LA VÉ­RI­TÉ sur le TRÉ­SOR de FRAN­ÇOIS-MA­RIE BA­NIER

À com­bien se montent réel­le­ment les dons de Li­liane Bettencourt à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier? Un mil­liard d’eu­ros, avait es­ti­mé la po­lice. « Une cen­taine de mil­lions », as­sure le pho­to­graphe. HER­VÉ GAT­TE­GNO re­fait les comptes. Si la jus­tice n’était pas in­terve

Vanity Fair (France) - - La Une -

Pour Li­liane Bettencourt, Fran­çois-Ma­rie Ba­nier au­ra été le plus cher des amis. Du­rant plus de quinze ans, la milliar­daire et le pho­to­graphe ont en­tre­te­nu une re­la­tion af­fec­tive, épis­to­laire et fi­nan­cière à la fois im­pro­bable et as­si­due, au point de s’ache­ver dans le scan­dale. Cha­cun sait ce qu’il en est ad­ve­nu : l’hé­ri­tière du groupe L’Oréal a été pla­cée sous tu­telle en 2011, à l’âge de 89 ans ; l’ar­tiste, lui, a été dé­cla­ré coupable d’« abus de fai­blesse » le 20 mai 2015, au terme d’un pro­cès de cinq emaines et d’une en­quête à re­bon­dis­se­ments, née d’une plainte dé­po­sée par Fran­çoise Meyers, la fille de Li­liane Bettencourt. Le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Bor­deaux, où l’af­faire a été ju­gée, re­proche à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier d’avoir « exer­cé une em­prise des­truc­trice sur cette vic­time âgée en si­tua­tion de par­ti­cu­lière vul­né­ra­bi­li­té », « or­ga­ni­sé et pla­ni­fié du­rant de nom­breuses an­nées son pro­jet dé­lic­tueux » et suc­com­bé à une « bou­li­mie d’ap­pro­pria­tion de [sa] for­tune ». Pour tout ce­la, les ma­gis­trats l’ont condam­né à trois ans de pri­son (dont six mois avec sur­sis), à 350 000 eu­ros d’amende et au rem­bour­se­ment de 158 mil­lions d’eu­ros sur les do­na­tions re­çues de sa bien­fai­trice.

Le feuille­ton n’est pas ter­mi­né pour au­tant : Ba­nier a fait ap­pel et un deuxième pro­cès au­ra lieu au mois de mars 2016 de­vant la cour d’ap­pel de Bor­deaux. Il a, en pa­ral­lèle, en­ga­gé des pour­suites pour « su­bor­na­tion de té­moins » contre Fran­çoise Meyers, qui ont en­traî­né l’ou­ver­ture d’une en­quête à Pa­ris et la mise en exa­men pour « faux té­moi­gnages » de plu­sieurs an­ciens em­ployés de Li­liane Bettencourt. Sans at­tendre l’is­sue de ces pro­cé­dures, il a mul­ti­plié les dé­cla­ra­tions pu­bliques pour contes­ter tout à la fois les charges re­te­nues contre lui, la réa­li­té des af­fec­tions neu­ro­lo­giques dont souf­frait la milliar­daire et l’am­pleur des fa­veurs qu’elle lui a pro­di­guées.

« Les com­mu­ni­cants de sa fille ont d’abord par­lé du mil­liard que j’au­rais tou­ché, puis les juges d’ins­truc­tion de 400 mil­lions d’eu­ros et au­jourd’hui, on me condamne à rendre 158 mil­lions, in­cluant des sommes que je n’ai ja­mais tou­chées ! » s’est in­di­gné Fran­çois-Ma­rie Ba­nier après le ver­dict dans Le Jour­nal du di­manche. « Il n’y a ja­mais eu un mil­liard ; c’est une cen­taine de mil­lions d’eu­ros », a-t-il plai­dé sur RTL, le 6 juin 2015. La jus­tice de­vra tran­cher entre deux ver­sions de l’af­faire. Pour la famille Bettencourt, Ba­nier s’est com­por­té en « pré­da­teur » avide et cy­nique – sous des de­hors d’es­thète fan­fa­ron, un dan­dy de grand che­min. Pour l’ar­tiste, les do­na­tions de la milliar­daire étaient conscientes et

spon­ta­nées (« Elles cor­res­pondent à la vo­lon­té de Mme Bettencourt, ex­pri­mée à de nom­breuses re­prises pu­bli­que­ment et par écrit », m’ont in­di­qué ses avo­cats, Pierre Cor­nut-Gen­tille et Laurent Mer­let). Entre l’in­fluence et la ma­ni­pu­la­tion, il reste une zone grise dont les contours peuvent re­le­ver de l’ap­pré­cia­tion. Les chiffres, eux, sont dif­fi­ciles à contes­ter. Pour les re­cons­ti­tuer, il faut rou­vrir les coffres et les ti­roirs de l’af­faire Bettencourt, ex­hu­mer les ar­chives, re­faire les ad­di­tions. C’est le seul moyen d’es­ti­mer la va­leur des dons amas­sés par Fran­çois-Ma­rie Ba­nier : celle d’un in­croyable tré­sor qui, en dé­fi­ni­tive, n’au­ra pas fait sa for­tune.

Lportes dé­ro­bées et pis­Cine in­té­rieure

e mil­liard de Fran­çois­Ma­rie Ba­nier n’est ni une lé­gende ni un slo­gan. Ce sont les po­li­ciers de la bri­gade fi­nan­cière qui ont ins­crit ce mon­tant – 993 mil­lions d’eu­ros, pour être pré­cis – sur une note de syn­thèse da­tée de dé­cembre 2008. Ils se fon­daient alors sur des re­cherches me­nées sur le pa­tri­moine du pho­to­graphe et dans l’en­tou­rage de la vieille dame. Deux ans plus tard, le fisc a ré­éva­lué la gé­né­ro­si­té de Li­liane Bettencourt à 821 mil­lions d’eu­ros – cer­tains im­pôts et droits d’en­re­gis­tre­ment avaient été sur­es­ti­més par la po­lice.

Les juges ont en­suite ré­tré­ci le pé­ri­mètre des pour­suites pour une rai­son pu­re­ment chro­no­lo­gique : l’ex­per­tise mé­di­cale a fixé le dé­but des pertes de lu­ci­di­té de la milliar­daire au 1er sep­tembre 2006, de sorte que tous les dons an­té­rieurs sont ré­pu­tés in­at­ta­quables. C’est pour­quoi l’ac­cu­sa­tion n’a re­te­nu que 434 mil­lions d’eu­ros de li­bé­ra­li­tés sus­pectes. Puis l’ar­tiste a ren­du à la famille Bettencourt deux as­su­rances-vie aux mon­tants co­los­saux. C’était l’une des condi­tions d’un pro­to­cole en forme d’ar­mis­tice si­gné en 2010 dans le but d’écar­ter Ba­nier et d’évi­ter un pro­cès. Il n’était plus ques­tion alors que de 205 mil­lions d’eu­ros. Les pour­suites ont re­dé­mar­ré l’an­née sui­vante mais la res­ti­tu­tion a bien été ef­fec­tuée, ce qui ex­plique que les sommes cor­res­pon­dantes ont été dé­duites de la condam­na­tion. Ain­si ar­rive-t- on (à quelques ajus­te­ments près) aux 158 mil­lions d’eu­ros men­tion­nés dans le ju­ge­ment de Bor­deaux. Le rem­bour­se­ment in­fli­gé à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier ne re­pré­sente donc, en réa­li­té, qu’une pe­tite par­tie des biens qu’il a réel­le­ment re­çus.

Les pre­mières re­mises d’ar­gent re­montent aux an­nées 1990. Li­liane Bettencourt a ren­con­tré le pho­to­graphe pour qu’il réa­lise un por­trait d’elle des­ti­né au ma­ga­zine Égoïste en 1987. Elle l’a peu à peu ad­mis dans le cercle de ses amis, même si la ré­pu­ta­tion d’ho­mo­sexuel pro­vo­ca­teur de Ba­nier jure avec ses fré­quen­ta­tions ha­bi­tuelles dans la po­li­tique et la très haute bour­geoi­sie des af­faires. À par­tir de 1991, elle lui offre d’im­por­tantes sommes qui ali­mentent son train de vie et lui per­mettent d’ache­ter des biens im­mo­bi­liers. Ba­nier fait ain­si l’ac­qui­si­tion de plu­sieurs ap­par­te­ments voi­sins dans une rue pa­vée du VIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, entre la place Saint-Sul­pice et les jar­dins du Luxem­bourg, jus­qu’à de­ve­nir pro­prié­taire d’un étrange re­paire : der­rière une fa­çade quel­conque, les étages et les pièces com­mu­niquent par des es­ca­liers, un as­cen­seur

et des portes dé­ro­bées, le tout agré­men­té de coffres-forts, de sys­tèmes d’alarme so­phis­ti­qués et d’une pis­cine in­té­rieure. Il crée pour ce­la les so­cié­tés ci­viles im­mo­bi­lières (SCI) La Firme, June et Blanche, dont il est le seul bé­né­fi­ciaire ; les fonds ver­sés par Li­liane Bettencourt sont ins­crits au fur et à me­sure dans leurs comptes comme au­tant de dettes à rem­bour­ser.

Ce­pen­dant, à par­tir de 1997, la milliar­daire aban­donne sys­té­ma­ti­que­ment ses créances sur les SCI de Ba­nier par des actes si­gnés en toute confi­den­tia­li­té chez son no­taire (plu­sieurs té­moins as­surent que son ma­ri, l’an­cien mi­nistre An­dré Bettencourt, fut te­nu à l’écart de ces tran­sac­tions jus­qu’à sa mort, en 2007). Le 28 fé­vrier 1997, elle cède ain­si 1,5 mil­lion de francs (l’équi­valent de 228 000 eu­ros) à la SCI La Firme et 4,5 mil­lions de francs (682 000 eu­ros) à la SCI Blanche. Au pas­sage, la do­na­tion in­clut aus­si la re­con­nais­sance a pos­te­rio­ri de près de 500 000 eu­ros de chèques éta­blis au pro­fit de Ba­nier au cours des an­nées pré­cé­dentes. Le 17 juin 1997, Li­liane Bettencourt cède 1,7 mil­lion d’eu­ros à la SCI June. Par la suite, des opé­ra­tions si­mi­laires ont lieu à la fin de chaque an­née avec une ré­gu­la­ri­té de mé­tro­nome : 760 000 eu­ros le 12 dé­cembre 1997 ; 2,3 mil­lions le 18 dé­cembre 1998 ; 3 mil­lions le 13 dé­cembre 1999 ; 3 mil­lions le 20 dé­cembre 2000... Au to­tal, près de 40 mil­lions d’eu­ros sont ver­sés à Ba­nier de cette fa­çon jus­qu’en 2006.

Par­fois, le ren­dez-vous ri­tuel chez le no­taire s’ac­com­pagne d’un énorme chèque : 2,6 mil­lions d’eu­ros en 1999, 1,6 mil­lion en 2000, 3 mil­lions en 2005, 10 mil­lions en 2006. Et sur cha­cun de ces dons, Li­liane Bettencourt doit en outre ac­quit­ter 60 % de droits de mu­ta­tion – si bien que la somme glo­bale avoi­sine en réa­li­té 73 mil­lions d’eu­ros. « Mme Bettencourt vou­lait payer ses droits pour que plus tard, je ne sois pas in­quié­té par qui que ce soit, a ex­pli­qué Ba­nier de­vant le tri­bu­nal. Elle me di­sait de­puis long­temps : “J’ai une for­tune qui me per­met de le faire.” (...) J’ai re­fu­sé, mais sû­re­ment pas as­sez. » L’un des jour­naux in­times du pho­to­graphe, qui est aus­si ro­man­cier, ap­porte un éclai­rage dif­fé­rent. Ba­nier y écri­vait, au re­tour d’une croi­sière sur le Nil : « Du­rant tout ce voyage en Égypte, et même avant, je me fai­sais un sou­ci d’encre : paie­ra- t- elle cette an­née les droits sur l’ar­gent qu’elle m’a don­né pour les ap­par­te­ments, les ob­jets ? »

Aune Ca­Verne d’ali ba­ba

u dé­but des an­nées 2000, la gé­né­ro­si­té de Li­liane Bettencourt ne se borne plus aux chèques mi­ro­bo­lants ni aux créances ef­fa­cées d’un trait de plume : elle offre à son pro­té­gé des oeuvres d’art is­sues de sa col­lec­tion per­son­nelle. Une do­na­tion si­gnée le 23 fé­vrier 2001 chez son no­taire, Me Jean-Mi­chel Nor­mand, oc­troie à Ba­nier la nue-pro­prié­té de douze toiles de maître : Ba­teau au quai de Mon­drian, Bou­teille et Verre de Braque, L’Homme à la pipe de Fer­nand Lé­ger, Na­ture morte à la gui­tare de Pi­cas­so, Grand nu de­bout de Ma­tisse, L’Après­mi­di d’Ariane de Gior­gio De Chi­ri­co, Femme et fleurs d’Odi­lon Re­don... L’en­semble de ces mer­veilles est es­ti­mé à 126 mil­lions de francs sur l’acte no­ta­rié (soit 19,2 mil­lions d’eu­ros, mais il est pro­bable que plu­sieurs pièces ont été sous- éva­luées pour mi­no­rer les droits af­fé­rents. Au vu de la liste, un ex­pert re­nom­mé m’a li­vré une es­ti­ma­tion « plus proche de 40 mil­lions d’eu­ros »).

À cette époque, per­sonne ne met en doute la lu­ci­di­té de l’hé­ri­tière, bien qu’elle ap­proche les 80 ans. Il faut dire que, cette fois en­core, l’opé­ra­tion est un se­cret bien gar­dé : les chefs- d’oeuvre res­tent ac­cro­chés aux murs de son hô­tel par­ti­cu­lier, à Neuilly­sur-Seine, puis­qu’elle en dé­tient en­core l’usu­fruit. Per­sonne ne peut de­vi­ner qu’ils ne lui ap­par­tiennent plus. La ma­noeuvre se ré­pète le 27 juin 2001 avec une toile de Miró, Grand nu sur fond bleu (es­ti­mé à 1,9 mil­lion d’eu­ros), puis le 15 dé­cembre 2003 avec un Ma­tisse, Pay­sage de Col­lioure (4,8 mil­lions d’eu­ros) dont Ba­nier ob­tient la pleine pro­prié­té mais qui, cu­rieu­se­ment, conti­nue d’or­ner le do­mi­cile de Li­liane Bettencourt.

Le 21 dé­cembre 2005, un nou­veau lot est at­tri­bué à Ba­nier, tou­jours en nue-pro­prié­té : une toile et deux lampes de Gia­co­met­ti, une console du grand dé­co­ra­teur Jacques-Émile Ruhl­mann et d’autres meubles de col­lec­tion (2,6 mil­lions d’eu­ros). Puis le 18 dé­cembre 2006, une sta­tue et un masque afri­cains ache­tés quelques mois au­pa­ra­vant lors d’une vente à l’hô­tel Drouot (8,8 mil­lions d’eu­ros). Dans le même temps, l’ar­gent ver­sé par la milliar­daire per­met au pho­to­graphe d’ache­ter lui-même de nom­breux autres ta­bleaux et ma­nus­crits rares. À son do­mi­cile, où la bri­gade fi­nan­cière sur­git le 6 fé­vrier 2008 au pe­tit ma­tin, les en­quê­teurs constatent la pré­sence d’une toile d’Odi­lon Re­don, sym­bo­liste fran­çais du XIXe siècle, L’Ange dé­chu. L’oeuvre lui a été of­ferte par Mme Bettencourt mais Ba­nier ad­met qu’elle « n’au­rait pas fait l’ob­jet d’un en­re­gis­tre­ment chez le no­taire ». Le len­de­main, les po­li­ciers se rendent avec lui dans une banque du quar­tier de l’Opé­ra, où le pho­to­graphe dis­pose de quatre coffres. À l’in­té­rieur, ils dé­couvrent une vé­ri­table ca­verne d’Ali Ba­ba : quinze ta­bleaux sont em­bal­lés dans le pre­mier (dont un De­gas, un Du­champ et un Ma­tisse), dix dans un autre (dont un Mon­ti­cel­li et un De­la­croix), ain­si que des mon­ceaux de pho­tos, ma­nus­crits, des­sins pré­cieux et une toile d’Ed­vard Munch, Gar­çons au bain, dont la do­na­trice est pour­tant cen­sée avoir gar­dé l’usu­fruit.

« Pour­quoi mettre des ta­bleaux dans des coffres ? » de­mande le pré­sident du tri­bu­nal à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, du­rant l’une des au­diences du pro­cès. « C’est une re­marque très fran­çaise, ré­pond le pho­to­graphe, sur un ton dé­dai­gneux. On peut les chan­ger, l’oeil s’use. On les met dans des coffres pour les re­dé­cou­vrir. Je ne vais pas les ac­cro­cher les uns sur les autres ! Je les prête pour des ex­po­si­tions. Je n’ai pas ce cô­té m’as- tu-vu. »

Quelques se­maines après les per­qui­si­tions, la milliar­daire pro­cède à une vaste ré­gu­la­ri­sa­tion. Le no­taire a ra­con­té à la po­lice avoir été mo­bi­li­sé du jour au len­de­main, sur le simple coup de

« JE ME FAI­SAIS UN SOU­CI D’ENCRE : LI­LIANE PAIE­RA-T-ELLE LES DROITS SUR L’AR­GENT QU’ELLE M’A DON­NÉ ? » Fran­çois-Ma­rie Ba­nier (dans son jour­nal in­time)

té­lé­phone d’un avo­cat. Dans leur ju­ge­ment de condam­na­tion, les ma­gis­trats de Bor­deaux re­lèvent que « ma­ni­fes­te­ment, il y avait une cer­taine ur­gence à sé­cu­ri­ser les li­bé­ra­li­tés in­ter­ve­nues pré­cé­dem­ment, compte te­nu de l’en­quête en cours, pour des dons qui de­vaient ap­pa­raître comme sus­pects ». Un nou­vel acte est si­gné le 4 avril 2008 en pré­sence de Ba­nier. Il lui ac­corde of­fi­ciel­le­ment la pro­prié­té de quelque 150 vo­lumes de grand prix qui se trou­vaient dé­jà chez lui. La liste com­prend des poèmes au­to­graphes de Rim­baud, des édi­tions ori­gi­nales de Ca­mus, Coc­teau et Mon­tes­quieu (De l’Es­prit des lois), des lettres de Zo­la, des ma­nus­crits de Cé­line (Mort à cré­dit) et de Ra­di­guet, des livres de la bi­blio­thèque per­son­nelle de Proust, des édi­tions in­trou­vables de Cha­teau­briand, Rous­seau (Du Contrat so­cial), Bal­zac, Flau­bert, La Fon­taine, Goethe, Jean Ge­net (Jour­nal du vo­leur)... Le tout est es­ti­mé à 4,7 mil­lions d’eu­ros (droits de mu­ta­tion com­pris).

Dun munCh à 12 mil­lions d’eu­ros

urant cette pé­riode, l’état de san­té de Li­liane Bettencourt s’est sen­si­ble­ment dé­gra­dé. Ses mo­ments d’ab­sence sont de­ve­nus nom­breux, il lui ar­rive de ne plus re­con­naître ses proches, de ne plus sa­voir où elle se trouve. Elle ne s’est ja­mais re­mise d’une mau­vaise chute à la fin de l’été 2006 dans sa pro­prié­té des Ba­léares, qui a en­traî­né son hos­pi­ta­li­sa­tion en ur­gence (c’est la date qu’ont re­te­nue les ex­perts pour si­tuer le dé­but de son état de « par­ti­cu­lière vul­né­ra­bi­li­té »). La mort de son ma­ri, à l’au­tomne 2007, lui a cau­sé un choc sup­plé­men­taire. Avec l’ou­ver­ture de l’en­quête ju­di­ciaire, ses re­la­tions avec sa fille se sont éga­le­ment dé­té­rio­rées – elle la sus­pecte de fo­men­ter son évic­tion des or­ganes di­ri­geants de L’Oréal, ce que son en­tou­rage et Ba­nier ne font rien pour dé­men­tir. Dans le même temps, l’ar­tiste s’est fait plus pré­sent – plus pres­sant, disent bien des té­moins. Le 16 sep­tembre 2009, une nou­velle ré­gu­la­ri­sa­tion com­plète les do­na­tions an­té­rieures. Ba­nier ac­quiert l’en­tière pro­prié­té de L’Ange dé­chu de Re­don et des Gar­çons au bain de Munch, dont la dé­ten­tion l’avait em­bar­ras­sé de­vant les po­li­ciers et qui re­joignent dé­sor­mais son mu­sée per­son­nel. Sur le do­cu­ment of­fi­ciel, le no­taire fixe la va­leur du Munch à 1,1 mil­lion d’eu­ros. Une ex­per­tise ul­té­rieure réa­li­sée par la jus­tice évoque pour­tant le prix de 12 mil­lions d’eu­ros pour ce seul ta­bleau.

Au même mo­ment, les fa­meux en­re­gis­tre­ments réa­li­sés en se­cret à Neuilly par le ma­jor­dome des Bettencourt té­moignent d’une ef­fer­ves­cence in­ha­bi­tuelle.

« Vous voyez, j’ai ap­pe­lé ça : “Pour ré­gu­la­ri­sa­tion de dis­po­si­tions an­té­rieures”, ex­plique le no­taire à Pa­trice de Maistre, le ges­tion­naire de for­tune de Li­liane Bettencourt. Je vais vous mon­trer la lettre que j’ai faite.

– Est- ce qu’il y a tel­le­ment d’ur­gence à faire ça ? ré­pond Pa­trice de Maistre. Je sais bien que Fran­çois-Ma­rie Ba­nier m’a ap­pe­lé pour ça, mais...

– Il y a l’his­toire du ta­bleau qui les em­bar­rasse énor­mé­ment. (...) Il di­sait que ce ta­bleau, nor­ma­le­ment, il de­vrait être chez elle, mais il est chez... »

Du­rant le pro­cès, le pho­to­graphe a plai­dé la bonne foi et la pas­si­vi­té. Le ta­bleau de Munch au­rait été li­vré di­rec­te­ment chez lui sur ordre de Mme Bettencourt avec une carte de vi­site. S’agis­sant des autres oeuvres, Ba­nier as­sure lui avoir de­man­dé pour­quoi elle te­nait tant à les lui of­frir : « Elle m’a dit que l’on avait ache­té ces ta­bleaux en­semble, “avec An­dré et vous”. “Ce que je vous donne, c’est votre his­toire à vous et à moi. Ma fille pour­ra s’en ache­ter d’autres.” » En 2012, pour­tant, lorsque le juge d’ins­truc­tion char­gé de l’af­faire, Jean-Mi­chel Gen­til, s’est ren­du à Neuilly chez la vieille dame, celle- ci l’a conduit à tra­vers les pièces de son hô­tel par­ti­cu­lier en lui mon­trant fiè­re­ment ses plus belles toiles. « Elles font par­tie de ma mai­son, on vit avec elles, elles font par­tie de ma vie, de ma famille, lan­çait- elle (se­lon le compte-ren­du éta­bli par le ma­gis­trat).

– Avez-vous en­vi­sa­gé de vous sé­pa­rer de ces ta­bleaux ? ques­tionne alors le juge.

– Il n’en est pas ques­tion, s’of­fusque Li­liane Bettencourt. Lorsque vous me dîtes ce­la, c’est comme si vous par­liez une langue étran­gère. »

LES AVO­CATS DES BETTENCOURT VEULENT FAIRE AN­NU­LER TOUS LES DONS EN FA­VEUR DE BA­NIER POUR « CAUSE D’IN­GRA­TI­TUDE ».

Au­cune exi­gence par­ti­cu­lière au su­jet des oeuvres d’art ne fi­gure dans la condam­na­tion de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier (dont, rap­pe­lons-le, il a fait ap­pel). Pour au­tant, elles ne lui sont pas dé­fi­ni­ti­ve­ment ac­quises. De­puis 2014, cette col­lec­tion vir­tuelle est l’en­jeu d’une ba­taille pro­cé­du­rale in­vi­sible. Le 8 avril de cette an­née-là, le tu­teur de Li­liane Bettencourt, Oli­vier Pe­lat, et les avo­cats de la famille ont sai­si la jus­tice d’une ac­tion en ré­vo­ca­tion qui vise à faire an­nu­ler l’en­semble des dons re­çus par Ba­nier « pour cause d’in­gra­ti­tude ». Ils se fondent sur l’ar­ticle 955 du code ci­vil, en ver­tu du­quel tout do­na­teur peut re­ve­nir sur ses propres lar­gesses s’il est avé­ré que le bé­né­fi­ciaire « s’est ren­du coupable en­vers lui de sé­vices, dé­lits ou in­jures graves ». Dans le cas du pho­to­graphe, une condam­na­tion dé­fi­ni­tive pour « abus de fai­blesse » jus­ti­fie­rait ain­si l’in­va­li­da­tion de toutes les do­na­tions qu’il a re­çues, quels qu’en soient la date et l’ob­jet, y com­pris celles qu’il n’est pas soup­çon­né d’avoir ob­te­nu par la ma­ni­pu­la­tion. Cette hy­po­thèque fait de lui, pour l’heure, un milliar­daire en sur­sis.

UdeuX as­su­ranCe-Vie, 700 mil­lions d’eu­ros

ne for­tune co­los­sale peut te­nir en quelques lignes. Pour Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, la lettre adres­sée par Li­liane Bettencourt à la com­pa­gnie d’as­su­rance Car­dif, le 20 mai 2003, vaut 253 mil­lions d’eu­ros. Par cet écrit, l’hé­ri­tière de L’Oréal dé­signe son ami et pro­té­gé comme bé­né­fi­ciaire d’un contrat d’as­su­rance-vie sous­crit en 1992. L’oc­to­gé­naire semble très di­mi­nuée, phy­si­que­ment comme mo­ra­le­ment. Elle a été hos­pi­ta­li­sée au mois de mars, elle va l’être à nou­veau dans quelques jours. Par­mi son en­tou­rage, per­sonne (hor­mis Ba­nier lui-même) ne sait qu’elle a dé­jà pro­mis cette

somme au pho­to­graphe. Une clause l’in­dique pré­ci­sé­ment dans un tes­ta­ment da­té de 1999 qui dort chez son no­taire. Mais la dé­si­gna­tion di­recte au­près de la com­pa­gnie est plus sûre : elle rend la chose ir­ré­vo­cable à la mi­nute où l’in­té­res­sé dé­clare ac­cep­ter ce ca­deau – ce que Ba­nier fe­ra en juin 2004.

Le 14 sep­tembre 2006, l’his­toire se ré­pète : peu après son re­tour d’une nou­velle hos­pi­ta­li­sa­tion (consé­cu­tive à sa chute aux Ba­léares), dans un état d’ex­trême confu­sion, la milliar­daire fait de son pho­to­graphe pré­fé­ré le bé­né­fi­ciaire d’une deuxième as­su­rance-vie, sous­crite au­près de la com­pa­gnie Ar­ca­lis pour un mon­tant de 262 mil­lions d’eu­ros. À nou­veau, la dé­si­gna­tion de Ba­nier en­té­rine une dis­po­si­tion préa­la­ble­ment por­tée sur le tes­ta­ment. Tou­te­fois, l’en­quête ju­di­caire met en évi­dence l’étrange pré­ci­pi­ta­tion qui en­toure l’opé­ra­tion. La se­cré­taire de Ba­nier tape deux cour­riers le même jour : un pour la dé­si­gna­tion de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, si­gné par Mme Bettencourt (d’une main trem­blo­tante et sans re­mar­quer une faute d’or­tho­graphe dans son propre nom) ; l’autre pour ac­cep­ter la somme, si­gné par Ba­nier. Les deux en­ve­loppes sont en­voyées de deux bu­reaux de poste dif­fé­rents – « comme s’il fal­lait évi­ter qu’un rap­pro­che­ment puisse être fait par la per­sonne char­gée de trai­ter le dos­sier au sein de la com­pa­gnie d’as­su­rances », lit- on dans le ju­ge­ment de Bor­deaux.

Avec la ces­sion des contrats Car­dif et Ar­ca­lis à son pro­fit, Fran­çois-Ma­rie Ba­nier ne peut per­ce­voir au­cune somme (l’ar­gent n’est ver­sé qu’au décès du sous­crip­teur) mais c’est une for­tune sup­plé­men­taire qui lui est pro­mise : l’ad­di­tion des deux as­su­rances se monte à 515 mil­lions d’eu­ros et, les an­nées pas­sant, leur va­leur ne ces­se­ra d’aug­men­ter (en 2010, quand le pho­to­graphe a res­ti­tué ces deux contrats pour ten­ter d’échap­per à un pro­cès, elles étaient éva­luées à 700 mil­lions d’eu­ros en tout). Pour les juges qui l’ont condam­né, ces do­na­tions et les cir­cons­tances de leur ob­ten­tion ré­vèlent « l’at­trait par­ti­cu­lier et la fas­ci­na­tion [de Ba­nier] pour l’ar­gent de Li­liane Bettencourt » et « [sa] vo­lon­té de pro­fi­ter de l’état confu­sion­nel de Li­liane Bettencourt pour ac­ca­pa­rer une par­tie de sa for­tune ». À l’ap­pui de leur conclu­sion, ils citent un pas­sage du jour­nal de bord de l’ar­tiste ré­di­gé en 2002. Ba­nier y rap­porte ce dia­logue, échan­gé avec la vieille dame au cours d’un voyage à Londres :

« Li­liane, les 3 mil­liards [il parle de francs] que vous me lais­sez en as­su­rances-vie, c’est énorme. Ne croyez-vous pas qu’il fau­drait au­jourd’hui en vendre quelques-unes ? J’ai 56 ans, vous 80 ; c’est à 80 ans que ça va me tom­ber sur la tête. – Ce n’est pas le mo­ment de vendre. Tout ça est fou. » Ba­nier ajoute ce com­men­taire : « Elle riait de me voir en vieillard cou­su d’or. Moi pas de l’ab­sur­di­té de tout ça. »

Son im­pa­tience est fi­na­le­ment sa­tis­faite en 2007. Par une do­na­tion spé­ci­fique, Li­liane Bettencourt lui cède « 62 % de la contre-va­leur nette de ra­chat » d’une troi­sième as­su­rance-vie, sous­crite au­près de la com­pa­gnie Avi­va. Le mon­tant avoi­sine 83 mil­lions d’eu­ros (aux­quels s’ajoutent, pour la do­na­trice, 49,7 mil­lions de droits de mu­ta­tion). L’acte est pa­ra­phé le 25 juin 2007, soit une se­maine après qu’un neu­ro­logue a diag­nos­ti­qué pour la pre­mière fois la ma­la­die dé­gé­né­ra­tive dont la milliar­daire est at­teinte – c’est aus­si la veille de l’en­re­gis­tre­ment du Pacs qui lie Fran­çois-Ma­rie Ba­nier à son concu­bin, Mar­tin d’Or­ge­val. Cette fois, il per­met à l’ar­tiste d’en­trer en pos­ses­sion des fonds sans at­tendre le décès de sa bien­fai­trice. Il ne s’en prive pas : le jour-même, l’ar­gent est ven­ti­lé et pla­cé sur trois nou­velles as­su­rances-vie (li­bel­lées à son nom et à ce­lui de son conjoint).

Au cours des an­nées sui­vantes, Ba­nier en re­ti­re­ra plus de 43 mil­lions d’eu­ros pour ache­ter – entre autres – un ap­par­te­ment à Pa­ris, une mai­son à Mar­ra­kech et d’autres oeuvres d’art. À ce jour, les contrats Avi­va sont tou­jours en sa pos­ses­sion.

Tout au long de l’af­faire Bettencourt, de la plainte de Fran­çoise Meyers jus­qu’au pro­cès de Bor­deaux, l’un des prin­ci­paux ar­gu­ments in­vo­qués par Fran­çois-Ma­rie Ba­nier pour sa dé­fense a consis­té à pré­tendre que les lar­gesses de Li­liane Bettencourt au­raient été dé­ci­dées par elle en toute lu­ci­di­té et que, en tout état de cause, elles n’au­raient re­pré­sen­té qu’une in­fime par­tie de ses res­sources et sur­tout, ja­mais por­té at­teinte au pa­tri­moine des Bettencourt, consti­tué au­tour des titres de L’Oréal. « Mme Bettencourt ne m’a ja­mais don­né quoi que ce soit du pa­tri­moine fa­mi­lial, a- t-il lan­cé de­vant le tri­bu­nal, le 2 fé­vrier 2015. Elle m’a don­né ce qui était à elle, ce qu’elle ache­tait avec ses di­vi­dendes. Elle me di­sait : “C’est mon ar­gent, c’est moi que ça re­garde.” »

LE TES­TA­MENT SE­CRET : 1,2 MIL­LIARD

Pour in­fir­mer cette thèse, les avo­cats de la milliar­daire ont cal­cu­lé – sur la base de ses dé­cla­ra­tions à l’ISF – que, de 2006 à 2009 (pé­riode cou­verte par la pro­cé­dure pé­nale), le pa­tri­moine moyen de Li­liane Bettencourt re­tran­ché de ses parts du groupe L’Oréal s’éle­vait à 675 mil­lions d’eu­ros. Sur cette base, les 442 mil­lions de dons cap­tés par Ba­nier et contes­tés par la jus­tice ont donc re­pré­sen­té 66 % des biens dis­po­nibles de Mme Bettencourt – même dans l’océan d’une telle for­tune, com­ment sou­te­nir qu’il s’agis­sait d’une goutte d’eau ?

Il y a plus im­pres­sion­nant en­core. À la fin de l’an­née 2007, la femme la plus riche de France a dé­si­gné par tes­ta­ment Fran­çois-Ma­rie Ba­nier comme son « lé­ga­taire uni­ver­sel ». À cette date, on l’a vu, la vieille dame est net­te­ment af­fai­blie, déso­rien­tée, ac­ca­blée par la perte de son ma­ri (An­dré Bettencourt est mort le 19 no­vembre, le tes­ta­ment est si­gné le 11 dé­cembre). Par cette dé­ci­sion, elle fait de Ba­nier l’hé­ri­tier de la moi­tié de ses pos­ses­sions, pour ain­si dire à éga­li­té avec sa propre fille. Certes, l’es­sen­tiel des titres de L’Oréal échappe à cette dis­po­si­tion : ils ont été at­tri­bués quelques an­nées plus tôt à la hol­ding fa­mi­liale des Bettencourt, Té­thys SAS, dont le ca­pi­tal est di­vi­sé entre Li­liane Bettencourt, Fran­çoise Meyers et les deux fils de celle- ci. Mais le tes­ta­ment laisse au­gu­rer à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier un legs qui par­achè­ve­ra son immixtion au coeur de l’em­pire L’Oréal. À la dis­pa­ri­tion de la milliar­daire, outre les biens consi­dé­rables qu’elle dé­tient et pour les­quels elle n’a pris au­cune me­sure par­ti­cu­lière (ce qui in­clut no­tam­ment des pro­prié­tés im­mo­bi­lières et des oeuvres d’art), la dé­si­gna­tion du pho­to­graphe lui au­rait pro­cu­ré 7 % de Té­thys. Un tel pour­cen­tage vaut de l’or et du pou­voir : il au­rait fait de lui l’ac­tion­naire prin­ci­pal de la hol­ding des Bettencourt et le dé­ten­teur in­di­rect d’en­vi­ron 1,4 % du groupe L’Oréal – au cours ac­tuel, l’équi­valent de 1,2 mil­liard d’eu­ros.

« C’était une dé­ci­sion ex­ces­sive », a com­men­té Ba­nier en 2013, lors d’un in­ter­ro­ga­toire chez le juge Gen­til. Il ex­pli­quait alors que Li­liane Bettencourt avait vou­lu pu­nir sa fille, qui ve­nait de dé­po­ser sa plainte pour « abus de fai­blesse » et qu’elle soup­çon­nait de vou­loir l’écar­ter de la di­rec­tion de L’Oréal au pro­fit de son ma­ri, Jean-Pierre Meyers. « Elle m’a dit cinq ou six jours après qu’elle m’avait mis lé­ga­taire uni­ver­sel, a- t-il dit au cours du pro­cès. J’étais ul­cé­ré, je lui ai dit que je n’étais pas un pun­ching-ball entre elle et sa fille ! »

L’en­quête po­li­cière in­firme cette ver­sion. Elle dé­montre que la ré­dac­tion du tes­ta­ment a été pré­pa­rée par un avo­cat fis­ca­liste et le no­taire per­son­nel de Ba­nier au cours d’une réunion puis d’un dé­jeu­ner.

« Qui était à l’ori­gine de cette idée de lé­ga­taire uni­ver­sel, Fran­çois-Ma­rie Ba­nier ou Li­liane Bettencourt ? » ont de­man­dé les po­li­ciers à l’ex­pert fis­ca­liste. « Ce n’est sû­re­ment pas Li­liane Bettencourt », s’est-il ex­cla­mé. Le même té­moin s’est d’ailleurs sou­ve­nu avoir en­ten­du le no­taire ex­po­ser « toutes les dis­po­si­tions qui per­met­taient de ré­pondre au sou­hait de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, à sa­voir : être sûr que les do­na­tions dont il avait bé­né­fi­cié, il en res­te­rait bé­né­fi­ciaire ».

En dé­fi­ni­tive, le texte du tes­ta­ment va bien au-de­là. Li­liane Bettencourt le dé­couvre le 11 dé­cembre dans le res­tau­rant où elle dé­jeune avec Ba­nier juste avant la si­gna­ture ; son propre no­taire, Me Nor­mand, est lui aus­si pla­cé de­vant le fait ac­com­pli. Il avoue­ra plus tard que cet acte « lui brû­lait les doigts » mais sur l’ins­tant, il l’en­re­gistre sans pro­tes­ter. Tout juste joint-il au do­cu­ment une pe­tite note sur la­quelle il écrit : « C’est une conne­rie. » (Dans le cour­rier qu’ils m’ont adres­sé, les avo­cats de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier af­firment mal­gré tout que ce­lui- ci igno­rait l’exis­tence du tes­ta­ment – et des as­su­rances-vie – avant l’ou­ver­ture de l’en­quête, ain­si que des mon­tants que ce legs et ces dé­si­gna­tions re­pré­sen­taient. « L’évo­ca­tion de tels chiffres re­lève d’élu­cu­bra­tions des­ti­nées à faire naître des fan­tasmes au mo­ment où des té­moins qui ont ac­cu­sé Fran­çois-Ma­rie Ba­nier sont mis en exa­men pour “faux té­moi­gnages” », écrivent-ils.)

Deux ans et de­mi plus tard, le 12 mars 2010, le no­taire se rend à l’hô­tel par­ti­cu­lier de la vieille dame. Comme tout le monde dans la mai­son, il ignore que le ma­gné­to­phone du ma­jor­dome en­re­gistre leur tê­teà-tête. L’af­faire Bettencourt bat son plein ; il vient faire mo­di­fier le tes­ta­ment sur les ins­truc­tions de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier qui, dit-il, « ne sou­haite plus ap­pa­raître ». Le pro­blème est que la milliar­daire ne se sou­vient plus de rien.

« Vous avez le tes­ta­ment ? de­mande- telle. – Oui. Je ne l’ai pas là, mais je... – J’avais lais­sé à Fran­çois-Ma­rie com­bien ? Quelle pro­por­tion ? – Lé­ga­taire uni­ver­sel. – C’est-à- dire ? – Tout. – Ah, non... – Eh si... C’est vous qui me l’avez dit. (...)

– Vous croyez qu’on le lui re­proche sou­vent ?

– Per­sonne ne le sait. C’est se­cret, pour le mo­ment. Com­plè­te­ment se­cret. Mais le jour où... »

Si le scan­dale n’avait pas écla­té et sans l’in­ter­ven­tion de la jus­tice, Fran­çois-Ma­rie Ba­nier n’au­rait eu qu’à at­tendre la date fa­ti­dique pour se pro­cla­mer l’hé­ri­tier de la femme la plus riche de France. Son pa­tri­moine au­rait alors lar­ge­ment dé­pas­sé le mil­liard d’eu­ros évo­qué par la po­lice au dé­but de l’af­faire. Et le tes­ta­ment se­cret

ar­tiste à l’épreuVe

Fran­çois- Ma­rie Ba­nier, en 2006, dans son stu­dio pa­ri­sien. Le pho­to­graphe a été condam­né, en mai 2015, pour « abus de fai­blesse » sur Li­liane Bettencourt. Le tri­bu­nal de Bor­deaux lui a in­fli­gé une peine de trois ans de pri­son (dont six mois avec sur­sis), 350 000 eu­ros d’amende et le rem­bour­se­ment de 158 mil­lions d’eu­ros. Ba­nier a fait ap­pel de cette dé­ci­sion.

preuVe d’adresse Fran­çois- Ma­rie Ba­nier en sep­tembre 2010 de­vant son do­mi­cile pa­ri­sien, un im­meuble en­tier dans le quar­tier de SaintSul­pice, ache­té par étapes à par­tir de 1991 grâce aux lar­gesses de Li­liane Bettencourt.

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