« JE POU­VAIS PAS­SER TROIS HEURES SUR UNE SEULE PHRASE »

Cou­tu­mier des au­teurs dif­fi­ciles, le tra­duc­teur Fran­cis Ker­line s’est at­ta­qué à L’In­fi­nie Co­mé­die de Da­vid Fos­ter Wal­lace, qui pa­raît enfin en fran­çais.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ÉLISABETH PHI­LIPPE

Les Édi­tions de l’Oli­vier m’ont ap­pe­lé en me di­sant : “On a un gros ma­chin et c’est pour toi.” Bien sûr, je connais­sais

Da­vid de nom et je Fos­ter Wal­lace sa­vais qu’In­fi­nite Jest (L’In­fi­nie Co­mé­die) était consi­dé­ré comme un livre culte, mais je ne l’avais ja­mais lu. Le ro­man dans sa ver­sion ori­gi­nale traî­nait chez moi. Ma femme s’y est es­sayée mais elle a fi­ni par aban­don­ner. Car même pour un lec­teur an­glo­phone, ce n’est pas évident. J’ai l’ha­bi­tude de tra­duire des au­teurs “tordus” : , Le Saule

Will Self de Jr., Les Or

Hubert Sel­by, phe­lins de Brook­lyn de

Jo, un ro­man na­than Le­them truf­fé de jeux de mots... Mais là, quand j’ai com­men­cé à lire ce bou­quin de plus de 1 000 pages, par­fois dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sible, je me suis dit que ça al­lait me prendre un temps fou ! Et j’ai ef­fec­ti­ve­ment mis trois ans à le tra­duire. Je crois qu’il en a fal­lu six pour la tra­duc­tion al­le­mande. C’est un livre dans le­quel on suit plu­sieurs fils qui se re­coupent par­fois, mais pas tou­jours. On est tan­tôt avec des jun­kies et des al­coo­los en centre de dés­in­tox, tan­tôt dans une aca­dé­mie de ten­nis, tan­tôt dans un ro­man d’es­pion­nage avec un pré­sident des États-Unis ob­sé­dé par l’hy­giène et la pro­pre­té. L’his­toire se dé­roule de nos jours mais elle a été écrite il y a vingt ans. En ce sens, c’est aus­si un ro­man d’an­ti­ci­pa­tion dans le­quel Da­vid Fos­ter Wal­lace ima­gine tout un tas d’ap­pa­reils qui n’exis­taient pas à son époque ou qui étaient moins fa­mi­liers : les DVD qu’il ap­pelle les « car­touches », le « té­lé­phone vi­suel » dont les uti­li­sa­teurs se plaignent car ils sont obli­gés d’être pré­sen­tables quand ils ré­pondent... Comme la struc­ture est très écla­tée, j’ai tra­duit pe­tit à pe­tit et dé­cou­vert le texte en le tra­dui­sant. Si j’avais lu le livre en en­tier avant, ça m’au­rait pris un mois et de­mi et ça m’au­rait sû­re­ment dé­cou­ra­gé. Au dé­but, j’ai trou­vé que c’était très mal écrit avant de com­prendre qu’il fal­lait res­ti­tuer ce style un peu brouillon tout en le ren­dant li­sible. Il y a des phrases qui font plus d’une page en an­glais, des pas­sages de dix à quinze pages sans le moindre ali­néa, une syn­taxe à ré­ta­blir, mais aus­si des pas­sages très drôles. Je pou­vais pas­ser trois heures sur une seule phrase. Par­fois, je de­ve­nais dingue. Comme il y a des Qué­bé­cois dans l’his­toire, Da­vid Fos­ter Wal­lace em­ploie des mots fran­çais, mais n’im­porte com­ment. Par exemple “fau­teuil de rol­lents” pour “chaise rou­lante”. J’ai choi­si de cor­ri­ger. J’ai dû éga­le­ment four­nir un im­por­tant tra­vail d’en­quête. Je pas­sais mon temps sur Google pour trou­ver des pré­ci­sions sur une ré­fé­rence, un nom de marque... Quand j’ai un doute, nor­ma­le­ment je contacte l’au­teur – c’est soit l’au­teur, soit rien ! – mais Da­vid Fos­ter Wal­lace s’est sui­ci­dé en 2008. Je me suis donc ra­bat­tu sur des sites con­çus par des pas­sion­nés comme i nfi­nite jest. wal­la­ce­wi­ki. com qui ana­lyse le livre page par page ou in­fi­ni­teat­las.com. Ar­ri­vé à la moi­tié de la tra­duc­tion, j’ai aus­si consul­té la ver­sion es­pa­gnole pour voir si le tra­duc­teur avait com­pris la même chose que moi. Je suis sor­ti sou­la­gé de cette ex­pé­rience et heu­reux de pou­voir per­mettre aux lec­teurs fran­çais de dé­cou­vrir enfin ce livre, aus­si énorme qu’im­pres­sion­nant, qui vous ha­bite pen­dant un mo­ment. Les gens l’at­tendent de­puis vingt ans, j’es­père qu’ils ne se­ront pas dé­çus. » —

L’écri­vain culte

Da­vid Fos­ter

Wal­lace, dis­pa­ru

en 2008.

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