DA­LI, SA FEMME ET MOI un amour sur­rea­liste par Aman­da Lear

In­vi­tée par Dalí à Ca­da­qués, le char­mant port es­pa­gnol où il pos­sé­dait une mai­son, AMAN­DA LEAR fit aus­si la connais­sance de Ga­la, l’épouse du peintre. La chan­teuse se sou­vient d’une femme au charme re­dou­table, qui fut aus­si une in­ou­bliable égé­rie.

Vanity Fair (France) - - La Une -

Ga­la ? J’ai ga­gné sa confiance avec une paire de chaus­sures ca­ta­lanes. J’avais croi­sé Dalí chez Cas­tel, au mi­lieu des an­nées 1960, alors que j’étais man­ne­quin à Londres. Après un pre­mier contact pas for­cé­ment agréable (« Vous avez la plus belle tête de mort que j’aie ja­mais vue », m’avait-il dit ; « quel con », avais-je pen­sé), j’étais tom­bée sous le charme de ce type qui me ré­ci­tait des vers de García Lor­ca et me com­pa­rait à la Me­len­co­lia de Dü­rer. Un mon­sieur ado­rable, en somme, qui vous an­non­çait qu’il était im­puis­sant au­tour d’un thé dans sa suite du Meu­rice, avec, au­tour, la bande de che­ve­lus de la co­mé­die mu­si­cale Hair qu’il consi­dé­rait comme des anges de la Re­nais­sance. Et voi­là qu’au bout d’un cer­tain temps, Dalí m’an­nonce : « Ma femme ar­rive de­main. – Quelle femme ? ai-je de­man­dé. – Ma femme, Ga­la, a- t-il ré­pon­du très na­tu­rel­le­ment. Et ce n’est pas une femme fa­cile. Il va fal­loir faire bonne im­pres­sion. Met­tez du vio­let sur les yeux, faites bien le chi­gnon-ba­nane, en­fi­lez une mi­ni­jupe. »

Étu­diante aux Beaux-Arts, je n’avais ja­mais ai­mé Dalí – j’étais plu­tôt Ma­gritte, De Chi­ri­co, Pi­cas­so – et je ne sa­vais pas qu’une cer­taine Ga­la de ser­vice était là. Et voi­là que dé­barque une femme d’un cer­tain âge, élé­gante et toute ra­ta­ti­née. Ga­la ado­rait la mode. Co­co Cha­nel lui avait of­fert des col­liers, mais sur­tout un noeud en ve­lours qu’elle se col­lait dans les che­veux et qui lui fai­sait des oreilles d’écu­reuil, ce qui at­ten­dris­sait beau­coup Dalí. Elle tous­sait beau­coup, ne sup­por­tait pas la fu­mée, ou­vrait grand les fe­nêtres et hur­lait que tout le monde sen­tait mau­vais. Quant à Dalí, il me ven­dait comme un as­pi­ra­teur : « Re­gar­dez comme elle est belle, di­sait-il. Tour­nez-vous, tour­nez-vous, mar­chez ! – Il fau­drait qu’on la voie au soleil », a dit Ga­la. Voi­là pour notre pre­mière ren­contre. Ar­rive l’été, Dalí m’in­vite à Ca­da­qués. Pour moi, c’était le bout du monde. On fi­nit par ar­ri­ver dans ce pe­tit vil­lage ra­vis­sant et de là, à Port Lli­gat où se trouve la mai­son, une sorte de for­te­resse blanche toute ta­ra­bis­co­tée. J’ar­rive avec le nez rouge, des taches de rous­seur, mes es­pa­drilles et un pa­nier. Ga­la était là, elle me re­garde enfin comme si j’étais un être hu­main. Ins­tal­lée en face de la mai­son, je prends mon rythme : tous les jours nous dé­jeu­nions en­semble et, après l’heure de la sieste, je fai­sais la lec­ture à Dalí dans son ate­lier. Et voi­là qu’au bout de quelques jours, Ga­la dé­clare qu’elle part en va­cances, seule, en voi­ture, di­rec­tion la Grèce. Elle de­mande à me voir : « C’est la pre­mière fois que je laisse Dalí tout seul. Je vous confie la mai­son, la cui­si­nière Pa­qui­ta, la femme de chambre Ro­si­ta, le ma­jor­dome Ar­tu­ro. S’il ar­rive le moindre dé­ra­page, ce se­ra votre faute. » En gros, elle me confie les clés et le rôle de Mme Dalí. Là- des­sus, elle s’en va.

À peine a- t- elle fran­chi le seuil que Dalí s’ex­clame : « You­pi, elle est par­tie, fi­lons faire la bringue à Bar­ce­lone ! » Il ado­rait les spec­tacles bur­lesques, la cor­ri­da, et un ca­ba­ret sor­dide qui s’ap­pe­lait El Mu­li­no. Il avait be­soin de chaus­sures : on achète des chaus­sures. Trop grandes, toutes neuves, avec la se­melle toute lisse, un vrai casse- gueule. J’ai donc pris une lame de ra­soir et fait des croi­sillons sur les se­melles. Il était fas­ci­né. Il n’avait ja­mais vu ça. Le len­de­main ma­tin, comme tous les ma­tins, Ga­la té­lé­phone. Dalí lui ra­conte l’épi­sode des chaus­sures : bon point pour moi, me voi­là su­bi­te­ment pro­pul­sée en tête du hit-pa­rade de Ga­la. C’est ain­si qu’elle est un peu de­ve­nue ma grand-mère, s’in­quié­tant de mes cha­grins d’amour, me payant à l’oc­ca­sion un billet d’avion, me ti­rant les cartes – elle ado­rait les ta­rots.

À par­tir de ce mo­ment-là, j’ai com­men­cé à al­ler ré­gu­liè­re­ment à Port Lli­gat. La mai­son de ce pe­tit vil­lage de pê­cheurs, c’étaient trois ou quatre bi­coques re­liées entre elles au fil du temps – Ga­la et Dalí y ve­naient de­puis les an­nées 1930, c’était vrai­ment chez eux. J’étais fas­ci­née par cette mai­son, avec ses dé­dales de cou­loirs et ses es­ca­liers, son ours na­tu­ra­li­sé avec tous les sau­toirs de Cha­nel. J’avais ma chambre – au­cun autre in­vi­té ne dor­mait à Port Lli­gat. Chaque ma­tin, la bonne ap­por­tait le pe­tit- dé­jeu­ner, et Dalí me lais­sait un pe­tit mot : « De­vine, de­vi­nette. » Il s’agis­sait de de­vi­ner ce que nous al­lions faire dans la jour­née : c’était une sur­prise à chaque fois. On par­tait sur une barque jaune bap­ti­sée Ga­la, on al­lait se bai­gner au cap de Creus et on ra­mas­sait des our­sins au mi­lieu des ro­chers qui s’ap­pe­laient l’Aigle ou le Rat. C’était idyl­lique et très simple. Dalí avait eu une sorte d’alerte et on l’avait mis au ré­gime. Au quo­ti­dien, c’était cô­te­lettes ou pois­son grillé. Mais dès qu’il y avait des in­vi­tés, un au­di­toire, il fal­lait jouer à Dalí et épa­ter la ga­le­rie avec la fa­meuse lan­gouste au cho­co­lat, au de­meu­rant dé­li­cieuse, ou cette soupe d’or­ties qui avait tel­le­ment sur­pris Pa­so­li­ni. Mais dans le pri­vé, Dalí était l’homme le plus ex­quis du monde. Quant à Ga­la... une sorte de rou­le­ment s’est ins­tau­rée. Elle ar­ri­vait, je re­par­tais et vice ver­sa. Un peu couple à trois, mais tou­jours en bonne in­tel­li­gence.

Un jour, Ga­la m’a confié qu’elle en avait un pe­tit peu marre, au bout de cin­quante ans de ma­riage, de se ta­per ce vieux mon­sieur qui ne sa­vait rien faire. Elle m’a dit : « Ma fille, j’ai rê­vé d’être enfin chez moi. » La pauvre, ce n’était pas tou­jours fa­cile. À Hol­ly­wood, on la met­tait en bout de table, alors que Dalí fai­sait le ma­riole entre Ma­ri­lyn Mon­roe et Frank Si­na­tra. Elle n’en pou­vait plus de son rôle de gen­darme-ma­na­ger-in­fir­mière. Dalí lui a trou­vé cette grande ba­raque qu’on a bap­ti­sée « Châ­teau », à Pú­bol, à quelques ki­lo­mètres de là. Ga­la était ra­vie : elle était enfin chez elle. Et elle a dit à Dalí : « Si tu veux ve­nir, ce se­ra sur in­vi­ta­tion, quand j’en au­rais en­vie. » Elle était très fière de nous faire les hon­neurs de sa mai­son : on re­ce­vait un car­ton qui men­tion­nait que Mme Ga­la Dalí se­rait heu­reuse de nous re­ce­voir au châ­teau de Pú­bol. On dé­bar­quait, elle mon­trait ses jar­dins, ses amé­na­ge­ments.

C’est quand j’ai com­men­cé à chan­ter, à ga­gner de l’ar­gent et à si­gner des au­to­graphes à des ga­mins qui dan­saient au Pa­lace que les choses se sont gâ­tées. « Vous sa­vez, j’ai écou­té votre disque. Vous chan­tez comme un chauf­fard qui au­rait trop bu, on ne com­prend rien », me di­sait Ga­la. Là, je me suis dit : c’est bi­zarre. Ga­la sen­tait que sa fin ap­pro­chait : elle m’a de­man­dé de ju­rer sur la Vierge noire de Ka­zan que j’épou­se­rais Dalí quand elle dis­pa­raî­trait. J’ai re­fu­sé : j’avais une car­rière à construire, et une vie à me­ner. Ga­la pen­sait à l’après-Ga­la et vou­lait pro­té­ger Dalí, cette es­pèce de bé­bé qui ne fai­sait que ce qu’il vou­lait. C’est l’image que je garde d’elle, der­rière la vieille dame : la femme en­core jeune qui avait cou­ru les ga­le­ries pour vendre les des­sins de Dalí, la ga­mine tu­ber­cu­leuse dé­bar­quée de Rus­sie, le grand amour de Paul Éluard. Pas par­ti­cu­liè­re­ment jo­lie – mais pas be­soin de ça pour ins­pi­rer tous ces mes­sieurs, Mo­di­glia­ni, Max Ernst...

Ga­la a été une égé­rie – pas un mo­dèle qui pose pour un ta­bleau. Une vraie égé­rie, c’est une pré­sence : pas be­soin d’être belle pour ins­pi­rer un ar­tiste. Il peut être amou­reux de votre rire, de la cou­leur de vos yeux ou de votre sens de la ré­par­tie, le voi­là fas­ci­né et vous de­ve­nez in­dis­pen­sable. Avec Dalí, ce fut le cas pour elle comme pour moi. C’est, me dit- on, en­core le cas pour moi avec Pa­co Ra­banne, Jean Paul Gaul­tier et peut- être Ric­car­do Tisci. Et ce qui est vrai­ment for­mi­dable, c’est que con­trai­re­ment à man­ne­quin, ce job-là est fait pour du­rer des an­nées ! �

« C’est la pre­mière fois que je laisse Dalí tout seul. S’il ar­rive le moindre dé­ra­page, ce se­ra votre faute. »

Ga­la à Aman­da Lear

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