­tand. « J’ai sen­ti le mur in­vi­sible au­tour d’elle, elle m’a su­per­be­ment igno­ré », se sou­vient-il. Puis, quand l’ac­trice a ap­pris qu’il était pho­to­graphe, elle a sa­lué « Lar­ry de Look » et l’a in­vi­té à faire quelques prises dans sa loge. « J’étais in­ti­mi­dé, bien sûr, mais je n’étais pas fas­ci­né par elle. Je crois qu’elle a été sur­prise. Con­trai­re­ment à elle, je n’étais pas très ex­pé­ri­men­té. » Ma­ri­lyn lui in­dique les meilleurs em­pla­ce­ments pour une lu­mière flat­teuse. Elle re­marque au pas­sage que l’oeil gauche du jeune pho­to­graphe ne cligne pas lors­qu’il dé­clenche son boî­tier. « Elle a été la seule à s’en rendre compte, s’étonne en­core Lar­ry Schil­ler. Per­sonne jusque-là n’avait re­mar­qué cet oeil, dont j’ai per­du l’usage à 7 ans, après un ac­ci­dent do­mes­tique. » La glace est rom­pue et Ma­ri­lyn, qui s’y connaît en en­fance mal­heu­reuse, s’in­té­resse aus­si­tôt au par­cours de ce nou­veau ve­nu. Le pho­to­graphe et son mo­dèle ap­prennent à se connaître et se trouvent vite un ob­jec­tif com­mun : créer l’évé­ne­ment. Lui, pour l’ar­gent, elle pour la gloire et l’éter­ni­té.

Lors­qu’il re­trouve Ma­ri­lyn en 1962, Schil­ler a pris de la bou­teille. Ma­rié, père d’une pe­tite fille, il pos­sède son propre stu­dio sur Sun­set Bou­le­vard, col­la­bore ré­gu­liè­re­ment avec des titres in­ter­na­tio­naux, signe quelques cam­pagnes pu­bli­ci­taires et réa­lise à l’oc­ca­sion des sé­ries de play­mates pour Play­boy. La star, elle, a tra­ver­sé des mo­ments dif­fi­ciles. Le Mil­liar­daire et Les Dé­saxés n’ont pas marché, elle a di­vor­cé d’Ar­thur Miller, ses idylles avec Yves Mon­tand et Frank Si­na­tra ont vi­ré au fias­co, la presse l’ac­cuse d’avoir cau­sé in­di­rec­te­ment la mort de Clark Gable après le tour­nage ca­la­mi­teux des Dé­saxés – en le fai­sant at­tendre de longues heures sous un soleil de plomb dans le dé­sert du Ne­va­da – et l’aca­dé­mie des Os­car conti­nue de la bou­der. Elle vit seule avec son bi­chon mal­tais dans sa nou­velle mai­son de Brent­wood et s’ap­prête à tour­ner un na­vet pour ho­no­rer son contrat avec la Fox. Seule con­so­la­tion, elle a per­du du poids, beau­coup, après une opé­ra­tion de la vé­si­cule bi­liaire. Et puis, elle est bien en­tou­rée. Au cô­té de son psy­cha­na­lyste Ralph Green­son, dont elle est

dé­pen­dante de­puis son retour sur la côte Ouest, une ar­mée d’as­sis­tants – ma­quilleur, coif­feuse, ha­billeuse, gou­ver­nante, chauf­feur, mas­seur... – veille sur elle comme sur une en­fant. Der­nière re­crue, Patricia New­comb s’oc­cupe des re­la­tions avec la presse. Cette fille ath­lé­tique is­sue de la bonne so­cié­té de la côte, an­cienne élève de Pierre Sa­lin­ger (alors porte-pa­role des Ken­ne­dy) est de­ve­nue en quelques mois in­dis­pen­sable, au point d’éclip­ser Pau­la Stras­berg, la fi­dèle ré­pé­ti­trice, dont l’in­fluence en de­hors des pla­teaux dé­cline. C’est Patricia qui af­fronte les jour­na­listes au bras de Ma­ri­lyn à sa sor­tie de la cli­nique Co­lum­bia Pres­by­te­rian en mars 1961, elle qui l’ac­com­pagne pour chi­ner à Mexi­co pour dé­co­rer sa nou­velle mai­son. Elle est là, dans l’ombre de la star, à la cé­ré­mo­nie des Gol­den Globes le 5 mars 1962, et le 18 mai à New York pour les ré­pé­ti­tions du ga­la d’an­ni­ver­saire de JFK au Ma­di­son Square Gar­den. Son dé­voue­ment est to­tal, son in­fluence énorme.

C’est elle qui a dû va­li­der l’ac­cré­di­ta­tion de Lar­ry Schil­ler, en avril 1962, pour cou­vrir le tour­nage de So­me­thing’s Got to Give. Le jeune pho­to­graphe se pro­cure le script du film, réa­lise que plu­sieurs jours sont pré­vus pour tour­ner une sé­quence dans la­quelle le per­son­nage de Ma­ri­lyn im­pro­vise un bain de mi­nuit dans une pis­cine afin de re­con­qué­rir son ex-ma­ri in­ter­pré­té par Dean Mar­tin. Deux autres pho­to­graphes ont ac­cès au pla­teau, James Mit­chell, sa­la­rié du dé­par­te­ment pu­bli­ci­té de la 20th Cen­tu­ry Fox, et un re­por­ter de l’agence Globe Photos. Schil­ler contacte Patricia New­comb pour dis­cu­ter de son re­por­tage. Ren­dez-vous est pris au 12 305 Fifth He­le­na Drive, au fond d’un cul- de-sac de Brent­wood où, der­rière un por­tail mas­sif, se cache la pe­tite ha­cien­da de Ma­ri­lyn.

Quand Schil­ler se pré­sente, il trouve la blonde my­thique et son at­ta­chée de presse oc­cu­pées à choi­sir des cé­ra­miques pour la cui­sine. Il s’en sou­vient, amu­sé : « Ma­ri­lyn m’a dit : “Lar­ry, vous tom­bez bien, j’ai be­soin de votre bon oeil pour m’ai­der à choi­sir !”» Au sa­lon, ils dis­cutent des photos sur le tour­nage. Schil­ler confesse son en­vie de cou­vrir la scène de la pis­cine, il sait que les ma­ga­zines du monde en­tier vont se je­ter des­sus, il lui faut un ac­cès pri­vi­lé­gié au pla­teau. « Sur le ton de la plai­san­te­rie, Ma­ri­lyn nous a confié qu’elle en­vi­sa­geait de tour­ner cette scène... sans maillot, ra­conte-t-il. C’est une conver­sa­tion que je n’ai pas ou­bliée car elle avait vrai­ment l’air d’hé­si­ter. Elle me di­sait : “Oh, je ne sais pas, je n’ai pas en­core vrai­ment dé­ci­dé” et moi j’ima­gi­nais avec dé­lice ce que je pour­rais en faire. »

L’ac­trice se livre et lui fait part de ses ran­coeurs contre la Fox. Le stu­dio a en­glou­ti des sommes co­los­sales dans le Cléo­pâtre de Man­kie­wicz, film pour le­quel Eli­za­beth Tay­lor, la grande ri­vale de Ma­ri­lyn, est payée un mil­lion de dol­lars, dix fois plus qu’elle. Une hu­mi­lia­tion qui la pousse à pro­po­ser un marché à Schil­ler : si elle sor­tait nue de la pis­cine lors du tour­nage, il pour­rait prendre des photos et les vendre aux jour­naux à condi­tion d’ob­te­nir sys­té­ma­ti­que­ment la cou­ver­ture, as­sor­tie de la ga­ran­tie qu’au­cun su­jet ne soit pu­blié sur Liz Tay­lor. Le jeune re­por­ter exulte et se sur­prend à lan­cer : « Ma­ri­lyn, vous êtes dé­jà cé­lèbre, main­te­nant vous al­lez me rendre cé­lèbre. » Cin­quante ans plus tard, le vieil homme semble épa­té par cette im­per­ti­nence qui au­rait pu lui coû­ter son

re­por­tage. Il n’a pas ou­blié la ré­plique mi-figue, mi-rai­sin de la star : « Ne vous em­bal­lez pas ; un pho­to­graphe, ça se rem­place fa­ci­le­ment. » En le rac­com­pa­gnant à la porte, Pat New­comb lui rap­pelle à l’oreille les règles du jeu : « N’ou­bliez pas que Ma­ri­lyn a un droit de va­li­da­tion sur toutes vos images. »

nue une Frac­tion de se­conde

Schil­ler l’ignore mais l’ac­trice et sa fi­dèle conseillère pré­parent une campagne des­ti­née à faire pres­sion sur la Fox. Il est vrai que le tour­nage de So­me­thing’s Got to Give s’an­nonce mal. George Cu­kor n’a pas dai­gné être pré­sent lors des es­sais cos­tumes et ma­quillage de son ac­trice prin­ci­pale. Les mo­di­fi­ca­tions qu’il a ap­por­tées au scé­na­rio at­terrent Ma­ri­lyn. Lors d’une réunion, elle s’em­porte : « Vous avez Ma­ri­lyn Mon­roe, tout de même. Sou­ve­nez-vous- en, vous de­vez vous en ser­vir ! » À 35 ans, l’an­cienne pin up de série B rêve de grands rôles. Elle vou­drait prou­ver à tout le monde qu’elle est ca­pable de jouer autre chose que les me­neuses de re­vue. Mais elle ne peut pas re­non­cer à être Ma­ri­lyn, cette créa­ture gla­mour fa­çon­née de toutes pièces avec les meilleurs ma­gi­ciens de Hol­ly­wood. Une femme- en­fant, à la voix in­gé­nue et aux courbes gé­né­reuses. L’em­bal­lage est im­pec­cable. En mar­ke­ting, Ma­ri­lyn fait des étin­celles. Tout au long de sa car­rière, elle a tou­jours soi­gné la presse. Elle peut faire croire à n’im­porte quel jour­na­liste qu’il est le seul à en­tendre ses confes­sions, elle pose sans re­lâche pour les plus grands pho­to­graphes – et les autres –, elle en­tre­tient sa proxi­mi­té avec Louel­la Par­sons, la re­dou­table écho­tière de Hol­ly­wood.

Au prin­temps 1962, Ma­ri­lyn part à New York pré­pa­rer son rôle et Schil­ler ru­mine à Los An­geles. Il ap­prend qu’ils se­ront fi­na­le­ment trois pho­to­graphes au­to­ri­sés sur le pla­teau, sans sa­voir si les autres savent que Ma­ri­lyn pour­rait tour­ner nue. Au pre­mier jour du tour­nage, elle est ab­sente. Le mé­de­cin de la Fox at­teste de sa fièvre mais les pro­duc­teurs sont per­sua­dés qu’elle si­mule. En­suite, ça ne s’ar­range pas : re­tards à ré­pé­ti­tion, in­fec­tions chro­niques, plans de tra­vail et dia­logues mo­di­fiés sans cesse, Schil­ler ronge son frein en pho­to­gra­phiant les cou­lisses. Un jour, il voit ap­pa­raître un qua­trième confrère, George Bar­ris, qui sa­lue Ma­ri­lyn dans sa loge. Elle le ras­sure, ce­lui-là pré­pare un re­por­tage chez elle pour Cos­mo­po­li­tan. La star est ain­si, dé­vo­rante, ca­pri­cieuse, ob­nu­bi­lée par son image, au point d’exi­ger que la tein­ture de sa par­te­naire Cyd Cha­risse soit plus sombre (la blonde du film, c’est elle) mais elle est aus­si ca­pable de faire li­vrer des fleurs à la femme de Schil­ler, un soir, pour s’ex­cu­ser de le gar­der au tra­vail. Le 18 mai, la ten­sion sur le pla­teau monte en­core d’un cran : Ma­ri­lyn s’est éclip­sée au Ma­di­son Square Gar­den pour un Hap­py Bir­th­day to You lan­gou­reux dé­dié à John Ken­ne­dy. Les avo­cats de la Fox la me­nacent de rup­ture de contrat. Mais la star est bien là, le 28 mai, pour tour­ner la fa­meuse scène de la pis­cine. Elle ap­pa­raît, su­blime, en pei­gnoir bleu et glisse dou­ce­ment dans l’eau, vê­tue d’un deux-pièces cou­leur chair.

« Alors, Ma­ri­lyn a ôté le haut de son maillot, rap­pelle Lar­ry Schil­ler sans émo­tion par­ti­cu­lière. Elle a gar­dé le bas sim­ple­ment rou­lé sur ses hanches du­rant tout le tour­nage. On l’aper­çoit d’ailleurs si on re­garde at­ten­ti­ve­ment cer­taines de mes photos. » L’ac­trice prend des poses sug­ges­tives. C’est elle qui, ce jour-là, sous l’oeil exas­pé­ré de Cu­kor, signe la mise en scène. Une fois les ca­mé­ras éteintes, elle offre un bo­nus aux pho­to­graphes : nou­velle sor­tie de la pis­cine, in­té­gra­le­ment nue une frac­tion de se­conde.

Schil­ler a uti­li­sé seize pel­li­cules noir et blanc et trois en cou­leurs. Soit 684 cli­chés qui vont faire sa for­tune. Quand Ma­ri­lyn re­joint sa loge, il ap­pelle, fé­brile, son agent à Londres qui est prié de prendre le pre­mier vol pour Los An­geles. Schil­ler ne veut pas prendre le risque d’en­voyer ses tré­sors par avion, sans sur­veillance. Il ap­proche aus­si Wood­field et le convainc que deux jeux de photos concur­rents fe­ront bais­ser les prix. Ils doivent ab­so­lu­ment s’en­tendre pour que les en­chères grimpent. Il est dé­ci­dé d’un par­tage des re­cettes à 50 / 50 et d’un co­py­right men­tion­nant leurs deux noms sur l’en­semble des pa­ru­tions. Le pho­to­graphe de la Fox, James Mit­chell, se montre lui aus­si conci­liant. Reste à ob­te­nir la va­li­da­tion de Ma­ri­lyn.

« J’ai eu de la chance, rap­pelle Schil­ler. En huit jours, elle m’a don­né son ac­cord pour la qua­si- to­ta­li­té des photos noir et blanc et un peu moins d’un tiers des cou­leurs. Quand les cli­chés ne lui plai­saient pas, elle les la­cé­rait à grands coups de ci­seaux. » Quelques jours plus tard, elle re­vient sur sa sé­lec­tion : sur cer­taines images, les re­flets de l’eau ac­cen­tuent trop,

à ses yeux, les muscles de ses cuisses. Schil­ler ne bronche pas, d’au­tant qu’il sent l’aga­ce­ment de Patricia New­comb à son égard. « Elle ne m’ai­mait pas, re­con­naît-il au­jourd’hui. C’était nor­mal, je trai­tais di­rec­te­ment avec Ma­ri­lyn et les at­ta­chées de presse dé­testent ça. » La star ter­gi­verse en­core, in­ter­roge sa coif­feuse Agnes Fla­na­gan : la sé­quence de la pis­cine ne risque- t- elle pas d’être vul­gaire ? La vieille dame la ras­sure : elle n’a ja­mais été aus­si belle. La ré­dac­tion de Life est du même avis, toutes les condi­tions de Schil­ler sont ac­cep­tées. Ce se­ra 6 000 dol­lars pour six pages in­té­rieures et la cou­ver­ture. Pa­ru­tion le 16 juin, en ex­clu­si­vi­té mon­diale.

un ken­ne­dy dans le jar­din

En at­ten­dant, Ma­ri­lyn conti­nue le tour­nage avec Wal­ly Cox et Dean Mar­tin. Le 1er juin 1962, à 17 heures, Cu­kor éteint les pro­jec­teurs, une pe­tite fête est im­pro­vi­sée pour cé­lé­brer les 36 ans de Ma­ri­lyn. Elle souffle ses bou­gies et fait mine de beau­coup s’amu­ser. Un peu trop sans doute. Schil­ler, qui a mi­traillé la soi­rée, s’en sou­vient : « C’était un an­ni­ver­saire as­sez triste or­ga­ni­sé par sa garde rap­pro­chée, per­sonne ne s’est at­tar­dé. Et à un mo­ment, Ma­ri­lyn s’est ex­cla­mée : “Où sont-ils tous pas­sés ?”» L’ac­trice re­joint Dean Mar­tin dans sa loge, ter­mine avec lui la der­nière bou­teille de Dom Pé­ri­gnon puis s’en va. Elle a pro­mis d’em­me­ner le fils de Dean voir un match de ba­se­ball or­ga­ni­sé pour une as­so­cia­tion ca­ri­ta­tive. Ce soir-là, au Dod­ger Sta­dium, alors qu’elle donne, en plein vent, le coup d’en­voi, Ma­ri­lyn at­trape une si­nu­site. Le len­de­main, elle se fait por­ter pâle. La Fox l’an­nonce of­fi­ciel­le­ment le 8 juin : la star est vi­rée ! Ses ab­sences ré­pé­tées ont coû­té un de­mi-mil­lion de pertes et les rushes sont in­uti­li­sables. En clair, Ma­ri­lyn est mau­vaise et, par sa faute, cent quatre per­sonnes sont au chô­mage. L’hu­mi­lia­tion est to­tale, la presse hol­ly­woo­dienne la dé­clare car­bo­ni­sée.

Mais le 16 juin, Life sort avec cette ac­croche en cou­ver­ture : « Ma­ri­lyn Mon­roe, un bain de mi­nuit que vous ne ver­rez pas à l’écran. » À l’in­té­rieur, comme conve­nu, pas un mot sur Liz Tay­lor. Aus­si­tôt, c’est une dé­fer­lante dans le monde en­tier, plus de trente ma­ga­zines re­prennent en une les photos dé­jà my­thiques. Schil­ler se rend chez Ma­ri­lyn et lui ap­porte quelques exem­plaires. Il s’at­tend à la trou­ver dé­vas­tée par son li­cen­cie­ment, elle est en­chan­tée par le nu­mé­ro de Life. Les ap­pels d’en­cou­ra­ge­ment pleuvent, on la fé­li­cite pour sa ligne re­trou­vée, Dean Mar­tin an­nonce qu’il re­fuse de re­prendre le tour­nage sans elle et toute la pro­fes­sion com­mence à trou­ver la Fox idiote d’avoir vi­ré sa plus grande star. Ma­ri­lyn est de bonne hu­meur, Schil­ler en pro­fite. Il lui parle de deux bandes de né­ga­tifs, les images les plus osées qu’il a sciem­ment omis de lui sou­mettre, de peur qu’elle re­fuse tout en bloc. « Je lui ai dit que j’avais ou­blié une bo­bine et que le la­bo ve­nait de la développer », se sou­vient-il. Ma­ri­lyn exige de voir les images sur le champ. Après un bref exa­men, elle en va­lide... une seule. Schil­ler est com­blé, c’est celle qu’il vou­lait : un plan large de cô­té mon­trant Ma­ri­lyn en train d’en­fi­ler son pei­gnoir, dé­voi­lant la cour­bure de ses reins et son sein gauche. « La seule photo où on voyait son ma­me­lon », pré­cise le spé­cia­liste, tou­jours aus­si tech­nique. Il sait alors à qui il peut pro­po­ser cette image : Hugh Hef­ner, le pa­tron de Play­boy, qui a pu­blié en 1953 les pre­miers nus de Ma­ri­lyn, réa­li­sés sous pseu­do­nyme et qui ont fait un ta­bac à l’époque. Il laisse un mes­sage sur le ré­pon­deur de sa ré­si­dence de Chi­ca­go. Hef­ner le rap­pelle le len­de­main : il a vu Life, qu’est- ce qu’il y a de plus à se mettre sous la dent ? Jus­te­ment, il y a ce que per­sonne n’a en­core vu : Ma­ri­lyn dé­voi­lant sa poi­trine, une pre­mière de­puis ses poses de star­lette pour le ca­len­drier de Tom Kel­ley en 1951. Hef­ner ac­cepte aus­si­tôt de dé­bour­ser 25 000 dol­lars pour ce cli­ché et l’ac­cès au reste de la série. Le pa­tron de Play­boy veut mettre Ma­ri­lyn en cou­ver­ture mais aus­si au dos du ma­ga­zine... lé­gè­re­ment vê­tue de­vant, sans rien der­rière ! Seul pro­blème : les images de

Schil­ler, prises de cô­té pour la plu­part, ne s’y prêtent pas. Le pho­to­graphe écha­faude alors un nou­veau plan : convaincre Ma­ri­lyn de po­ser spé­cia­le­ment pour ce nu­mé­ro. Il veut la pla­cer au centre d’un im­mense cy­lindre de pa­pier per­cé de deux trous, avec deux boî­tiers, un de chaque cô­té, dé­clen­chés si­mul­ta­né­ment, le pre­mier cap­tu­rant Ma­ri­lyn lo­vée dans une four­rure blanche et le se­cond ré­vé­lant son dos et ses fesses, dans le plus simple ap­pa­reil... Hef­ner de­mande un temps de ré­flexion et pro­met une pro­po­si­tion écrite ra­pide.

Schil­ler se rend chez Ma­ri­lyn sans s’an­non­cer pour lui re­mettre des ti­rages. Il a la sur­prise de tom­ber dans son jar­din sur Robert Ken­ne­dy et son as­sis­tant, Ed Guth­man. Les trois hommes pa­tientent dans un si­lence gê­né lorsque Ma­ri­lyn ap­pa­raît. Le pho­to­graphe lui donne ses images et s’éclipse sans avoir osé lui par­ler de Play­boy. Mi-juillet, il re­çoit la lettre à en- tête du cé­lèbre la­pin. Hugh Hef­ner est d’un prag­ma­tisme re­dou­table : le nu in­té­gral se­rait bien sûr l’idéal, mais en cas de re­fus de Ma­ri­lyn, un sous-vê­te­ment suf­fi­sam­ment ré­vé­la­teur pour­rait rendre le cli­ché as­sez sexy. Ses consignes sont d’une pré­ci­sion in­ouïe : « Toute l’astuce re­pose sur le ver­so qui, quand on l’aper­çoit, doit clai­re­ment sug­gé­rer la nu­di­té, si­non ce­la ne mar­che­ra pas. Mais nous pou­vons ob­te­nir cet ef­fet avec une nui­sette trans­pa­rente ou un désha­billé court s’ar­rê­tant juste au- des­sus des fesses, et une pe­tite cu­lotte à vo­lants échan­crée re­mon­tée sur les hanches un peu comme un tu­tu (ou l’un de nos cos­tumes de Bun­ny), si Ma­ri­lyn nous donne alors un pe­tit mou­ve­ment de hanches afin que son pos­té­rieur se sou­lève même très lé­gè­re­ment, et de fa­çon pro­vo­cante ». Dès l’in­tro­duc­tion de la mis­sive, il pré­cise : « Si cette lettre ne par­vient pas à la convaincre, rien ne le fe­ra. »

Schil­ler re­tourne chez Ma­ri­lyn à Brent­wood. Cette fois, il la trouve en plein amé­na­ge­ment de son ga­rage qu’elle sou­haite trans­for­mer en stu­dio pour ses amis de pas­sage. L’ac­trice est joyeuse. Lors­qu’il lui an­nonce que Hugh Hef­ner veut lui consa­crer le nu­mé­ro spé­cial de Play­boy de fin d’an­née, elle ré­torque, d’un oeil joueur : « Ne vous ai-je pas dé­jà per­mis de vous ache­ter une mai­son ? » Le pho­to­graphe in­siste, une cou­ver­ture gla­mour du­rant les fêtes re­met­trait Ma­ri­lyn dans l’ac­tua­li­té. Elle pro­met d’y ré­flé­chir après avoir consul­té Pat New­comb. Les cli­chés de Schil­ler lui ont dé­jà fait grand bien. La Fox a aban­don­né toutes les pour­suites contre elle et lui pro­pose un nou­veau contrat d’un mil­lion de dol­lars : 250 000 dol­lars pour ter­mi­ner So­me­thing’s Got to Give en oc­tobre (avec un nou­veau réa­li­sa­teur, George Cu­kor ayant été re­mer­cié) et 750 000 pour un se­cond film à dé­ter­mi­ner. « Vous voyez ce qu’on peut ob­te­nir avec des seins et une paire de fesses », souffle le pho­to­graphe à sa muse.

der­nière Mis­siVe

Un ap­pel sec de Pat New­comb in­ter­rompt Schil­ler tan­dis qu’il s’ap­prête à par­tir pas­ser un week- end en fa­mille à Palm Springs : « Elle ne le fe­ra pas, pas la peine d’in­sis­ter. » Il fait mine de ne pas com­prendre. Elle pré­cise : « Ma­ri­lyn est fa­rou­che­ment op­po­sée au projet de Play­boy. Sa vie est as­sez com­pli­quée comme ça, pas be­soin d’en ra­jou­ter. Lâ­chez l’af­faire », conclut l’at­ta­chée de presse avant de rac­cro­cher. Schil­ler doute que cette dé­ci­sion soit celle de l’ac­trice. Il veut en avoir le coeur net. Sa­me­di 4 août au ma­tin, il prend la route de Brent­wood. À 9 heures, il se gare de­vant

l’en­trée et aper­çoit Ma­ri­lyn age­nouillée, en plein jar­di­nage. Elle n’est pas coif­fée, très peu ma­quillée, mé­con­nais­sable. « Je l’avais tou­jours vue très far­dée sur le pla­teau. D’un coup me re­ve­naient à l’es­prit les por­traits que Sam Shaw avait pris d’elle au na­tu­rel en robe à bre­telles à la campagne. J’ai pen­sé qu’elle avait l’air ain­si beau­coup plus jeune et plus es­piègle. » L’échange est bref. Ma­ri­lyn est aga­cée. Non, Pat n’était pas au­to­ri­sée à lui pas­ser ce coup de fil. Rien n’est tran­ché au su­jet de Play­boy. Mais la star pré­cise qu’elle ai­me­rait bien aus­si faire des cou­ver­tures sans se désha­biller. Elle prend l’en­ve­loppe conte­nant quelques ti­rages et congé­die Schil­ler avec la pro­messe d’un ap­pel pro­chain. Il la quitte sans trop d’es­poir.

Di­manche 5 août, à l’aube, un coup de fil de son par­te­naire, William Wood­field, lui ap­prend la tra­gé­die. Schil­ler saute dans sa voi­ture et roule aus­si­tôt vers Los An­geles, au son des flashs d’in­fo de la ra­dio qui évoquent un sui­cide. Lui, lors de leur der­nière ren­contre, n’a rien vu d’in­quié­tant : « Quand je l’ai quit­tée pré­cise- t- il au­jourd’hui, elle al­lait se faire dor­lo­ter par son mas­seur ! » Il fonce chez Ma­ri­lyn, la mai­son grouille de re­por­ters. Schil­ler aper­çoit Pat New­comb, es­cor­tée par la po­lice, en état de choc. Un bran­card a em­por­té le corps de l’ac­trice dis­si­mu­lé sous une cou­ver­ture. Le pho­to­graphe rentre chez lui et re­joint son stu­dio. Sous la porte, il trouve l’en­ve­loppe confiée la veille à Ma­ri­lyn. À l’in­té­rieur, une seule image avec, au dos, quelques lignes en forme de bou­tade : « En­voie- la à Play­boy, ça pour­rait les in­té­res­ser. » C’était la même écri­ture que celle qui fi­gu­rait sur ses planches contacts, quand l’ac­trice, pho­to­gra­phiée en 1960 sur le tour­nage du Mil­liar­daire, pré­ci­sait ses de­mandes de re­touches. Quel était le sens de cet ul­time mes­sage ? Ma­ri­lyn ac­cep­tait- elle enfin de po­ser nue pour lui ? Ou était- ce une pi­rouette pour évi­ter son achar­ne­ment ? « Elle était très spon­ta­née, songe Schil­ler. C’était pro­ba­ble­ment les deux, un moyen ra­pide de se dé­bar­ras­ser de moi sans fer­mer la porte à Play­boy. »

Le ma­ga­zine pu­blie­ra fi­na­le­ment des images de So­me­thing’s Got to Give un an après la mort de Ma­ri­lyn. Cu­rieuse coïn­ci­dence, ce nu­mé­ro sor­ti­ra en kiosques fin no­vembre 1963, la se­maine de l’as­sas­si­nat de John Ken­ne­dy. Hugh Hef­ner re­cy­cle­ra son idée de cou­ver­ture double rec­to-ver­so pour le Play­boy spé­cial Noël 1962, avec four­rure blanche et nui­sette trans­pa­rente, mais por­tées par une in­con­nue aux che­veux bruns. Lar­ry Schil­ler a long­temps lais­sé les cli­chés de Ma­ri­lyn dor­mir, avant d’en réunir cer­tains pour la pre­mière fois en 2012 dans un ou­vrage col­lec­tor de luxe, Ma­ri­lyn & Me, pu­blié chez Ta­schen en édi­tion li­mi­tée à moins de 2000 exem­plaires. Quant au fa­meux ti­rage an­no­té par Ma­ri­lyn, il n’a plus que le double, dé­voi­lé pour la pre­mière fois au­jourd’hui. L’ori­gi­nal a été en­voyé en 1962 à Hugh Hef­ner qui l’a éga­ré. Au té­lé­phone, de­puis sa vil­la de Los An­geles, le pa­tron de presse, tou­jours as­sis­té de jeunes créa­tures, mur­mure d’une voix che­vro­tante : « Je me sou­viens de ce ti­rage, mais je n’ai vrai­ment au­cune idée de l’en­droit où il se trouve. » À 89 ans, il s’en dé­sole en­core, lui qui a consa­cré sept cou­ver­tures à la blonde di­vine, sa pin up pré­fé­rée. Elle est par­tie, mys­té­rieu­se­ment, une nuit d’août 1962. Mais le vieux play- boy n’ex­clut pas de la re­trou­ver un jour. Au cimetière de West­wood, pour 75 000 dol­lars, il s’est of­fert une crypte im­mense, voi­sine de celle de Ma­ri­lyn. �

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