RÉ­VÉ­LA­TIONS SUR L'AF­FAIRE QUI FAIT TREM­BLER MO­NA­CO ET LA SUISSE

Oli­garque contre mar­chand d'art

Vanity Fair (France) - - La Une -

Pour se consti­tuer la plus fa­bu­leuse des col­lec­tions d’art, le mil­liar­daire russe Dmi­try Ry­bo­lov­lev s’en est long­temps re­mis à Yves Bou­vier. Cet homme d’af­faires ge­ne­vois dé­ni­chait et né­go­ciait pour lui des chefs-d’oeuvre ré­pu­tés in­trou­vables. Mon­tant to­tal : près de 2 mil­liards d’eu­ros. Au­jourd’hui, le pre­mier ac­cuse le se­cond de l’avoir es­cro­qué. HER­VÉ GAT­TE­GNO ré­vèle les des­sous de cette in­croyable in­trigue et, en ex­clu­si­vi­té, la ver­sion du mar­chand suisse.

« les sommes étaient HORS NORMES, À la me­sure De tout Ce que touche ry­bo­lov­lev. »

Yves Bou­vier

Le ciel était bleu sur Mo­na­co et pour­tant, un orage gron­dait. Yves Bou­vier ne l’a com­pris que trop tard. Ce 25 fé­vrier au pe­tit ma­tin, cet homme d’af­faires suisse à la ré­pu­ta­tion sans tache a dé­col­lé de Ge­nève à bord d’un jet pri­vé, di­rec­tion Nice. De là, une Mer­cedes noire avec chauf­feur l’a conduit jus­qu’à la Prin­ci­pau­té. Comme il était en avance, Bou­vier se sou­vient d’avoir « dé­am­bu­lé un bon mo­ment sur le port pour ad­mi­rer les ba­teaux ». À 10 heures pré­cises, il a son­né au bas de l’im­meuble La Belle Époque, où il avait ren­dez-vous avec l’un des hommes les plus puis­sants de la ville : Dmi­try Ry­bo­lov­lev, ex- em­pe­reur du po­tas­sium russe, mil­liar­daire se­cret et pro­prié­taire du club de foot­ball lo­cal, l’AS Mo­na­co. L’entrevue n’a ja­mais eu lieu. « Au mo­ment d’ap­puyer sur la son­nette, se re­mé­more le né­go­ciant suisse, deux hommes se sont pré­ci­pi­tés sur moi. Une se­conde, j’ai cru que c’étaient les gardes du corps de Dmi­try. Mais ils m’ont mon­tré des cartes de po­lice et il en est ar­ri­vé de tous les cô­tés. Ils m’ont pas­sé les me­nottes, ils ont ser­ré très fort, j’ai dû gri­ma­cer – ils avaient l’ha­bi­tude, j’ai su plus tard que c’étaient des agents de la bri­gade des stups. Puis ils m’ont em­me­né en voi­ture jus­qu’au siège de la po­lice. En ar­ri­vant, un des hommes m’a dit : “Met­tez votre écharpe sur vos mains, on ne ver­ra pas les me­nottes.” Je ne com­pre­nais rien à ce qui m’ar­ri­vait. »

Au cours des heures sui­vantes, Yves Bou­vier ap­prend qu’il est vi­sé par une plainte de Ry­bo­lov­lev pour « es­cro­que­rie et blan­chi­ment » ; on en­quête dans son dos de­puis des se­maines. Il est sous le choc. Le Russe l’ac­cuse de lui avoir ven­du des toiles de maître à des prix abu­sifs afin d’em­po­cher in­dû­ment des plus-va­lues fa­ra­mi­neuses. « Les mon­tants re­te­nus par M. Bou­vier dé­pas­se­raient au to­tal plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’eu­ros », in­dique la « dé­non­cia­tion pé­nale » si­gnée le 9 jan­vier 2015 par l’avo­cate et conseillère de l’oli­garque, Te­tia­na Ber­she­da – celle-là même qui a fixé à Bou­vier le ren­dez-vous où la po­lice l’at­ten­dait. « On m’a fait tom­ber dans un guet-apens », conclut-il après coup. Les jours pré­cé­dents, l’avo­cate a in­sis­té (par e-mail et au té­lé­phone) pour qu’il fasse le dé­pla­ce­ment : « Dmi­try veut ab­so­lu­ment te voir. » Bou­vier a of­fert de le re­trou­ver à Londres pour un match de foot­ball mais non, « Te­tia­na te­nait à ce que je vienne à Mo­na­co », dit-il, et lui ne s’est dou­té de rien. Sa der­nière ren­contre avec Ry­bo­lov­lev re­mon­tait au 22 no­vembre 2014. « Il don­nait une ré­cep­tion au Yacht Club pour son an­ni­ver­saire et ce soir-là, c’est moi qui n’étais pas content. Il me de­vait beau­coup d’ar­gent sur l’achat d’un ta­bleau de Ro­th­ko et il traî­nait pour me payer. Alors il m’a dit, en me re­gar­dant dans les yeux : “Yves, ce n’est pas grave. Tu es avant tout un ami.” »

Après son ar­res­ta­tion, l’homme d’af­faires passe trois jours et deux nuits en garde à vue (il se­ra in­cul­pé le 27 fé­vrier et li­bé­ré contre une cau­tion de 10 mil­lions d’eu­ros). Quand les po­li­ciers sus­pendent les in­ter­ro­ga­toires, il est en­fer­mé dans une cel­lule grilla­gée avec pour seul mo­bi­lier une cou­chette en bé­ton. Dans l’une des cages voi­sines, il aper­çoit Ta­nia Rap­po, l’amie bul­gare qui, il y a douze ans, lui a pré­sen­té Ry­bo­lov­lev – jus­qu’à cet ins­tant, il pen­sait que cette femme avait fait sa for­tune. Le troi­sième jour, il est conduit dans un bu­reau et se re­trouve face à son ac­cu­sa­teur. Deux en­quê­teurs as­sis­tés d’une tra­duc­trice posent les ques­tions. La confron­ta­tion est gla­ciale.

« Nous avions un ac­cord : M. Bou­vier agis­sait comme man­da­taire – il trou­vait les ta­bleaux et il per­ce­vait une com­mis­sion sur la vente, rien de plus, ex­pose en substance l’oli­garque, lèvres ser­rées et re­gard as­sas­sin.

– C’est faux, pro­teste l’in­té­res­sé. J’ache­tais les oeuvres à tra­vers ma so­cié­té et je les re­ven­dais à M. Ry­bo­lov­lev. Je n’agis­sais pas en tant qu’in­ter­mé­diaire mais comme pro­prié­taire. J’avais le droit de faire des plus-va­lues ; c’est la loi du com­merce. » Au terme de l’échange, Yves Bou­vier confie avoir en­ten­du le Russe lui lan­cer ce re­proche : « Mais Yves, tes plus-va­lues, c’est le prix d’un Boeing ! »

Avec le re­cul, quand il m’a re­çu à Ge­nève, quatre mois après la tem­pête, dans l’ar­rière- salle d’un pe­tit res­tau­rant ita­lien où il a ses ha­bi­tudes, il a sim­ple­ment ju­gé que « les sommes étaient hors normes, c’est vrai, mais à la me­sure de tout ce que touche Ry­bo­lov­lev ». C’est ain­si qu’il m’a ra­con­té com­ment, douze an­nées du­rant et dans le plus grand se­cret, il a ai­dé l’oli­garque de Mo­na­co à consti­tuer l’une des plus fa­bu­leuses col­lec­tions d’art de l’his­toire ; et com­ment, ce fai­sant, il a joué – et ga­gné – sur tous les ta­bleaux.

mieux qu’au louvre

La re­nom­mée d’Yves Bou­vier s’est long­temps ef­fa­cée der­rière celle de Na­tu­ral Le Coultre, une en­tre­prise de dé­mé­na­ge­ment pros­père fon­dée il y a un siècle et de­mi et dont les ca­mions rouges sont connus dans toute la Suisse. Son père y est en­tré comme ap­pren­ti et a fi­ni par la ra­che­ter ; il en a dé­ve­lop­pé le chiffre d’af­faires et l’a do­tée d’une fi­liale spé­cia­li­sée dans le trans­port d’ob­jets pré­cieux. Le jeune Yves y tra­vaillait tous les étés : « Je sou­le­vais des caisses pour avoir de quoi

le com­merce des oeuvres d’art est le der­nier marché non ré­gu­lé du bu­si­ness mon­dial.

al­ler skier le reste de l’an­née », se sou­vient-il. Quand il suc­cède à son père, en 1997, il dé­cide de se concen­trer sur l’expédition et le gar­dien­nage des oeuvres d’art – « C’était plus in­té­res­sant que de trans­por­ter des coffres-forts. » Plus fruc­tueux aus­si. Dans les an­nées 2000, le marché de l’art est en plein es­sor : ta­bleaux, sculp­tures, meubles et grands crus ne sont plus seule­ment des or­ne­ments de pres­tige mais aus­si des pla­ce­ments re­cher­chés pour les ma­gnats de la fi­nance et de l’in­dus­trie. La crise de 2008, qui fra­gi­lise les banques, am­pli­fie cette ten­dance. L’ar­ri­vée sur ce marché des mil­liar­daires chi­nois et russes fait ex­plo­ser les prix.

Bou­vier est suisse jus­qu’au bout des ongles : tout en re­te­nue, il fuit les mon­da­ni­tés comme les ex­tra­va­gances. C’est un pro­tes­tant non-pra­ti­quant qui a la pas­sion des ba­teaux de toutes sortes (du voi­lier pour na­vi­guer sur le lac Lé­man jus­qu’aux yachts qui sillonnent les mers chaudes) et des che­vaux de concours. Il est vê­tu sim­ple­ment (cos­tume bleu nuit, che­mise claire et bas­kets, le jour de notre entrevue) et parle sans éle­ver la voix, avec ce phra­sé traî­nant qui ca­rac­té­ris­tise l’ac­cent ro­mand. Jus­qu’à l’af­faire qui a failli le conduire en pri­son, sa pré­oc­cu­pa­tion pre­mière était de se faire connaître sans se faire re­mar­quer. Les Ports Francs de Ge­nève, qui sont le temple de la ri­chesse et de la confi­den­tia­li­té, étaient faits pour de­ve­nir son royaume. Avec les banques, ces han­gars ul­tra-sé­cu­ri­sés consti­tuent l’autre ri­chesse na­tio­nale hel­vé­tique (le can­ton en est l’ac­tion­naire ma­jo­ri­taire) : on peut y sto­cker les mar­chan­dises sans payer ni taxes ni droits de douane aus­si long­temps qu’elles ne sortent pas des bâ­ti­ments. Aus­si ces en­tre­pôts géants, si­tués non loin de l’aé­ro­port de la ville, ont-ils vo­ca­tion à abri­ter les biens chè­re­ment ac­quis par les col­lec­tion­neurs, né­go­ciants et spé­cu­la­teurs de tous ho­ri­zons, dont le point com­mun est le sou­ci de la confi­den­tia­li­té. « Les Ports Francs sont à la fois l’en­droit le plus dis­cret, le plus sûr et le plus sur­veillé de Ge­nève, nuance Bou­vier. Les douanes ont un bu­reau à l’in­té­rieur. Si vous avez quelque chose à ca­cher, ne le met­tez sur­tout pas dans un port franc ! »

C’est en re­vanche le lieu idéal pour gar­der une oeuvre d’art le temps d’une ou plu­sieurs tran­sac­tions – en quelques an­nées sous le même han­gar, une oeuvre peut chan­ger dix fois de pro­prié­taire. Les es­paces de sto­ckage sont ré­par­tis entre les so­cié­tés ac­tion­naires. Avec 20 000 mètres car­rés (sur 130 000 au to­tal) et un mil­lion d’ob­jets pré­cieux en­tre­po­sés, Na­tu­ral Le Coultre est l’une des mieux lo­ties. « Il y a plus de pièces de col­lec­tion aux Ports Francs de Ge­nève qu’au Louvre ou au Gug­gen­heim », m’a cer­ti­fié un mar­chand pa­ri­sien ami de Bou­vier. Le pa­tron de Na­tu­ral Le Coultre a en outre dé­cli­né le con­cept en fon­dant ces der­nières an­nées ses propres ports francs à Luxem­bourg et à Sin­ga­pour. C’est dans le cadre ma­jes­tueux de cette im­mense ca­verne d’Ali Ba­ba qu’Yves Bou­vier a nour­ri sa pas­sion des beaux-arts. « Vous voyez pas­ser un jour un Pi­cas­so, le len­de­main une com­mode si­gnée, une autre fois une sta­tue afri­caine... Vous ai­mez ou pas, mais vous vous faites l’oeil. Vous ap­pre­nez à re­con­naître ce qui est beau et ce qui est rare. Avoir tous ces chefs-d’oeuvre sous la main, c’est un pri­vi­lège ex­tra­or­di­naire. »

Du­rant l’été 2003, c’est dans son han­gar ge­ne­vois que Bou­vier fait la ren­contre qui va chan­ger sa vie. Dmi­try Ry­bo­lov­lev vient prendre li­vrai­son d’une toile de Cha­gall, Le Cirque, qu’il a ache­tée pour 6 mil­lions d’eu­ros. Il est ac­com­pa­gné de son épouse, Ele­na, et de leur amie, Ta­nia Rap­po. Bul­gare na­tu­ra­li­sée suisse, cette an­cienne édi­trice et li­braire de Sofia est la femme du den­tiste qui soigne le couple. Elle est sur­tout la seule rus­so­phone de leurs re­la­tions hel­vé­tiques ; or le ma­gnat du po­tas­sium n’a ja­mais vou­lu ap­prendre un mot d’an­glais ni de fran­çais. Bou­vier n’a pas ou­blié cette scène inau­gu­rale. « Ry­bo­lov­lev était stres­sé : on ne lui avait pas re­mis le cer­ti­fi­cat d’au­then­ti­ci­té du ta­bleau, il avait peur de s’être fait rou­ler. J’ai fait le né­ces­saire pour lui. »

Des gre­co ? « il m’en faut »

Àcette époque, l’oli­garque est éta­bli en Suisse de­puis six ans. De­ve­nu ri­chis­sime en pre­nant le contrôle du géant mi­nier Ural­ka­li à la fa­veur des pri­va­ti­sa­tions de l’ère post-so­vié­tique, il a fait un an de pri­son pour une ac­cu­sa­tion de meurtre dont il a été blan­chi et n’a eu de cesse, de­puis lors, de mettre son ar­gent à l’abri. Il s’offre des vil­las, des yachts, et main­te­nant des toiles de maître. À en croire ses dé­cla­ra­tions à la po­lice mo­né­gasque, sa vo­ca­tion de col­lec­tion­neur a d’abord été pro­saïque : « J’ai ache­té une mai­son [dont] l’an­cien pro­prié­taire était col­lec­tion­neur d’art. Les murs étaient vides, il fal­lait les dé­co­rer. » La de­meure est grande et ses moyens, illi­mi­tés – sans comp­ter le dé­sir de s’oc­troyer l’in­ac­ces­sible, ce qui n’a pas de prix. Mais il veut évi­ter les salles d’en­chères trop fré­quen­tées et a be­soin d’un guide dans ce monde dont il ne connaît ni les codes ni les se­crets. Or il a confié à Ta­nia son am­bi­tion : s’ap­pro­prier la plus belle col­lec­tion du monde. Après sa pre­mière ren­contre avec Bou­vier, il mur­mure à l’oreille de son amie : « C’est exac­te­ment l’homme qu’il me faut. » Elle or­ga­nise le ren­dez-vous. Bou­vier voit alors s’ou­vrir de­vant lui la pers­pec­tive d’une quête pro­di­gieuse. « Si je fais des af­faires avec Ry­bo­lov­lev, je vous don­ne­rai quelque chose », pro­met-il à Ta­nia. Il tient pa­role : pour cha­cune des ventes qui sui­vront, elle tou­che­ra une com­mis­sion – l’ad­di­tion avoi­si­ne­rait 100 mil­lions d’eu­ros...

« Quand on voit pas­ser un client mil­liar­daire, on ne le laisse pas fi­ler », ad­met Bou­vier sans fausse pu­deur, une lueur de ma­lice illu­mi­nant son re­gard. À ce mo­ment de l’his­toire, le pa­tron de Na­tu­ral Le Coultre est lui aus­si à un tour­nant. Sa ré­pu­ta­tion de fia­bi­li­té l’a his­sé au pre­mier rang mon­dial des trans­por­teurs d’ob­jets d’art mais il rêve de faire mieux en­core. « Je voyais pro­cé­der les mar­chands. Avec un bon ré­seau et du sa­voir-faire, ils pou­vaient ga­gner une for­tune sur une seule vente. Moi, je n’étais pas plus bête qu’un autre et j’avais la confiance de tout le monde. Et je me suis dit que ce com­merce-là était au­tre­ment plus lu­cra­tif que le trans­port. »

Bou­vier pro­fite de ses re­la­tions pour mon­ter ses pre­mières tran­sac­tions. Avec Ry­bo­lov­lev, il change de di­men­sion. En quelques se­maines, il lui pro­cure un Van Gogh, Pay­sage avec un oli­vier (17 mil­lions de dol­lars), is­su de la col­lec­tion de Pierre Ber­gé et d’Yves Saint Laurent. L’an­née sui­vante, un Pi­cas­so, Les Noces de Pier­rette (43,8 mil­lions). En 2006, un Mo­di­glia­ni, Nu cou­ché aux bras le­vés (26,7 mil­lions) et un autre Pi­cas­so, Mous­que­taire à la pipe

(12,5 mil­lions). L’oli­garque en re­de­mande. Ré­gu­liè­re­ment, il convoque Bou­vier et Ta­nia Rap­po pour leur faire part de ses envies. Dans sa vil­la ge­ne­voise ou dans son cha­let de Gs­taad (équi­pé d’un ham­mam de 15 mètres de hau­teur et d’une pa­nic room aux cloi­sons blin­dées), le tan­dem lui ap­porte des ca­ta­logues – « Mon­trez-moi des chefs- d’oeuvre », lance-t-il à leur ar­ri­vée. Afin de l’ai­der à faire son choix, ils ap­portent ré­gu­liè­re­ment des ti­rages gran­deur nature des oeuvres sé­lec­tion­nées pour les dis­po­ser sur les murs et me­su­rer l’ef­fet pro­duit (après avoir si­gné un ac­cord de confi­den­tia­li­té à chaque vi­site, pré­cise Bou­vier).

Pa­ral­lè­le­ment, Ta­nia in­tro­duit le ma­gnat russe dans la bonne so­cié­té hel­vé­tique. Elle le fait ad­mettre au très se­lect Golf Im­pé­rial de Gland, lui pré­sente des ar­chi­tectes, des dé­co­ra­teurs, lui dis­pense des le­çons de main­tien « pour lui ap­prendre à se te­nir dans un dî­ner élé­gant ». À l’oc­ca­sion, elle ac­com­pagne Dmi­try et sa femme dans les plus grands mu­sées. « Au dé­but, il n’y connais­sait rien, m’a-telle ra­con­té avec l’exu­bé­rance d’une ac­trice ita­lienne. Un jour, au Pra­do [le mu­sée de Ma­drid], il s’ar­rête de­vant des Gre­co et il dit : “Ça me plaît, il m’en faut.” En­suite, c’était à Bou­vier de re­muer ciel et terre pour trou­ver ce qu’il vou­lait. »

La liste des oeuvres ache­tées par Ry­bo­lov­lev entre 2003 et 2014 grâce aux bons of­fices du mar­chand suisse l’at­teste : il a bien eu ses Gre­co (Le Mar­tyre de saint Sé­bas­tien, pour 39,2 mil­lions d’eu­ros, et Por­trait de Jé­sus et de la Ma­done, pour 48 mil­lions). Au to­tal, la col­lec­tion com­prend 37 oeuvres pour un mon­tant glo­bal proche de 1,8 mil­liard d’eu­ros, par­mi les­quelles sept Mo­di­glia­ni, six Pi­cas­so, un Léo­nard de Vin­ci ( Le Ch­rist comme Sal­va­tor Mundi, 127,5 mil­lions), deux Nym­phéas de Mo­net, deux Gau­guin, trois sculp­tures de Ro­din... La der­nière né­go­cia­tion, en­ta­mée avant que la jus­tice soit sai­sie, por­tait sur une toile du maître amé­ri­cain Mark Ro­th­ko, pro­po­sée au col­lec­tion­neur russe au prix de 140 mil­lions – au mo­ment où il a aler­té la jus­tice, il n’avait ré­glé « que » 80 mil­lions d’eu­ros.

Tous ces joyaux n’ont pas été fa­ciles à trou­ver. Sur les 37 pièces du tré­sor, deux seule­ment sont pas­sées par les Ports Francs de Ge­nève, as­sure Bou­vier – et en­core, elles n’étaient pas sous sa garde. « Il est ar­ri­vé que je pro­pose une af­faire à Dmi­try et qu’il dise oui tout de suite, ex­plique- t-il. Mais par­fois, il exi­geait un ta­bleau en par­ti­cu­lier et il a fal­lu des an­nées de re­cherches pour trou­ver qui le dé­te­nait et le per­sua­der de s’en sé­pa­rer. » Le mé­tier de mar­chand d’art s’ap­pa­rente à la chasse. Il faut connaître les bons en­droits, sa­voir at­tendre l’ins­tant pro­pice, ap­pro­cher à pas de loup pour ne pas ef­frayer le ven­deur, ne pas trem­bler quand l’oc­ca­sion se pré­sente. Au fil des tran­sac­tions, Bou­vier ac­quiert de l’ex­pé­rience, com­plète ses ré­seaux. Sou­vent, il passe des deals avec les grandes mai­sons d’en­chères. Des ga­le­ristes amis lui servent de ra­bat­teurs. « Dans ce mi­lieu, tout le monde est prêt à vous ren­sei­gner : le no­taire, l’en­ca­dreur, l’as­su­reur, l’ex-ma­ri. À votre avis, pour­quoi ? Parce qu’ils es­pèrent tous une ré­tri­bu­tion. »

L’une des perles de la col­lec­tion, Ota­hi (seule) de Gau­guin, ache­tée 120 mil­lions d’eu­ros en 2013, n’avait pas été si­gna­lée sur le marché de­puis l’avant-guerre. En re­trou­ver la trace a de­man­dé des an­nées de re­cherches. Pour mettre la main sur le Ro­th­ko, No 6 (Vio­let, vert et rouge), clas­sé par les ex­perts par­mi les oeuvres ma­jeures du peintre mais ab­sent de toutes les ré­tros­pec­tives de­puis près d’un de­mi-siècle, Bou­vier a mo­bi­li­sé tous ses ré­seaux. La toile ap­par­te­nait à la fa­mille Moueix, dy­nas­tie de vi­gne­rons bor­de­lais pro­prié­taire du my­thique do­maine Pe­trus dont le pa­triarche, Jean-Pierre Moueix, était un grand col­lec­tion­neur. Après sa mort, en 2003, il a fal­lu des an­nées de dis­cus­sions pour convaincre les hé­ri­tiers de cé­der le ta­bleau. Sur la piste de Ser­pents d’eau II de Gus­tav Klimt (ven­due à Ry­bo­lov­lev pour 183 mil­lions d’eu­ros en 2012), la pa­tience de Bou­vier a aus­si été mise à l’épreuve. « Le ta­bleau avait été l’ob­jet d’une vente for­cée après l’an­nexion de l’Au­triche par Hit­ler. Il a fal­lu re­trou­ver les an­ciens pro­prié­taires, dé­dom­ma­ger leurs hé­ri­tiers – ils étaient dix, plus une fon­da­tion. En­suite, la vieille dame qui dé­te­nait la toile était très âgée ; il a fal­lu une ex­per­tise médicale pour va­li­der son consen­te­ment. Enfin, ob­te­nir les au­to­ri­sa­tions of­fi­cielles pour que l’oeuvre puisse quit­ter le pays. À l’ar­ri­vée, tout ce­la est aus­si in­clus dans le prix. »

Avant ces der­niers mois, l’oli­garque ne s’est ja­mais pré­oc­cu­pé des dé­tails. Bou­vier avait de­man­dé à un uni­ver­si­taire re­nom­mé, des­cen­dant du peintre Pis­sa­ro, de les re­cen­ser au fur et à me­sure afin de re­cons­ti­tuer la grande et la pe­tite his­toire de cha­cune des pièces de la col­lec­tion Ry­bo­lov­lev. L’en­semble de­vait four­nir la ma­tière d’un ca­ta­logue en forme de livre d’art, qui im­mor­ta­li­se­rait l’édi­fi­ca­tion de cet in­croyable mu­sée pri­vé. L’oli­garque, lui, se conten­tait de dire oui ou niet. « Il pre­nait ou il lais­sait, ça ne du­rait ja­mais plus d’un quart d’heure », té­moigne Ta­nia Rap­po. Le mon­tant n’était pas un pro­blème. Au reste, le com­merce des oeuvres d’art est le der­nier marché non ré­gu­lé du bu­si­ness mon­dial. Les ex­perts fixent une cote mais pour les pièces les plus rares, la

va­leur dé­pend es­sen­tiel­le­ment de ce que les ache­teurs sont prêts à dé­pen­ser. « Un col­lec­tion­neur paie­ra tou­jours le prix maxi­mum qu’il est prêt à payer, ex­plique Bou­vier. D’une cer­taine fa­çon, c’est lui qui fixe le prix de l’oeuvre, qui cor­res­pond à la va­leur qu’elle a à ses yeux. » C’est en ver­tu de ce théo­rème qu’il a dé­ni­ché, au fil des ans, les mer­veilles qui lui sem­blaient à la por­tée de l’ex-ma­gnat du po­tas­sium. Dans le même temps, le Russe se consti­tuait un pa­tri­moine immobilier en ac­cu­mu­lant les su­per­la­tifs : la plus im­mense vil­la de Flo­ride (celle de Do­nald Trump à Palm Beach), le pen­thouse le plus coû­teux de New York (pour sa fille aî­née), la plus my­thique des îles grecques (Skor­pios, l’an­cien joyau d’Onas­sis), l’ap­par­te­ment le plus cher du monde (ce­lui du ban­quier Ed­mond Sa­fra à Mo­na­co)... Com­ment n’au­rait-il pas été flat­té d’ac­cro­cher à ses murs les toiles les plus pré­cieuses de l’his­toire ?

Pe-mails trou­blants

our Dmi­try Ry­bo­lov­lev, la qua­li­té prin­ci­pale d’Yves Bou­vier était la dis­cré­tion. À l’ins­tar des autres oli­garques ins­tal­lés en Eu­rope, il vit en­tou­ré de gardes du corps et re­doute plus que tout la sur­ex­po­si­tion – sauf à l’oc­ca­sion des matchs de son équipe de foot­ball. Ge­nève, où l’on sait gé­rer les for­tunes sans faire de bruit, lui sem­blait un havre idéal. Mais à me­sure que le se­cret ban­caire va­cillait en Suisse, il a or­ga­ni­sé le trans­fert de ses biens vers des des­ti­na­tions plus opaques (avant de s’ins­tal­ler lui-même à Mo­na­co, en 2011). À par­tir de 2005, la dé­gra­da­tion de son ma­riage ac­cé­lère le pro­ces­sus. Pour li­mi­ter les consé­quences d’un di­vorce, il ré­par­tit ses mil­liards entre des so­cié­tés écran au Pa­na­ma, aux Îles Vierges et au Luxem­bourg, elles-mêmes contrô­lées par des trusts créés à Chypre et en­tiè­re­ment contrô­lés par des avo­cats à son ser­vice – opa­ci­té ga­ran­tie.

Les pre­miers achats de ta­bleaux mon­tés par Yves Bou­vier ré­pondent à la même exi­gence de se­cret : les paie­ments sont ef­fec­tués au pro­fit d’une so­cié­té dont le mar­chand suisse dis­pose à Hong­kong (MEI In­vest Li­mi­ted), la provenance des oeuvres n’est ja­mais pré­ci­sée et après l’achat, les titres de pro­prié­té sont éta­blis au nom de struc­tures ba­sées aux Îles Vierges (Xi­trans Fi­nance, puis Ac­cent De­light). Le plus sou­vent, au­cun contrat n’est si­gné entre Bou­vier et son client. Le pre­mier se contente d’en­voyer au se­cond des fac­tures de « ser­vices di­vers et due di­li­gence en re­la­tion avec l’ac­qui­si­tion » dont le mon­tant équi­vaut à 2 % du prix de l’oeuvre. Le noeud de l’af­faire est là : pour les avo­cats de Ry­bo­lov­lev, ce pour­cen­tage consti­tuait une com­mis­sion d’in­ter­mé­diaire, de sorte que Bou­vier ne pou­vait re­ven­di­quer par ailleurs des plus-va­lues en qua­li­té de ven­deur ; l’in­té­res­sé ré­torque qu’il s’agis­sait de frais réels qu’il en­ga­geait à la place de son client (trans­port, as­su­rance, ex­per­tises, dé­li­vrance du titre de pro­prié­té) et que, en l’ab­sence de contrat, rien ne lui in­ter­di­sait de re­vendre des toiles dont il était de­ve­nu lui-même pro­prié­taire.

En 2008, les an­goisses de l’oli­garque sont à leur comble. En Suisse, Ele­na de­mande of­fi­ciel­le­ment le di­vorce et re­ven­dique la moi­tié de leurs biens. En Rus­sie, les au­to­ri­tés ouvrent une en­quête sur l’ef­fon­dre­ment de la prin­ci­pale mine d’Ural­ka­li, qui a cau­sé dans l’Ou­ral le plus ter­rible dé­sastre éco­lo­gique du pays de­puis Tcher­no­byl. Der­rière cette ini­tia­tive, Ry­bo­lov­lev voit la main de Vla­di­mir Pou­tine, dé­ci­dé à re­mettre les fleu­rons in­dus­triels de l’ex-URSS sous les gi­rons de l’État ; il re­doute des sai­sies ex­pé­di­tives or­don­nées par le Krem­lin (deux ans plus tard, il fi­ni­ra par cé­der le groupe mi­nier à l’un des proches du pré­sident russe). Cette double me­nace l’in­cite à ac­cé­lé­rer les dis­si­mu­la­tions. Le bé­né­fice des trusts chy­priotes est trans­fé­ré à sa fille aî­née, Eka­te­ri­na. Dans la vil­la de Ge­nève, les pièces de mu­sée sont rem­pla­cées par des co­pies dans l’éven­tua­li­té d’une sai­sie et sur les conseils de Bou­vier, les ori­gi­naux sont ex­pé­diés vers Sin­ga­pour à par­tir de 2010. « Dmi­try a tout fait pour sous­traire les ta­bleaux à la pro­cé­dure de di­vorce », as­sure le mar­chand suisse. Lui-même ad­met lui avoir prê­té main-forte : il ra­chète le Van Gogh de 2003 et le re­vend aus­si­tôt à l’un des trusts de Ry­bo­lov­lev, pour qu’il soit hors de por­tée d’Ele­na et de ses ba­taillons de ju­ristes. Au­jourd’hui, la plu­part des toiles sont en­fer­mées à Chypre, dans les sous-sols cli­ma­ti­sés du ca­bi­net d’avo­cats qui gère l’en­semble des ac­tifs du mil­liar­daire russe, Neo­cleous & Co.

Cette am­biance pa­ra­noïde n’en­cou­rage pas la trans­pa­rence. Tan­dis que l’oli­garque ca­moufle ses tré­sors, Ele­na lance des dé­tec­tives sur ses traces, Bou­vier tait la vraie nature de ses in­ter­ven­tions et Ta­nia ne souffle mot de ses gé­né­reuses com­mis­sions. Dans ce qua­tuor im­pro­bable, cha­cun a quelque chose à ca­cher. « Qu’est- ce qui m’obli­geait à lui dire que je tou­chais un pour­cen­tage ? s’em­porte Ta­nia Rap­po en rou­lant lé­gè­re­ment les “r”. Dmi­try a tou­jours payé le prix qu’il vou­lait pour chaque chose. Et qu’il ne vienne pas nous dire qu’il igno­rait que dans les af­faires, il y a tou­jours des com­mis­sions. En Rus­sie, tout le monde verse des com­mis­sions ! » Pour l’en­tou­rage de Ry­bo­lov­lev, celles de Bou­vier de­vaient se li­mi­ter aux 2 % conve­nus. Son fon­dé de pou­voir, Mi­khail Sa­zo­nov, qui cor­res­pond avec le Suisse pour ré­gler les dé­tails de chaque ac­qui­si­tion, est te­nu dans l’igno­rance.

Des e- mails de Bou­vier re­mis à la jus­tice par les conseils de l’oli­garque en té­moignent. En avril 2008, le mar­chand ge­ne­vois se dit en­ga­gé dans « une longue et dif­fi­cile né­go­cia­tion » sur un Pi­cas­so : « Le ven­deur est très âgé et a des sou­cis de coeur, écrit-il à Sa­zo­nov. Je pense que je peux bais­ser le prix (...) en pro­po­sant un paie­ment très ra­pide. » En juin 2010, à pro­pos d’un Tou­louse-Lau­trec : « Le pro­prié­taire est as­sez ven­deur et à mon avis dé­jà cour­ti­sé. Il faut agir ra­pi­de­ment. » En no­vembre 2011, c’est un Ma­gritte qui concentre ses ef­forts : « Je dois agir dans la plus grande dis­cré­tion pour évi­ter d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur ce ta­bleau et son pro­prié­taire, et ris­quer de le perdre pour une vente aux en­chères. » Quelques se­maines plus tard, à la veille de Noël 2011, il si­gnale un Mo­di­glia­ni : « Le pro­prié­taire a ache­té un en­semble d’autres oeuvres et pour des rai­sons fi­nan­cières et fis­cales, se­lon moi il va vendre ce ta­bleau très im­por­tant. » En réa­li­té, dans cha­cun de ces cas, Yves Bou­vier s’est in­ter­po­sé entre le ven­deur et Ry­bo­lov­lev. Il a d’abord ache­té lui­même la toile pour la re­vendre en­suite au Russe.

« UN COL­LEC­TION­NEUR PAIE­RA TOU­JOURS LE PRIX MAXI­MUM QU’IL EST Prêt A PAYER. »

Yves Bou­vier

Au pas­sage, il réa­lise des bé­né ces qui se chi rent en di­zaines de mil­lions d’eu­ros – de­vant la po­lice, l’oli­garque a chi ré son « pré­ju­dice glo­bal » à « 1 049 465 009 dol­lars, sous ré­serve d’éva­lua­tion pré­cise », soit 957 mil­lions d’eu­ros. Ce qui re­vient à dire qu’il au­rait payé sa col­lec­tion le double de ce qu’elle va­lait.

L’énon­cé de ses écrits fâ­cheux n’ins­pire au né­go­ciant ge­ne­vois qu’un sou­rire na­vré ; mais de dé­men­ti, point. « C’est du lan­gage com­mer­cial, du bo­ni­ment d’agent immobilier. J’uti­li­sais des ruses pour fa­vo­ri­ser une vente et ob­te­nir les paie­ments mais je n’ai ja­mais tri­ché. Dmi­try [mal­gré le pro­cès qui les op­pose, il conti­nue à l’ap­pe­ler par son pré­nom] n’a ache­té que ce qu’il a vou­lu et il a tou­jours été d’ac­cord sur les prix. J’as­sume tout : le pro­cé­dé comme les plus-va­lues. » Il ajoute qu’un autre cri­tère mé­rite d’être pris en compte : « Tous les risques étaient pour moi. Si pour une rai­son ou une autre, il re­non­çait à ache­ter, c’est moi qui res­tais avec le ta­bleau sur les bras, moi qui payais tout. » Si tout s’était pas­sé comme pré­vu, l’achat et la re­vente du Ro­th­ko au­raient rap­por­té à Bou­vier pas moins de 60 mil­lions d’eu­ros. Le Mo­di­glia­ni Nu cou­ché au cous­sin bleu lui a per­mis d’em­po­cher 18 mil­lions d’eu­ros ; Ry­bo­lov­lev l’a ap­pris par ha­sard de la bouche du col­lec­tion­neur amé­ri­cain qui le dé­te­nait au­pa­ra­vant. Bou­vier a fait mieux en­core en dé­ga­geant 50 mil­lions de dol­lars de bé­né ce sur la ces­sion du Léo­nard de Vin­ci Sal­va­tor Mundi – cette fois-là, c’est un ar­ticle du New York Times qui a fait sur­sau­ter le clan russe. Dans les deux cas, per­sonne n’a ti­ré le si­gnal d’alarme. « Si j’avais été son man­da­taire, comme il le pré­tend au­jourd’hui, il m’au­rait con­vo­qué pour exi­ger des jus­ti ca­tifs et j’au­rais été te­nu de les lui four­nir, s’in­digne Bou­vier. Il n’en a ja­mais rien fait. »

Il y a même plus trou­blant. En 2013, Dmi­try Ry­bo­lov­lev man­date un ex­pert pour éva­luer ses oeuvres. Il s’est ins­tal­lé à Mo­na­co et veut qu’une par­tie de ses tré­sors l’y re­joigne. L’homme de l’art s’en­vole pour Sin­ga­pour et exa­mine sur place les dix-sept pièces sé­lec­tion­nées par le pro­prié­taire. Un rap­port con den­tiel est re­mis à la re­cette des douanes de Nice (le point d’en­trée des oeuvres en Eu­rope) et au ser­vice de la TVA de Mo­na­co, an d’en in­di­quer la va­leur. Il men­tionne des mon­tants lar­ge­ment in­fé­rieurs aux sommes dé­bour­sées par l’oli­garque pour s’en rendre ac­qué­reur. Cet in­dice-là non plus ne le trouble pas, au point qu’il achè­te­ra en­core trois ta­bleaux à Bou­vier par la suite. En re­vanche, les as­su­rances sous­crites au­près d’une com­pa­gnie al­le­mande mon­dia­le­ment ré­pu­tée (le ca­bi­net Os­kar Schunck, dont le siège est à Fri­bourg) lors du trans­port des oeuvres entre Ge­nève et Sin­ga­pour, puis entre Sin­ga­pour, Mo­na­co et Chypre, in­voquent des valeurs sou­vent proches des prix d’achat. Comme l’as­su­reur al­le­mand a fait ap­pel à des ex­perts pour dé­ter­mi­ner ces mon­tants, Bou­vier y voit la preuve que les mer­veilles ven­dues à Ry­bo­lov­lev « n’ont pas été sur­fac­tu­rées ». Quoi qu’il en soit, ces va­ria­tions sur le prix de sa col­lec­tion semblent n’avoir ja­mais trou­blé l’oli­garque.

« Com­ment es­ti­mer la va­leur d’oeuvres in­es­ti­mables ? ai-je ques­tion­né Bou­vier pour le faire sou­rire alors que nous ter­mi­nions notre dé­jeu­ner et que le res­tau­rant se vi­dait.

– Cha­cun de ses ta­bleaux au­ra le prix qu’un autre se­ra prêt à mettre pour le ra­che­ter, m’a-t-il ré­pon­du. Dmi­try pos­sède des toiles réel­le­ment ex­tra­or­di­naires. Si sa col­lec­tion perd de sa va­leur, c’est uni­que­ment sa faute : c’est lui qui a pro­vo­qué ce scan­dale. Si vous hur­lez par­tout que vos ta­bleaux ne valent pas ce que vous les avez payés, ils ont dé­jà per­du de leur va­leur... »

Ce qui a pous­sé le Russe à la rup­ture ? Per­sonne ne le sait vrai­ment – hor­mis lui­même, mais il se °atte de n’ac­cor­der au­cune in­ter­view (sauf pour par­ler de foot­ball et, une seule fois, pour évo­quer son di­vorce). Son avo­cate, Te­tia­na Ber­she­da, n’a pas vou­lu me re­ce­voir ; elle m’a ren­voyé vers une agence de com­mu­ni­ca­tion pa­ri­sienne à qui le clan Ry­bo­lov­lev a con é ce dos­sier. Les autres pro­ta­go­nistes en sont ré­duits aux conjec­tures. Ta­nia Rap­po m’a con é avoir en­ten­du le Russe dé­plo­rer qu’il « man­quait de cash » au mo­ment de payer la der­nière par­tie du Ro­th­ko – peut- être a- t-il sim­ple­ment vou­lu ar­rê­ter les frais. Bou­vier se de­mande, lui, si le mil­liar­daire n’a pas cher­ché un ul­time moyen de re­tar­der la pro­cé­dure de di­vorce ini­tiée par sa femme en sus­ci­tant une contes­ta­tion sur l’éten­due réelle de leurs biens. On ne peut écar­ter non plus l’ex­pli­ca­tion la moins ra­tion­nelle : la co­lère d’un oli­garque ha­bi­tué à sou­mettre ses in­ter­lo­cu­teurs d’un simple fron­ce­ment de sour­cil, qui se fait ap­pe­ler « le prin­ci­pal » par tous ses em­ployés et qui n’a ja­mais re­gar­dé à la dé­pense pour as­seoir sa puis­sance, mais qui n’a peut- être pas sup­por­té de tom­ber sur plus ma­lin que lui.

TUN ÉTRANGE CO­PIER-COL­LER

ania Rap­po m’a don­né ren­dez-vous chez son avo­cat, dans un pe­tit im­meuble mo­derne ni­ché au mi­lieu d’une ar­tère com­mer­çante du centre de Mo­na­co. C’est une femme élé­gante au teint mat qui ne fait pas sa soixan­taine et ne cache pas sa co­lère. Pen­dant vingt­cinq ans, elle a été une des rares in­times du couple Ry­bo­lov­lev, té­moin pri­vi­lé­gié de son quo­ti­dien pha­rao­nique, à la fois tra­duc­trice, con dente, amie et dame de com­pa­gnie pour l’oli­garque et son épouse Ele­na avant leur sé­pa­ra­tion. Elle les a connus à Ge­nève, les a sui­vis à Mo­na­co. Ele­na l’a choi­sie comme mar­raine pour leur lle ca­dette, An­na, née en 2001 – « Le par­rain est un an­cien co­lo­nel du KGB », glisse-t- elle. « J’ai­mais beau­coup Ele­na, dit- elle. Dmi­try, c’est autre chose. Le per­son­nage m’in­té­res­sait mais je l’ai tou­jours trou­vé... [elle hé­site] an­gois­sant. Il a un re­gard e rayant. »

Pour­tant, à l’in­verse de presque tous ceux qui ont eu maille à par­tir avec Ry­bo­lov­lev, elle ne pa­raît pas re­dou­ter sa vin­dicte. « Qu’est- ce qu’il pour­rait me faire de pire ? Il a vou­lu me faire je­ter en pri­son », lan­cet- elle. Quand les po­li­ciers ont sur­gi chez elle, le 25 fé­vrier au pe­tit ma­tin, elle était en train de se faire mas­ser. L’avant-veille, son ami russe l’avait conviée chez lui pour la soi­rée avec Te­tia­na Ber­she­da. Il l’avait bom­bar­dée de ques­tions sur Bou­vier et les achats de ta­bleaux. Elle a ap­pris de­puis que toute la conver­sa­tion avait été en­re­gis­trée – l’avo­cate a re­mis le CD à la po­lice ; Ta­nia a dé­po­sé plainte pour ce­la. « Quel homme vous in­vite à dî­ner, dis­cute ai­ma­ble­ment avec vous en bu­vant de la vod­ka et vous fait ar­rê­ter en­suite ? Avant lui, je n’en voyais qu’un : Sta­line ! » Pe­tite lle, en Bul­ga­rie, elle ra­conte avoir été chas­sée des Jeu­nesses com­mu­nistes pour manque d’as­si­dui­té et dit avoir pris conscience, un jour en tra­ver­sant un pont, que « ce qu’on [lui] ra­con­tait à l’école n’était pas la vé­ri­té ». Mais l’o en­sive du clan Ry­bo­lov­lev semble avoir éveillé en elle d’autres sou­ve­nirs. « Un soir,

en Suisse, j’ac­com­pa­gnais Dmi­try et Ele­na à un dî­ner avec des hommes d’af­faires, des avo­cats, la haute bour­geoi­sie ge­ne­voise. À table, il a ex­pli­qué pour­quoi la Suisse l’avait déçu. Il a dit : “Quand j’étais en Rus­sie, je pen­sais que votre pays était le seul vrai pays ca­pi­ta­liste en Eu­rope. Je croyais que les gens qui ont l’ar­gent ont le pou­voir, qu’ils contrôlent la jus­tice, la po­lice et le gou­ver­ne­ment. Mais vous, vous faites des ré­fé­ren­dums et vous avez des so­cia­listes au Par­le­ment...” Ça a je­té un froid ! » Quelques an­nées plus tard, Ta­nia jure avoir en­ten­du l’oli­garque pro­non­cer ces mots : « Il y a trois en­droits au monde où je peux faire ce que je veux : Skor­pios, Chypre et Mo­na­co. » Le dé­clen­che­ment de l’af­faire Bou­vier ne lui donne pas tout à fait tort.

Le zèle avec le­quel la jus­tice et la po­lice de la prin­ci­pau­té semblent s’être em­pa­rées de la plainte de l’oli­garque a fait bon­dir les avo­cats de Ta­nia Rap­po comme ceux d’Yves Bou­vier. Le dos­sier montre clai­re­ment que, à la se­conde où Te­tia­na Ber­she­da a sai­si le pro­cu­reur gé­né­ral de Mo­na­co, le 9 jan­vier 2015, la ma­chine ju­di­ciaire mo­né­gasque s’est ébran­lée, puis em­bal­lée. Le jour même, le chef du par­quet (Jean-Pierre Dré­no, un ma­gis­trat fran­çais dé­ta­ché sur le Ro­cher) ou­vrait une en­quête pré­li­mi­naire – « Me rendre compte », a-t-il ajou­té à la main sur son ordre écrit. Per­sonne ne prend soin de vé­ri­fier l’iden­ti­té des plai­gnants, au­cun do­cu­ment n’est exi­gé. Or la « dé­non­cia­tion pé­nale », si­gnée par l’avo­cate ukrai­nienne, pré­sente comme vic­times non pas Dmi­try Ry­bo­lov­lev mais les so­cié­tés écran Ac­cent et Xi­trans, « dé­te­nues pas un trust de droit chy­priote » dont la fille aî­née du mil­liar­daire se­rait « une des bé­né­fi­ciaires ».

Sans cher­cher à dis­si­per cette opa­ci­té, la po­lice se met au tra­vail. Des té­moins sont in­ter­ro­gés, tous au ser­vice de Ry­bo­lov­lev. Dé­fiant les règles d’im­par­tia­li­té, Te­tia­na Ber­she­da en as­siste cer­tains, en qua­li­té d’in­ter­prète. Quand l’oli­garque té­moigne à son tour, il se pré­sente comme « consul­tant » du trust chy­priote – même si tout son ré­cit montre qu’il se consi­dère comme la vic­time – et l’avo­cate as­sure en­core la tra­duc­tion. Comble de la confu­sion, l’om­ni­pré­sente Me Ber­she­da est elle-même in­ter­ro­gée comme té­moin alors qu’elle re­pré­sente le plai­gnant. « Toutes ces ano­ma­lies dé­montrent de fa­çon écla­tante la par­tia­li­té de la jus­tice

À CHYPRE, LA BASE AR­RIÈRE DU CLAN RY­BO­LOV­LEV EST ME­NA­CÉE DE DÉ­STA­BI­LI­SA­TION.

mo­né­gasque », af­firme l’avo­cat pa­ri­sien Fran­cis Sz­pi­ner, pro­cé­du­rier che­vron­né qui a for­mé au nom d’Yves Bou­vier un re­cours de­vant la cour d’ap­pel de Mo­na­co afin de faire an­nu­ler l’en­semble des pour­suites.

Un autre fait stu­pé­fiant ali­mente le soup­çon d’une en­quête orien­tée. Le 17 fé­vrier 2015, soit une se­maine avant l’ar­res­ta­tion du mar­chand suisse, l’éta­blis­se­ment mo­né­gasque de la banque HSBC, sol­li­ci­té par les po­li­ciers, si­gnale que les comptes de quatre so­cié­tés ci­viles im­mo­bi­lières (SCI) ont pour bé­né­fi­ciaires ou man­da­taires conjoints Ta­nia Rap­po et Yves Bou­vier. Cette dé­cou­verte semble éta­blir que le duo par­ta­geait dans l’ombre les com­mis­sions ob­te­nues de Ry­bo­lov­lev sur les ventes de ta­bleaux pour in­ves­tir dans la pierre. Mais les in­té­res­sés op­posent un dé­men­ti ca­té­go­rique. Les en­quê­teurs vé­ri­fient et dé­couvrent que l’information est fausse. Une em­ployée de la banque ex­plique, pe­naude, qu’un « co­pier- col­ler » mal­en­con­treux a sub­sti­tué le nom de Bou­vier à ce­lui du ma­ri de Ta­nia sur le do­cu­ment adres­sé à la po­lice. « J’ai dé­po­sé une plainte pour faux, le pro­cu­reur gé­né­ral s’est em­pres­sé de la clas­ser », m’a in­di­qué l’avo­cat de celle- ci, Me Franck Michel. « Ap­pa­rem­ment, il est le seul à avoir cru à l’ex­pli­ca­tion in­vrai­sem­blable de la banque », a- t-il ajou­té. Pour Me Michel, cette ma­noeuvre n’a pas seule­ment contri­bué à flé­trir la ré­pu­ta­tion de sa cliente ; elle a four­ni un pré­texte à la jus­tice mo­né­gasque pour lan­cer des in­ves­ti­ga­tions en de­hors de sa com­pé­tence. Il fal­lait faire croire qu’une par­tie des com­mis­sions était blan­chie à Mo­na­co. D’évi­dence, Ry­bo­lov­lev ne vou­lait pas s’adres­ser à la jus­tice suisse, bien que l’es­sen­tiel des opé­ra­tions contes­tées ait eu lieu dans ce pays. Au prin­temps 2014, un tri­bu­nal de Ge­nève l’a condam­né à ver­ser 3,3 mil­liards d’eu­ros à son ex-femme dans le cadre de leur sé­pa­ra­tion – « le di­vorce le plus cher de l’his­toire », a ti­tré la presse suisse ; pour une fois, il n’a pas été ra­vi du superlatif (le mon­tant a été ra­me­né à 534 mil­lions d’eu­ros par une dé­ci­sion d’ap­pel ren­due en juin 2015). À Mo­na­co, nul doute qu’il se sen­tait plus fort.

Le coup a fonc­tion­né. Avant que la confu­sion (ou la su­per­che­rie) de la banque ne soit dé­cou­verte, le né­go­ciant suisse et l’amie bul­gare ont été ar­rê­tés et in­cul­pés (le terme est en­core uti­li­sé à Mo­na­co) et le par­quet a re­quis leur mise en dé­ten­tion. Le juge d’ins­truc­tion les a lais­sés libres mais dans le même temps, le clan Ry­bo­lov­lev s’est ap­puyé sur les pour­suites mo­né­gasques pour lan­cer d’autres pro­cé­dures, en Suisse, au Luxem­bourg et à Sin­ga­pour afin de faire sai­sir les biens de Bou­vier, im­mo­bi­li­ser ses comptes ban­caires et neu­tra­li­ser ses ac­ti­vi­tés com­mer­ciales. « C’est un homme dur, ce sont ses mé­thodes, com­mente le mar­chand d’art. Il fait ce qu’il a ap­pris à faire. Quand il a dé­ci­dé de s’en prendre à moi, il a fait comme s’il vou­lait m’en­voyer au gou­lag. » Ta­nia Rap­po ajoute : « C’est comme ça qu’il pro­cède, je l’ai vu faire avec sa femme. Il di­sait qu’il vou­lait lui cou­per l’oxy­gène. »

De­puis que l’af­faire a fait la « une » des jour­naux suisses, des exemples in­at­ten­dus sont ve­nus illus­trer la proxi­mi­té des au­to­ri­tés de la prin­ci­pau­té avec leur hôte mil­liar­daire. Des té­moins ont ré­vé­lé la pré­sence du di­rec­teur des ser­vices ju­di­ciaires, Phi­lippe Nar­mi­no, à une soi­rée mon­daine or­ga­ni­sée à Gs­taad par un joaillier suisse quelques jours avant les in­ter­pel­la­tions. À cette oc­ca­sion, le plus haut ma­gis­trat mo­né­gasque au­rait eu un apar­té avec Dmi­try Ry­bo­lov­lev et l’ad­mi­nis­tra­teur dé­lé­gué de la banque HSBC à Mo­na­co – celle dont l’er­reur pro­vi­den­tielle a per­mis le dé­clen­che­ment de l’af­faire (Phi­lippe Nar­mi­no a confir­mé sa pré­sence à cette ré­cep­tion, mais il nie tout apar­té). D’autre part, le ma­ga­zine L’Ob­ser­va­teur de Mo­na­co a re­le­vé que, peu après le dé­but des in­ves­ti­ga­tions, le conseiller du gou­ver­ne­ment pour l’in­té­rieur, Paul Mas­se­ron, équi­valent d’un mi­nistre de la po­lice sur le Ro­cher, avait été re­cru­té sans ta­page par l’AS Mo­na­co, le club de foot­ball de Ry­bo­lov­lev, pour prendre en charge le pro­to­cole. « Ici, la jus­tice est ren­due au nom du prince mais tout le monde sait que mal­heu­reu­se­ment, elle s’exerce par­fois sous l’in­fluence d’in­té­rêts pri­vés », ré­sume le jour­na­liste Fré­dé­ric Laurent, na­tif de la prin­ci­pau­té et au­teur de plu­sieurs livres de ré­fé­rence sur son his­toire.

Ry­bo­lov­lev a beau mi­ser sur l’em­pres­se­ment des juges et des po­li­ciers mo­né­gasques, il a mo­bi­li­sé d’autres moyens. Outre l’agence de com­mu­ni­ca­tion à qui il a con’é ses in­té­rêts, qui dis­tille des élé­ments à charge plus ou moins ’ce­lés à dif­fé­rents or­ganes de presse, il a fait ap­pel à des en­quê­teurs pri­vés pour scru­ter le pas­sé d’Yves Bou­vier, ses in­ves­tis­se­ments et son train de vie. De­puis l’ou­ver­ture des hos­ti­li­tés, le mar­chand ge­ne­vois a été pré­sen­té comme le pro­tec­teur de l’ex- call girl Za­hia De­har (re­con­ver­tie dans la créa­tion de lin­ge­rie), or­ga­ni­sa­teur de soi­rées li­ber­tines (des condam­na­tions ont été pro­non­cées contre les mé­dias qui avaient re­layé cette mise en cause)š ; et d’autre part comme le com­plice et le bé­né’ciaire d’un vol de des­sins de Pi­cas­so. Les oeuvres en ques­tion au­raient été dé­ro­bées dans la vil­la de Mou­gins où le peintre a vé­cu avec sa se­conde épouse, Jac­que­line. La ’lle de celle- ci, Ca­the­rine Hutin-Blay, a sai­si la jus­tice pour contes­ter la re­vente d’une par­tie de ces oeuvres par Yves Bou­vier à Dmi­try Ry­bo­lov­lev. Deux por­traits is­sus de ce lot ’gurent en e¢et dans la col­lec­tion de l’oli­garque. « Cette autre a¢aire n’ar­rive pas par ha­sard, m’a sim­ple­ment dit Bou­vier à ce pro­pos, sans que son vi­sage ni sa voix ne tra­hissent le moindre signe d’in­quié­tude. Si on me le de­mande, je n’au­rai au­cun mal à prou­ver que rien n’a été vo­lé. »

En at­ten­dant, l’onde de choc de l’af­faire Bou­vier se ré­pand aux quatre coins du monde. En Suisse, l’ar­res­ta­tion du pa­tron de Na­tu­ral Le Coultre a fait en­trer un par­fum de scan­dale dans l’uni­vers feu­tré des Ports Francs. Les au­to­ri­tés ge­ne­voises s’in­quiètent du re­ten­tis­se­ment de l’a¢aire sur le com­merce des oeuvres d’art. Pour dé­mon­trer la ’abi­li­té de la place, d’autres en­quêtes sont sur le point d’être lan­cées. À Sin­ga­pour, Bou­vier a ob­te­nu de­vant une cour d’ap­pel la le­vée d’une par­tie des sai­sies ob­te­nues par Ry­bo­lov­lev (le Russe a même été contraint, à son tour, d’im­mo­bi­li­ser 100 mil­lions d’eu­ros pour in­dem­ni­ser le mar­chand suisse, au cas où les juges dé­ci­de­raient en der­nier res­sort que ses at­taques lui ont cau­sé un pré­ju­dice). En re­vanche, la Haute Cour de Hong Kong a re­fu­sé de le­ver le gel de ses avoirs. Les deux camps se rendent coup pour coup. À Chypre, la base ar­rière du clan Ry­bo­lov­lev est me­na­cée de dé­sta­bi­li­sa­tion. De­puis plu­sieurs mois, les deux plus hauts ma­gis­trats du pays, le pro­cu­reur gé­né­ral Co­stas Cle­rides et son ad­joint, Rik­kos Ero­to­kri­tou, s’a¢rontent ou­ver­te­ment sur fond d’opé­ra­tion «šMains propresš». Le pre­mier ac­cuse le se­cond d’avoir été cor­rom­pu par une ’rme d’avo­cats qui n’est autre que Neo­cleous & Co, le ca­bi­net char­gé (entre autres) de gé­rer l’écha­fau­dage de trusts et de so­cié­tés fan­tômes de l’oli­garque. Se­lon la presse chy­priote, d’autres ma­gis­trats se­raient im­pli­qués, ain­si que des di­ri­geants de la Banque cen­trale de l’île, dont Ry­bo­lov­lev dé­tient 10 % du ca­pi­tal.

En 2014, le pro­cu­reur ad­joint Ero­to­kri­tou s’était fait re­mar­quer en si­gnant en ur­gence, un di­manche, un ordre d’ar­res­ta­tion contre Ele­na Ry­bo­lov­lev à la de­mande de son ma­ri, au mo­ment où la ba­taille liée à leur di­vorce fai­sait rage. Le mil­liar­daire russe pré­ten­dait qu’elle lui avait vo­lé une bague dont la va­leur dé­pas­sait 25 mil­lions d’eu­ros. Pour la pié­ger, il l’avait at­ti­rée à Chypre sous pré­texte de conclure un ac­cord sur leur sé­pa­ra­tion. « C’était dé­jà la même mé­thode, sou­ligne Ta­nia Rap­po. En fait, c’est Dmi­try lui-même qui lui avait o¢ert la bague. Moi, je lui avais dit de faire ins­crire son nom sur la fac­ture, pour l’as­su­rance. Heu­reu­se­ment qu’elle m’a écou­tée ! Son avo­cat a pris l’avion de Ge­nève pour ap­por­ter les pa­piers et le len­de­main, elle a été li­bé­rée. Sans ce­la, à Chypre, elle ris­quait douze ans de pri­son. »

À l’évo­ca­tion de cet épi­sode ro­cam­bo­lesque, Ta­nia se rap­pelle aus­si que l’oli­garque se van­tait vo­lon­tiers d’avoir au­to­ri­té sur le pré­sident chy­priote et de pou­voir « faire chan­ger les lois ». « Dis à Ele­na qu’elle n’au­ra rien, j’ai fait ce qu’il faut à Chypre », lui au­rait-il lan­cé à plu­sieurs re­prises, se­lon le ré­cit de son an­cienne con’dente. À pré­sent, l’une des en­quêtes ou­vertes à Chypre évoque l’achat de votes au Par­le­ment – rien ne dit à quelles ’ns ni que le nom de Ry­bo­lov­lev ait été ci­té dans la pro­cé­dure. Ce­pen­dant, la mise en cause des avo­cats de l’oli­garque dans les scan­dales en cours fra­gi­lise sa po­si­tion dans cette an­cienne co­lo­nie bri­tan­nique dont l’éco­no­mie a pro’té de la manne russe de­puis la chute du com­mu­nisme, mais qui sou¢re de sa ré­pu­ta­tion de plaque tour­nante de la ’nance opaque en Mé­di­ter­ra­née.

À Mo­na­co, le to­hu-bo­hu de l’a¢aire Bou­vier ne sert pas da­van­tage la ré­pu­ta­tion de l’ex-roi du po­tas­sium. Le prince Al­bert a dû ré­pondre à des ques­tions sur l’in­dé­pen­dance de la jus­tice qui l’ont aga­cé et la di­vul­ga­tion du ca­rac­tère la­by­rin­thique des so­cié­tés de l’oli­garque a fait tache, au mo­ment où le Ro­cher pro­met des ré­formes pour sor­tir de la « liste noire » des pa­ra­dis ’scaux éta­blie par la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Son en­tou­rage le presse de faire le mé­nage dans l’ap­pa­reil ju­di­ciaire. De­puis son ar­ri­vée dans la prin­ci­pau­té, il y a quatre ans, Dmi­try Ry­bo­lov­lev at­tend en vain le pas­se­port mo­né­gasque qu’il a de­man­dé. Un temps, il a es­pé­ré être nom­mé am­bas­sa­deur de Mo­na­co en Rus­sie – Pou­tine en per­sonne s’y se­rait op­po­sé, m’a as­su­ré un ha­bi­tué du pa­lais. La plu­part de ses chef­sd’oeuvre dorment en­core dans les caves de ses avo­cats chy­priotes. Le tra­vail de l’uni­ver­si­taire man­da­té par Yves Bou­vier pour ra­con­ter l’his­toire de la col­lec­tion qui lui a por­té mal­heur est presque ter­mi­né. « Je vais faire im­pri­mer le livre, m’a-t-il con’é d’une voix mé­lan­co­lique. Il n’y au­ra qu’un seul exem­plaire. J’avais pré­vu de l’o¢rir à Dmi­try. » En dé’ni­tive, il a dé­ci­dé de le gar­der pour lui, en sou­ve­nir. ²

Après Rome en juin, Londres ouvre en sep­tembre. Ob­jec­tif des Lauder : main­te­nir la marque au rang de lea­der de la par­fu­me­rie de luxe. Mais William Lauder ne cache pas que c’est avant tout l’homme qui les in­té­resse : « Fré­dé­ric Malle est un vi­sion­naire ; l’avoir à nos cô­tés et bé­né’cier de son re­gard est un atout in­dé­niable », con’e le PDG du groupe, de son bu­reau de Los An­geles. On ima­gine as­sez fa­ci­le­ment le rôle plus glo­bal de di­rec­teur ar­tis­tique que Malle pour­rait être ame­né à jouer au sein du groupe et de ses la­bels de par­fums (Jo Ma­lone Lon­don, Tom Ford Beau­ty, Mi­chael Kors, Mar­ni...). « Les Lauder n’achètent pas des marques mais des ta­lents. Or, Fré­dé­ric pos­sède une vi­sion ho­lis­tique unique, con’rme à New York Ni­co­las Mir­zayantz, di­rec­teur de la Fine Fra­grance chez IFF, l’une des mai­sons de par­fum qui com­pose les plus grands jus du marché. Ce ra­chat est une consé­cra­tion de son ap­proche. Et les Lauder sont des par­te­naires par­faits, fé­rus d’in­no­va­tion. » Seul hic : « Lui, qui est ha­bi­tué à ne pas faire de com­pro­mis y se­ra sû­re­ment contraint », pointe un de ses concur­rents. Malle y lais­se­ra- t-il son âme ? Dé­jà, cer­tains trouvent que ses créa­tions de­viennent plus asep­ti­sées. Cologne in­dé­lé­bile, no­tam­ment, son der­nier opus, ne fait pas l’una­ni­mi­té chez les spé­cia­listes, cer­tains le trou­vant sans sa­veur. Malle, lui, a dé­jà l’es­prit ailleurs, vers ses fu­turs dé’s. Après son por­trait ol­fac­tif de Dries Van No­ten, il vibre à l’idée d’éla­bo­rer ce­lui de Da­vid Bo­wie, de Da­vid Lynch ou du com­po­si­teur de mu­sique contem­po­raine Phi­lip Glass. « Des gens, dit-il, qui ont des mondes. » Pas des mon­dains. ¬

face à face Ci- des­sus, Dmi­try Ry­bo­lov­lev (à gauche) et Yves Bou­vier. À droite, Vé­nus de­bout de Mo­di­glia­ni, l’un des 37 joyaux de la col­lec­tion.

ré­si­dence prin­cière Dmi­try Ry­bo­lov­lev dans son pen­thouse de 2 000 m2 à Mo­na­co. La plu­part de ses toiles sont au­jourd’hui conser­vées à Chypre.

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