THIER­RY MU­GLER UN TA­LENT MONSTRE

Gé­nie de la mode re­con­ver­ti de­puis quinze ans dans le cirque et le ca­ba­ret, Thier­ry Mu­gler a pous­sé l’art de la mé­ta­mor­phose jus­qu’à chan­ger de nom et de­ve­nir mé­con­nais­sable. Pour ca­cher quoi ? ÉRIC DA­HAN a me­né l’en­quête.

Vanity Fair (France) - - La Une -

Le ciel est bleu et le so­leil darde ses der­niers rayons sur la fa­çade du Frie­drichs­tadt-Pa­last, temple ber­li­nois du ca­ba­ret. À l’af­fiche : The Wyld, re­vue por­tée par Cin­dy San­der, trans­fuge de la té­lé­réa­li­té fran­çaise et in­ter­prète de l’in­ou­bliable Pa­pillon de lu­mière. The Wyld, comme Mu­gler Fol­lies dé­voi­lé en dé­cembre 2013 au théâtre Co­mé­dia à Pa­ris, est si­gné Man­fred T. Mu­gler, plus connu sous le nom de Thier­ry Mu­gler, fi­gure de la mode fran­çaise des an­nées 1970 à 2000. Du­rant ces trois dé­cen­nies, le com­pa­gnon de route des Jean Paul Gaul­tier, Claude Mon­ta­na et Az­ze­dine Alaïa n’a ces­sé de conju­guer ses ob­ses­sions contra­dic­toires, un pied dans le Hol­ly­wood des an­nées 1940, un autre sur la pla­nète Mars. À ces ré­fé­rences, il faut ajou­ter le film Les Dieux du stade ain­si que les Nou­bas de Le­ni Rie­fens­tahl, le construc­ti­visme russe et les héros des Mar­vel Co­mics, entre autres in­fluences re­cy­clées avec brio pour pro­duire des vê­te­ments, des images et des dé­fi­lés mar­quants.

On a sou­vent eu le sen­ti­ment que Thier­ry Mu­gler se po­sait comme le créa­teur ul­time, à l’ins­tar d’un Da­vid Bo­wie se rê­vant en der­nier ro­ckeur ou plu­tôt en pro­phète de l’après-rock, dé­pas­sant le genre qu’il a choi­si d’in­ves­tir pour en faire le ter­rain d’ex­pé­ri­men­ta­tion de son ego. Plus qu’au­cun autre, Mu­gler a été le sur­homme de la mode, ce­lui qui, comme chez Nietzsche, sort de sa condi­tion, af­firme ses propres va­leurs avant de se re­ti­rer dans les cimes du monde. Par­fois, le mythe vi­vant consent à des­cendre de son Olympe. Les pho­to­graphes captent alors l’image d’un Her­cule à la mus­cu­la­ture d’ai­rain et au nez de boxeur étran­ge­ment écra­sé. « Quand quel­qu’un se trans­forme pro­gres­si­ve­ment, on a le temps de s’y ac­cou­tu­mer. Mais Thier­ry a dis­pa­ru du­rant plu­sieurs an­nées et lorsque nous l’avons re­vu, Mo­nique et moi, c’était as­sez dé­con­cer­tant, confie Jack Lang. Di­sons qu’il a fait de son corps une oeuvre d’art, ce que je res­pecte. J’au­rais pré­fé­ré qu’il reste tel que nous l’avions connu, mais il est libre de sa vie, de son corps. »

Va­ni­ty Fair a contac­té Thier­ry Mu­gler en avril 2014, afin de lui rendre hom­mage, mais il a op­po­sé une fin de non-re­ce­voir. Dif­fi­cile, pour­tant, de faire son por­trait sans sa par­ti­ci­pa­tion : sa bio­gra­phie est ré­duite à quelques no­tices éparses et la­cu­naires ; ses in­ter­ven­tions dans les mé­dias ont tou­jours été par­ci­mo­nieuses. Il ne res­tait plus qu’à ques­tion­ner ses an­ciens col­la­bo­ra­teurs et ses amis no­toires, tâche non moins ar­due car ces der­niers ont re­çu un cour­rier les en­joi­gnant au si­lence. Une par­tie de ceux qui avaient ac­cep­té de ré­pondre à nos ques­tions ont de­man­dé à ne plus être ci­tés et nous avons res­pec­té leur sou­hait.

Mais re­ve­nons au Frie­drichs­tadt-Pa­lace, le 11 juin 2015. Après nous être ac­quit­tés de la somme de 62,84 eu­ros, nous re­joi­gnons le siège no 6 de la ran­gée 16. Les lu­mières de cet am­phi­théâtre de quatre mille places sont en­core al­lu­mées et les der­niers spec­ta­teurs conti­nuent d’af­fluer quand le spec­tacle com­mence. Le dé­cor spar­tiate avec ses barres au sol évoque un cours de danse où des élèves s’échauffent et exé­cutent des exer­cices im­po­sés par un pro­fes­seur ca­ri­ca­tu­ra­le­ment au­to­ri­taire – al­lu­sion tou­chante au fait que Thier­ry Mu­gler a dé­bu­té comme dan­seur à l’opé­ra de Stras­bourg. Pas­sé ce pro­logue désuet, on est aus­si­tôt ca­ta­pul­té dans un cirque de science-fic­tion où le créa­teur re­mixe ses ma­rottes. En vrac : All That Jazz de Bob Fosse et Le Ma­gi­cien d’Oz, les clips vi­déos de Mi­chael Jack­son et les la­sers de Jean-Mi­chel Jarre, les pla­teaux du concours de l’Eu­ro­vi­sion et la pa­ti­noire de Ho­li­day on Ice, les acro­bates du Cirque du So­leil et les na­geuses d’Es­ther Williams trans­for­mées – Al­le­magne oblige ? – en nymphes wag­né­riennes évo­luant dans un aqua­rium mon­té sur vé­rins hy­drau­liques. Avant ce ta­bleau spec­ta­cu­laire an­non­çant le grand fi­nale, on se se­ra lais­sé dis­traire par des nu­mé­ros de cla­quettes punk, de chiens sa­vants en dread­locks orange, de tra­pé­zistes à cou­per le souffle et autres échas­siers de haut vol.

On ne va pas men­tir : les li­mites du bon goût sont al­lè­gre­ment fran­chies dans The Wyld, qui aligne dan­seurs dis­co gi­go­tant en moule-bite et Moon Boot, Né­fer­ti­ti ou Akhe­na­ton en sé­rie, gros­siè­re­ment des­si­nés à la pa­lette gra­phique, ou en­core une Pa­ris Hil­ton rose bon­bon tra­ver­sant la scène avec ses sacs de shop­ping du grand ma­ga­sin ber­li­nois KaDeWe, telle une drag- queen de pro­vince. Mu­gler, ce n’est pas un scoop, n’a pas tou­jours fait dans la den­telle : chic et cheap, ma­cho et camp, ré­tro et tech­no, le cock­tail a sou­vent été épi­cé. La for­mule fait pour­tant mouche au vu des ap­plau­dis­se­ments nour­ris sa­luant chaque ta­bleau. Di­dier Grum­bach, ex-pré­sident de la mai­son Thier­ry Mu­gler et de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de la cou­ture, n’a pas men­ti lors­qu’il nous a af­fir­mé : « Thier­ry Mu­gler est vrai­ment un homme de spec­tacle. » Car mal­gré son ab­sence de scé­na­rio, The Wyld a l’ef­fi­ca­ci­té des block­bus­ters et tient le spec­ta­teur en ha­leine pen­dant deux heures et de­mie. Que Thier­ry Mu­gler pré­fère dé­sor­mais le mu­sic-hall à la mode ne sur­prend pas quand l’on voit

« J’étais un ga­min so­li­taire, éga­ré, li­mite au­tiste. J’ai pu m’ex­pri­mer par mon corps et la ma­gie de la scène ne m’a plus quit­té. »

Thier­ry Mu­gler

la dé­bauche de moyens mis à sa dis­po­si­tion pour cette re­vue, la plus chère à avoir été mon­tée hors de Las Vegas à ce jour, dixit le pro­gramme, avec plus de cent ar­tistes sur scène et un bud­get de production de 10 mil­lions d’eu­ros.

CaU Flore en poU­laines et cUis­sardes

’est le 23 dé­cembre 1948, à l’ombre de l’im­pres­sion­nante ca­thé­drale de Stras­bourg, que naît Thier­ry Mu­gler. À en croire les té­moi­gnages, c’était un gar­çon « dif­fé­rent », « brillant », « lu­mi­neux », « so­li­taire », « rê­veur », « tendre » et « câ­lin », se ré­fu­giant très tôt dans le des­sin. Il a ra­con­té son en­fance à Maï­té Turonnet dans le sup­plé­ment « L’Express Styles » du 13 no­vembre 2013 : « J’étais très seul (...), je li­sais des illus­trés, je fu­guais dans la fo­rêt voi­sine pour vivre dans une grotte comme Ti­mour, l’homme des ca­vernes. J’ima­gi­nais des mondes à l’op­po­sé de ce­lui de la bonne so­cié­té stras­bour­geoise dont je déses­pé­rais de ja­mais sor­tir. » C’était éga­le­ment le fa­vo­ri d’une mère « pos­ses­sive, drôle, dé­jan­tée, per­sua­dée d’avoir mis au monde un gé­nie », nous a dé­cla­ré Jean-Jacques Pi­cart, son pre­mier at­ta­ché de presse qui of­fi­cie au­jourd’hui comme conseiller dans le do­maine du luxe, no­tam­ment pour le groupe LVMH.

Le père de Thier­ry Mu­gler était mé­de­cin et lui a of­fert son pre­mier disque : un al­bum d’Yma Su­mac, la chan­teuse pé­ru­vienne dont la voix, le phy­sique et la lé­gende hors norme vont mar­quer le créa­teur. À l’âge de 9 ans, l’en­fant com­mence l’ap­pren­tis­sage de la danse clas­sique. « J’étais un ga­min so­li­taire, éga­ré, li­mite au­tiste et ano­rexique. J’ai pu m’ex­pri­mer par mon corps », confiait-il à Pa­ris Match en mai 2009. À 14 ans, il in­tègre, comme pe­tit rat, le bal­let de l’Opé­ra na­tio­nal du Rhin. « Mes pa­rents ne me l’ont pas par­don­né mais ce­la m’a li­bé­ré et la ma­gie de la scène ne m’a plus quit­té », a-t-il pré­ci­sé à Maï­té Turonnet. Mal­gré son nou­vel en­goue­ment pour la scène, la créa­tion de cos­tumes et l’art des lu­mières, Thier­ry Mu­gler conti­nue de des­si­ner et s’ins­crit aux Arts dé­co­ra­tifs de Stras­bourg pour de­ve­nir ar­chi­tecte d’in­té­rieur.

Se­lon les té­moi­gnages que nous avons recueillis, on a com­men­cé à l’aper­ce­voir à Pa­ris dès 1966, no­tam­ment au Fiacre, le bar-res­tau­rant phare du Saint-Ger­main- des-Près gay, et d’autres éta­blis­se­ments pour gar­çons où s’illus­trent éga­le­ment des femmes du monde comme la com­tesse Jac­que­line de Ribes et l’ex­cen­trique Sao Schlum­ber­ger. Le créa­teur Kenzo Ta­ka­da, ar­ri­vé de son Ja­pon na­tal au mi­lieu des an­nées 1960, se sou­vient du jeune Thier­ry Mu­gler : « Il était tou­jours en­tou­ré d’une bande dont fai­saient par­tie les créa­teurs Claude Mon­ta­na et Gé­rard Sil­vi. Il avait un phy­sique ra­cé, des che­veux longs, un style branché qui ne pas­saient pas in­aper­çus. À l’époque où je le croi­sais au Fiacre, je ne sa­vais pas qu’il était sty­liste et, étant très ti­mide, je ne lui par­lais pas. »

Le Ma­ciste d’au­jourd’hui dé­tes­te­rait-il le jeune homme flam­boyant qu’il a été ? S’il est dif­fi­cile de re­tra­cer chro­no­lo­gi­que­ment la vie de Thier­ry Mu­gler du mi­lieu des an­nées 1960 au dé­but des an­nées 1970, tout le monde s’ac­corde néan­moins sur le fait que ce hip­pie frin­gant, épris de li­ber­té, qui a pas­sé tout Mai 68 à le­ver le poing à l’Odéon, voya­geait beau­coup. À Londres bien sûr, mais éga­le­ment à New York avec ses amis Claude Mon­ta­na et Guy Pau­lin qui des­si­nait des vê­te­ments pour la bou­tique Pa­ra­pher­na­lia. Pour sub­ve­nir à ses be­soins, Thier­ry Mu­gler vend alors ses des­sins et ses cro­quis à des fa­bri­cants du Sen­tier puis, à par­tir de 1970, à la bou­tique Gu­dule, rue de Bu­ci. Il porte de grosses lu­nettes et s’ha­bille de ses propres créa­tions, mé­lan­geant cou­leurs pri­maires et la­mé ar­gent, style moyen­âgeux et in­ter­ga­lac­tique. « Il était l’in­car­na­tion de la joie de vivre, tout le temps en train de dan­ser et sau­tiller, ajoute un autre té­moin. Quand il ar­ri­vait au Flore, les gens ap­plau­dis­saient son en­trée tant il était spec­ta­cu­laire avec ses pou­laines et cuis­sardes ex­tra­va­gantes. »

Pen­dant quelques mois, l’ex­tra­ver­ti et so­laire Thier­ry Mu­gler ha­bite avec son né­ga­tif ta­ci­turne, Claude Mon­ta­na, chez le sty­liste Gé­rard Sil­vi. Puis le voi­là un temps à Am­ster­dam dans une pé­niche, avec un Hol­lan­dais dont il est tom­bé amou­reux.

Lors­qu’il re­vient dans la ca­pi­tale, ce fu­tur pro­phète d’un néo­glam ur­bain a tout le pro­fil du ba­ba co­ol et ne mange plus que vé­gé­ta­rien et ma­cro­bio­tique.

La ren­contre avec Jean-Jacques Pi­cart, qui vient d’ou­vrir son bu­reau de presse, est or­ches­trée par le créa­teur Guy Pau­lin en 1971. « Nous avions conve­nu au té­lé­phone d’un ren­dez-vous à la Cou­pole, bou­le­vard du Mont­par­nasse. Avant de rac­cro­cher, j’ai de­man­dé à Thier­ry : “Mais com­ment vais-je vous re­con­naître ?” Il m’a ré­pon­du : “N’ayez au­cune in­quié­tude, vous me re­con­naî­trez tout de suite.” J’ai ado­ré la for­mule. Je vais donc à la Cou­pole où je l’at­tends pen­dant trois heures. J’étais sur le point de par­tir quand j’ai vu ap­pa­raître D’Ar­ta­gnan : cha­peau de feutre à longue plume, shet­land mou­lant, pan­ta­lon en ve­lours mil­le­raies orange co­gnac et sac de daim en ban­dou­lière. Il s’as­soit, com­mande trois re­li­gieuses, me ra­conte ses dé­lires, ses fan­tasmes, ses vi­sions à la Bus­by Ber­ke­ley, ses rêves, sa mode. Il cite Ava Gard­ner, Yma Su­mac... des déesses, des icônes, des per­son­nages, des rôles : pas des femmes ! Je me dis : “Il est fou ce type !” et je lui ex­plique : “Je suis dé­so­lé, je n’ai pas as­sez de culture pour vous suivre. Je suis trop sé­rieux. Pau­lin s’est trom­pé, je ne peux rien faire pour vous.” Lui conti­nue : “Moi je veux ab­so­lu­ment que tu tra­vailles avec moi ; tu es gé­nial.” »

Les jours sui­vants, Thier­ry Mu­gler har­cèle Jean-Jacques Pi­cart : plus ce der­nier re­fuse, plus le créa­teur re­vient à la charge. « Étant par­ti­cu­liè­re­ment in­tel­li­gent, il a dû pen­ser que s’il tra­vaillait avec quel­qu’un de prag­ma­tique, il au­rait plus de chance de se faire com­prendre. Il pou­vait dé­li­rer, quel­qu’un tra­dui­rait. Avant de par­tir il m’avait pré­ve­nu : “Ah, j’ai ou­blié une chose. Je n’ai ab­so­lu­ment pas les moyens de vous payer.” J’ai pen­sé : “Pour­quoi pas ? Ce drôle de bud­get est un in­ves­tis­se­ment qui fe­ra la pro­mo de mon pe­tit bu­reau.” J’ai tra­vaillé gra­tui­te­ment pen­dant cinq ans. Puis un jour, il m’a payé, très gen­ti­ment et très cor­rec­te­ment. Ça a été un com­pa­gnon­nage hon­nête, loyal, sin­cère. »

Bà poil soUs l’Uni­Forme

ap­ti­sée « Ca­fé de Pa­ris », la pre­mière col­lec­tion grif­fée Mu­gler date de 1973. Cette an­née-là, les ré­dac­trices de mode ont un autre nom à la bouche : Kenzo. Sa robe che­mi­sier cou­pée dans un tis­su ja­po­nais blanc, rose et bleu ciel, lui a va­lu une cou­ver­ture du ma­ga­zine Elle et le sur­nom de « poète du co­ton ». Les autres jeunes la­bels du prêt-à-por­ter sont Do­ro­thée Bis, So­nia Ry­kiel, Chan­tal Tho­mass, Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac et Ch­loé que des­sine Karl La­ger­feld. Au contraire des sil­houettes fluides et dé­con­trac­tées en vogue, Mu­gler des­sine des mo­dèles ar­chi­tec­tu­rés et ana­to­miques, des tailleurs noirs et des trenchs à des­ti­na­tion d’exe­cu­tive wo­men sexy qui n’existent pas en­core ou, plu­tôt, de se­cré­taires échap­pées de films hol­ly­woo­diens des an­nées 1950. Mal­gré un cer­tain ra­di­ca­lisme for­mel, la mode de Thier­ry Mu­gler est fé­mi­nine. « Ses vê­te­ments étaient plus gal­bés, plus près du corps que les miens », confirme Claude Mon­ta­na. Il y a aus­si cette fa­çon dont le tis­su est chif­fon­né dra­pé ou épin­glé, in­fluence sans doute d’Az­ze­dine Alaïa, son grand ami qui l’a ini­tié à la haute cou­ture. Reste qu’il est dif­fi­cile pour les ma­ga­zines d’in­té­grer les mo­dèles no­va­teurs de Mu­gler dans leurs sé­ries mode et tout aus­si com­pli­qué pour les bou­tiques de les pré­sen­ter au mi­lieu des autres marques dans leurs vi­trines.

Jean-Jacques Pi­cart se sou­vient qu’à cette époque, Thier­ry Mu­gler cesse de por­ter ses lu­nettes, ce qui n’est pas sans risque, d’au­tant plus qu’il se dé­place en mo­by­lette : « “Tu ne peux pas sa­voir comme la vie est plus belle quand on la voit floue”, m’a-t-il dit un jour » – et ce n’est pas le moindre des pa­ra­doxes de ce­lui qui se­ra ré­pu­té pour ses mo­dèles ef­fi­lés au ra­soir. Mais c’est aus­si la clé de son suc­cès car, à force de nier la réa­li­té de son époque, Thier­ry Mu­gler im­pose len­te­ment mais sû­re­ment sa griffe. Il s’est en­tou­ré de col­la­bo­ra­teurs dé­voués et ef­fi­caces à com­men­cer par feu Mi­ra­belle Ré­mu­sa, sa di­rec­trice com­mer­ciale qui, dixit Pi­cart, « au­rait ven­du un Bi­ki­ni à la reine d’Angleterre ». Tan­dis qu’Yves Saint Laurent, Karl La­ger­feld et Kenzo passent leurs nuits blanches au Sept, le QG gay et fashion de la rue Sainte-Anne, Mu­gler tra­vaille d’ar­rache-pied. Il livre, chaque sai­son, des cen­taines de cro­quis et quitte tard le soir son ate­lier de la rue d’Hau­te­ville pour re­trou­ver son ami du mo­ment – « tou­jours des jeunes blonds aux yeux bleus de bonne famille » se­lon Jean-Jacques Pi­cart – dans son ap­par­te­ment de la rue des Ar­chives.

Mais le tra­vail et le ta­lent ne suf­fisent pas à évi­ter les dé­pôts de bi­lan. Il manque, au cô­té de Mu­gler, un homme aus­si vi­sion­naire en af­faires qu’il l’est en ma­tière de style. Ce se­ra Di­dier Grum­bach, neveu de Pierre Men­dès France, l’an­cien pré­sident du con­seil de la IVe Ré­pu­blique. Di­dier Grum­bach a co­fon­dé, avec Yves Saint Laurent et Pierre Ber­gé, la ligne de prêt-à-por­ter Saint Laurent Rive Gauche en 1966. Cinq ans plus tard, il a créé la so­cié­té Créa­teurs & In­dus­triels, une pla­te­forme qu’il gère avec An­drée Put­man et qui per­met à des dé­bu­tants comme Is­sey Miyake, Ade­line An­dré ou Jean Paul Gaul­tier d’ex­po­ser leurs créa­tions dans un concept- store de 800 m2 si­tué rue de Rennes. En 1978, Di­dier Grum­bach – qui pro­duit éga­le­ment le prêt-à-por­ter de Saint Laurent, Lan­vin, Va­len­ti­no et Cha­nel – dé­cide de de­ve­nir pré­sident et as­so­cié de l’en­tre­prise Thier­ry Mu­gler.

« La mode, pour lui, est un moyen de dé­ployer son uni­vers qui en­globe pé­plum, opé­ra, science-fic­tion... »

Le cou­tu­rier vient de des­si­ner l’uni­forme des ser­veurs du Pa­lace – une com­bi­nai­son en co­ton rouge, avec épau­lettes et cein­ture en la­mé or. « Au dé­but ils n’ai­maient pas du tout, se rap­pelle Syl­vie Grum­bach, soeur de Di­dier Grum­bach et res­pon­sable de la

Alix Mal­ka (di­rec­teur de l’image de Thier­ry Mu­gler pen­dant quinze ans)

com­mu­ni­ca­tion du club le plus cou­ru de Pa­ris. Ils l’en­fi­laient sur une che­mise, puis, ra­pi­de­ment, ils y ont pris goût et étaient car­ré­ment à poil sous l’uni­forme, pour le plus grand plai­sir de la clien­tèle. » Thier­ry Mu­gler ouvre sa pre­mière bou­tique place des Vic­toires, amé­na­gée par An­drée Put­man. Si la presse fran­çaise se fait l’écho de son tra­vail dès l’an­née sui­vante, le pu­bli­ciste de Thier­ry Mu­gler est an­glais, bé­né­vole et se nomme... Da­vid Bo­wie. Le chan­teur re­vêt l’une de ses robes de si­rène aux épaules an­gu­leuses dans le clip de Boys Keep Swin­ging (1979). Peu après, il se pro­duit dans la fa­meuse émis­sion amé­ri­caine Sa­tur­day Night Live, en­ca­dré de Joey Arias et Klaus No­mi, cho­ristes d’un soir ren­con­trés au Mudd Club de New York, por­tant éga­le­ment pour l’oc­ca­sion des te­nues Mu­gler. Tout laisse pré­sa­ger que les an­nées 1980 ap­par­tien­dront à ce créa­teur qui, se­lon Claude Mon­ta­na, « a tou­jours vou­lu être une star ». Mu­gler les aborde, de fait, en conqué­rant.

Kà l’as­sem­Blée en col mao

en­zo, qui do­mi­nait le prêt-à-por­ter de­puis une dé­cen­nie, a « sen­ti », comme il le dit, « le vent tour­ner. J’ai pris peur. Mon­ta­na, Mu­gler, Miyake fai­saient une mode très struc­tu­rée et construite. Je me suis dit : tant pis, je vais conti­nuer à faire ce que je sais faire. Mais ce sont sur­tout les dé­fi­lés de Mu­gler et de Mon­ta­na qui étaient stu­pé­fiants, mis en scène comme des spec­tacles des Fo­lies Ber­gère. À cô­té, les miens pa­rais­saient vrai­ment en­fan­tins. »

Le dé­fi­lé in­ti­tu­lé « L’hi­ver des anges » or­ga­ni­sé en mars 1984 au Zé­nith de Pan­tin pour fê­ter les dix ans de la mai­son, va lais­ser la pla­nète mode sans voix. Du pre­mier cro­quis à la bande-son en pas­sant par les lu­mières, Thier­ry Mu­gler qui suit des cours de co­mé­die au cours Florent de­puis 1982, a contrô­lé chaque dé­tail de ce spec­tacle mo­nu­men­tal. Hel­mut New­ton fut l’un des pre­miers à faire les frais de ce per­fec­tion­nisme ma­niaque. En 1976, las de su­bir le flot in­in­ter­rom­pu d’in­di­ca­tions du cou­tu­rier control freak qui lui a pour­tant confié la tâche d’im­mor­ta­li­ser sa col­lec­tion, le pho­to­graphe su­pers­tar lui tend son boî­tier et lui dit : « Pour­quoi ne faites-vous pas les images vous-même ? » Ce­la ne tom­be­ra pas dans l’oreille d’un sourd. Mu­gler conti­nue­ra à re­qué­rir les ta­lents d’Hel­mut New­ton, mais dès la fin des an­nées 1970, il se lance dans la pho­to­gra­phie, ce que sanc­tion­ne­ra une mo­no­gra­phie pu­bliée en 1988 et pré­fa­cée par Jack Lang, qui va contri­buer consi­dé­ra­ble­ment à la no­to­rié­té du créa­teur.

La nou­velle égé­rie bé­né­vole du créa­teur al­sa­cien n’est plus un ro­ckeur an­glais (Bo­wie le re­de­vien­dra en 1991 en ha­billant en Mu­gler son groupe Tin Ma­chine, puis en 1993 en lui com­man­dant un smo­king pour son ma­riage avec Iman), mais le mi­nistre de la culture fran­çais. « J’avais en­ten­du par­ler de Thier­ry Mu­gler comme de l’un des jeunes créa­teurs les plus pro­met­teurs, éton­nants et brillants de sa gé­né­ra­tion. Très ra­pi­de­ment, il s’est im­po­sé à moi comme la fi­gure la plus em­blé­ma­tique non seule­ment de la mode mais de l’art de la mode de ces an­nées-là », nous a dé­cla­ré Jack Lang. Ce der­nier a, dès le dé­but de son man­dat, pro­mu la mode au rang de « pa­tri­moine fran­çais » et dé­ve­lop­pé une vé­ri­table ami­tié avec le créa­teur. Au prin­temps 1985, il ar­bore la fa­meuse veste à col Mao qu’il lui a com­man­dée à l’As­sem­blée na­tio­nale, dont le rè­gle­ment sti­pule l’obli­ga­tion de por­ter une cra­vate. Et dé­clenche un vé­ri­table scan­dale. « Mu­gler, comme Alaïa, avait réus­si à don­ner une fi­nesse et un en­vol in­édits au corps des femmes. Mais, plus ré­vo­lu­tion­naire en­core, il était par­ve­nu à ré­in­ven­ter la

sil­houette mas­cu­line. Je re­ve­nais d’Inde et j’avais une fois de plus été sai­si par la beau­té, l’élé­gance et la ri­gueur de ses vê­te­ments pour homme. Je me sou­viens avoir dit à Thier­ry à quel point je trou­vais le cos­tume oc­ci­den­tal moche et sans charme, et lui avoir de­man­dé s’il ne pou­vait pas ima­gi­ner un mo­dèle qui s’ins­pire du style in­dien. J’ai été com­blé par cette veste, si belle et aus­tère à la fois, dé­sor­mais ex­po­sée au mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs. Une veste, à la fois neuve et clas­sique, dont on s’étonne qu’elle ait éton­né. » Le cou­tu­rier ren­dra la po­li­tesse au mi­nistre et si­gne­ra, comme beau­coup d’ar­tistes de l’époque, des textes de sou­tien à Jack Lang et à Fran­çois Mit­ter­rand.

Thier­ry Mu­gler est alors au som­met de sa forme créative. Pour­tant, son monde de guer­riers et d’ama­zones est loin de faire l’una­ni­mi­té : cer­tains ar­ticles stig­ma­tisent l’as­pect ca­ri­ca­tu­ral, voire dé­gra­dant, de ses dé­fi­lés pour l’image de la femme. Trai­tées comme des per­son­nages de film hol­ly­woo­dien, hié­ra­tiques, dia­bo­liques ou cor­se­tées, les man­ne­quins comme Ed­wige Bel­more, Farida Khel­fa, Pat Cle­ve­land et Jer­ry Hall adorent, au contraire, se prê­ter à toutes les fan­tai­sies du créa­teur et Iman n’hé­site pas à dé­fi­ler pour lui en vi­nyle rouge de do­mi­na­trice ou avec un singe ac­cro­ché à son cou.

LnU sUr in­ter­net, en cHaUs­settes et cla­qUettes

e dé­fi­lé afri­cain de Mu­gler dans ce qui s’ap­pe­lait alors le mu­sée na­tio­nal des Arts d’Afrique et d’Océa­nie (au­jourd’hui re­bap­ti­sé mu­sée de l’His­toire de l’im­mi­gra­tion) se­rait-il pos­sible dans notre monde si po­li­ti­que­ment cor­rect ? Il est per­mis d’en dou­ter. « Nombre des ré­dac­trices qui cri­ti­quaient alors les “fan­tasmes” de Thier­ry Mu­gler, ado­re­ront, des an­nées plus tard, les mêmes choses chez Gal­lia­no parce qu’il tra­vaillait pour un grand groupe, sou­tient Alix Mal­ka, pho­to­graphe ins­tal­lé à Los An­geles et qui a été son di­rec­teur de l’image pen­dant quinze ans. Mais Thier­ry se fou­tait du pou­voir et de l’ar­gent. C’est un ar­tiste, un homme de théâtre. À l’âge de 7 ans, il se dé­gui­sait en In­dien et don­nait des pe­tits spec­tacles pour son en­tou­rage. La mode, pour lui, n’a ja­mais été une fin en soi mais un moyen de dé­ployer son uni­vers. Un uni­vers qui en­globe le pé­plum, l’opé­ra, la science-fic­tion, le dé­sert, les in­sectes, le monde sous-ma­rin et mille choses en­core. Thier­ry Mu­gler, c’est un en­fant cu­rieux de tout et qui, à la fois, comme tous les vrais ar­tistes, vit dans son monde. » La liste des pro­po­si­tions qu’il au­rait re­fu­sées dans les an­nées 1980 et 1990 est im­pres­sion­nante : les cos­tumes de Cot­ton Club de Fran­cis Ford Cop­po­la, ceux de Mi­chael Jack­son pour la tour­née de l’al­bum Dan­ge­rous en pas­sant par Dior que lui au­rait pro­po­sé Ber­nard Ar­nault et Ma­don­na qu’il au­rait en­voyée bou­ler. L’ego de Thier­ry Mu­gler était-il dé­me­su­ré ? Re­dou­tait-il de de­ve­nir l’es­clave d’une in­dus­trie, d’un sys­tème, d’hommes et de femmes plus cé­lèbres ou puis­sants que lui ? C’est pos­sible. Mais se­lon Alix Mal­ka, « Thier­ry Mu­gler pré­serve avant tout sa li­ber­té et son in­dé­pen­dance. Il se fout de la presse, n’a ja­mais cher­ché à cour­ti­ser les ré­dac­trices de mode et pré­fé­rait an­nu­ler un ren­dez-vous avec un in­dus­triel ou une pop star pour par­tir en week- end au Ma­roc avec Marc La­mour. »

Marc La­mour, cé­lèbre agent de man­ne­quins, en­tre­tient une re­la­tion pu­re­ment ami­cale avec Thier­ry Mu­gler. On peut croi­ser les deux lu­rons, as­sor­tis de Claude De­loffre, amie de Mu­gler de­puis la fin des an­nées 1960, chez Na­ta­cha et aux Bains Douches, entre autres can­tines bran­chées de ces an­nées-là, quand ce n’est pas dans le plus simple ap­pa­reil sous le so­leil des Cy­clades. Au dé­but des an­nées 1990, Mu­gler a ins­tal­lé son ate­lier et ses bu­reaux rue aux Ours, à l’orée des Halles, et vit dé­sor­mais dans un ap­par­te­ment de 400 m2 presque vides sur­plom­bant les Buttes-Chau­mont. Un grand lit, une ban­quette au sa­lon, une cui­sine et, seule fan­tai­sie, des doubles plafonds avec des lu­mières in­di­rectes chan­geant de cou­leur en per­ma­nence. Un lieu idéal pour les rares fêtes im­pro­vi­sées qu’il y donne mais sur­tout pour la méditation qu’il pra­tique chaque jour. Il ne re­fuse pas tous les pro­jets ex­té­rieurs, seule­ment ceux qui lui donnent le sen­ti­ment d’être ra­va­lé au simple rang de cou­tu­rier. C’est ain­si qu’il fi­nit par cé­der à Alix Mal­ka qui in­siste pour qu’il réa­lise le clip de la chan­son Too Fun­ky de George Mi­chael, com­po­sée et en­re­gis­trée pour la com­pi­la­tion Red Hot + Dance, dont les bé­né­fices vont à la re­cherche sur le si­da. Dans la dis­tri­bu­tion, Linda Evan­ge­lis­ta, Tyra Banks, Nad­ja Auer­mann et Es­telle Le­fé­bure, soit quelques-unes

des plus belles filles de la pla­nète. Lorsque l’on dé­barque dans les stu­dios de ci­né­ma de Boulogne-Billan­court, il règne une am­biance digne de L’État des choses de Wim Wen­ders : tout le monde at­tend le re­tour de Thier­ry Mu­gler et de George Mi­chael qui se sont, pa­raît-il, brouillés à mort. Ils fi­nissent par ré­ap­pa­raître et l’on tente d’en sa­voir plus, mais les deux bottent en touche. Mu­gler au­rait-il réa­li­sé qu’il n’au­rait pas le fi­nal cut sur ce clip, dont chaque plan porte pour­tant sa patte ? George Mi­chael et sa mai­son de disques

« Avec sa haute cou­ture, le corps n’était plus mou­lé, dé­nu­dé ou dra­pé, mais ca­res­sé avec une sen­sua­li­té nou­velle. »

Jean-Jacques Pi­cart (pre­mier at­ta­ché de presse de Thier­ry Mu­gler)

ont-ils été ef­frayés par les images de Thier­ry Mu­gler mon­trant les muses Joey Arias ou La­ris­sa ma­niant la cra­vache, les seins nus et énormes de Stel­la El­lis et les fesses pas moins re­bon­dies des man­ne­quins noirs mas­cu­lins ? La ver­sion dif­fu­sée à la té­lé­vi­sion est ex­pur­gée de ces plans qui évoquent les chaudes nuits new-yor­kaises mais qui font aus­si ré­fé­rence aux cos­tu­miers Edith Head et Jean Louis, à l’uni­vers d’Erich von Stro­heim et de Fe­de­ri­co Fel­li­ni.

Thier­ry Mu­gler, fi­dèle à sa phi­lo­so­phie, ne com­mente pas et pré­fère se concen­trer sur son tra­vail. In­vi­té par la Chambre syn­di­cale, il se lance dans la cou­ture et le ré­sul­tat, pré­sen­té au Ritz, dé­passe toutes les at­tentes. « J’ai ado­ré sa haute cou­ture, se sou­vient Jean-Jacques Pi­cart. J’au­rais ai­mé être backs­tage avec lui. Son tra­vail était de­ve­nu beau­coup plus sub­til, ce n’était plus seule­ment sexy. Le corps n’était plus mou­lé, dé­nu­dé ou dra­pé, mais ca­res­sé avec une sen­sua­li­té nou­velle. »

La même an­née, Mu­gler lance le par­fum An­gel. La fra­grance su­crée à do­mi­nante pra­line, ca­ra­mel et pat­chou­li, éla­bo­rée par Oli­vier Cresp, comme le fla­con des­si­né par Jean-Jacques Ur­cun à par­tir d’une bague en étoile ache­tée par Mu­gler à New York, ont né­ces­si­té deux ans de tra­vail. An­gel est un suc­cès mon­dial. C’est le par­fum fé­mi­nin le plus ven­du en nombre de fla­cons et il rap­por­te­rait au groupe Clarins, pro­prié­taire de la marque Mu­gler de­puis 1997, la manne pro­vi­den­tielle de 300 mil­lions de dol­lars par an. « Au dé­but, ra­conte Jack Lang, j’étais in­ter­lo­qué par cette fra­grance de fruit tro­pi­cal, puis j’ai été eni­vré et j’ai réa­li­sé que c’était une belle in­ven­tion, l’oeuvre d’un prince, à nulle autre pa­reille ». Les dé­fi­lés haute cou­ture de Mu­gler sont im­pres­sion­nants par le mé­tier su­pé­rieur dé­ployé, ce­lui du cou­tu­rier bien sûr, mais aus­si des plu­mas­siers, des ar­ti­sans qui tra­vaillent le ca­ou­tchouc ou le mé­tal, ou en­core du maître du cor­set, Mr. Pearl.

Le Tout-Pa­ris, ameu­té par les mé­dias, se bat pour en­trer au spec­tacle des 20 ans de la mai­son Mu­gler au Cirque d’hi­ver. En ve­dette, James Brown dé­bar­quant en li­mou­sine blanche et chan­tant tan­dis que dé­filent man­ne­quins et per­son­na­li­tés. Certes, on at­tend tou­jours le meilleur d’un homme prêt à flan­quer un top-mo­dèle sur le toit du Ch­rys­ler Buil­ding à New York pour la cam­pagne pu­bli­ci­taire d’An­gel, mais Mu­gler a, une fois de plus, épa­té les mé­dias.

À la fin des an­nées 1990, Marc La­mour a été rem­pla­cé par un nou­veau co­pain de vi­rées, un cer­tain Phi­lippe Ar­noult, qui fait pro­gres­si­ve­ment le vide au­tour de Thier­ry Mu­gler. Si les amis et les proches du cou­tu­rier s’en at­tristent, son en­tou­rage pro­fes­sion­nel di­rect est in­quiet. Sous l’in­fluence d’Ar­noult, plus snob et star que Mu­gler lui-même, le créa­teur au­rait ra­té des oc­ca­sions im­por­tantes. Quand on connaît son de­gré d’im­pli­ca­tion dans la créa­tion des vê­te­ments, des ac­ces­soires, des par­fums (An­gel, A- Men, Alien, Wo­ma­ni­ty...) et de leurs nom­breuses dé­cli­nai­sons, son in­ves­tis­se­ment dans les cam­pagnes et clips pro­mo­tion­nels, on n’est pas sur­pris que Mu­gler ait re­fu­sé ces sol­li­ci­ta­tions sup­plé­men­taires. En 2002, il an­nonce qu’il ne des­si­ne­ra plus de col­lec­tions. « Je crois qu’il est trop ex­tra­or­di­naire pour une so­cié­té dans la­quelle le pro­fit im­mé­diat l’em­porte sur tout le reste et je n’ai pas été éton­né qu’à un mo­ment, les fi­nan­ciers de la mode n’ar­rivent plus à le suivre », sug­gère Jack Lang.

Thier­ry Mu­gler se consacre dé­sor­mais à sa pas­sion pre­mière : le spec­tacle. Il col­la­bore avec le Cirque du So­leil, no­tam­ment sur Zu­ma­ni­ty, une production à conno­ta­tion éro­tique pré­sen­tée à Las Vegas, dont il crée tous les cos­tumes et met en scène un ta­bleau. À la fin de cette dé­cen­nie, il est conseiller ar­tis­tique de

Beyon­cé, ima­gine les te­nues de sa tour­née I Am... World Tour et in­ter­vient éga­le­ment sur la mise en scène, les lu­mières, les dé­cors et la cho­ré­gra­phie. Il conti­nue en pa­ral­lèle à tra­vailler pour la mai­son Mu­gler, no­tam­ment sur le lan­ce­ment d’une ligne de ma­quillage.

S’il est de­ve­nu pra­ti­que­ment in­vi­sible, cer­tains af­firment qu’il a beau­coup chan­gé phy­si­que­ment. Chi­rur­gie es­thé­tique ? Une pho­to de lui fuite sur In­ter­net : nu, mus­clé et ta­toué à l’ex­trême. Le cli­ché fait grand bruit dans le monde de la mode et des mé­dias, jus­qu’au New York Times qui l’évoque dans un ar­ticle consa­cré au créa­teur en avril 2010. À en croire le quo­ti­dien amé­ri­cain, Thier­ry Mu­gler se­rait ra­vi d’avoir in­vo­lon­tai­re­ment scan­da­li­sé et re­grette sim­ple­ment d’avoir gar­dé ses chaus­settes et ses cla­quettes sur cette image vo­lée. Il au­rait d’ailleurs mon­tré, de lui-même, l’image au jour­na­liste en p ré­sence d e son a tta­ché de presse amé­ri­cain, sug­gé­rant qu’elle illustre l’ar­ticle. Il dé­clare éga­le­ment qu’il a eu re­cours à la chi­rur­gie es­thé­tique afin de ne plus être re­con­nu : « C’est per­tur­bant d’avoir des gens qui vous rap­pellent en per­ma­nence ce que vous avez fait dans votre pas­sé. » À cô­té des cris d’or­fraie, on trouve sur cer­tains sites des com­men­taires ad­mi­ra­tifs et des pro­po­si­tions sexuelles éma­nant d’hommes af­fir­mant ap­pré­cier sa nou­velle ap­pa­rence phy­sique.

Dans son in­ter­view à Pa­ris Match de 2009, Mu­gler évoque « la re­cons­truc­tion » de sa « mai­son cor­po­relle » : « J’avais deux ver­tèbres pin­cées, une jambe plus courte que l’autre, un pied qui avait per­du une taille, trop cam­bré, je me te­nais tor­du. J’ai tout cor­ri­gé. Mais à quel prix ! » Il ra­conte qu’après avoir vé­cu à Los An­geles et New York, il est re­ve­nu s’ins­tal­ler à Pa­ris par amour pour un homme. On ap­prend éga­le­ment qu’il au­rait re­fu­sé des ex­po­si­tions consa­crées à son tra­vail, no­tam­ment au mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs à Pa­ris et au Vic­to­ria & Al­bert Mu­seum, à Londres, sans doute en­core en rai­son de sa vo­lon­té de tout contrô­ler et su­per­vi­ser. Thier­ry Mu­gler a tou­te­fois le sen­ti­ment d’avoir réus­si sa mis­sion lors­qu’il croise des filles en ta­lons ai­guilles, taille de guêpe bien prise : « À l’époque, j’en ai en­ten­du de toutes les cou­leurs – sexiste, fé­ti­chiste, ma­cho, mé­ga­lo – mais, vous voyez, j’avais rai­son. »

Thier­ry Mu­gler va pous­ser l’art de la trans­for­ma­tion plus loin en­core, exi­geant qu’on l’ap­pelle dé­sor­mais Man­fred. Se­lon le site Web consa­cré à The Wyld, il s’agi­rait de son pre­mier pré­nom qu’il au­rait aban­don­né en 1973 pour se faire ap­pe­ler Thier­ry. Au­cune des per­sonnes in­ter­ro­gées dans le cadre de cette en­quête ne cor­ro­bore cette ver­sion des faits. Cer­tains pré­tendent qu’il s’agi­rait du pré­nom d’un être cher, dis­pa­ru, qu’il au­rait adop­té à sa mé­moire. Ce même site Web rap­pelle qu’entre 1984 et 1989, Thier­ry Mu­gler a créé les cos­tumes de deux opé­ras- bal­lets, ceux de la co­mé­die mu­si­cale Émi­lie Jo­lie, de Mac­beth de Sha­kes­peare à la Co­mé­die fran­çaise et ha­billé la chan­teuse My­lène Far­mer, ren­con­trée lors­qu’il étu­diait au cours Florent. Il a tour­né quatre courts-mé­trages en 1990 pour Ca­nal + met­tant en scène des ac­trices comme Ju­liette Bi­noche, Isa­belle Hup­pert, et l’une de ses man­ne­quins fé­tiches et muses, la re­gret­tée Dau­phine de Jer­pha­nion.

IN­VEN­TER UNE MY­THO­LO­GIE NOU­VELLE

On au­rait ai­mé pou­voir dis­cu­ter de tout ce­la avec lui, comme à l’époque où il fai­sait dé­fi­ler di­vas en fume- ci­gare coif­fées de sou­coupes vo­lantes et ma­jo­rettes en bottes ar­gent, gei­shas fluo et blondes rho­doïd, es­pionnes au pis­to­let d’ar­gent en rade sur la ban­quise et as­tro­nettes à la dé­rive mou­lées de syn­thé­tique. On le croi­sait sou­vent à Man­hat­tan sor­tant du Da­vid Bar­ton Gym, avec les DeeeLite au Club Py­ra­mid, ou aux soi­rées de la reine de la nuit Su­zanne Bartsch au Co­pa­ca­ba­na. Il n’était ja­mais très lo­quace mais un soir, alors que l’on évo­quait avec lui les bandes- son très tech­nos de ses dé­fi­lés, il nous a li­vré ce qui, avec le re­cul, ré­sonne comme la vé­ri­té de son art : « Dès mes pre­miers dé­fi­lés, j’ai es­sayé de dé­fi­nir une vi­sion très éner­gique et so­phis­ti­quée du fu­tur. Et ce be­soin d’une mu­sique ani­male, exal­tant la puis­sance sau­vage du corps pour mettre en scène des femmes ex­trêmes, des uto­pies vi­vantes, conti­nue de m’ha­bi­ter. Pour moi dans la tech­no, il y a des éner­gies très vio­lentes qui s’en­tre­choquent, le contraste entre une vi­sion pu­re­ment li­tur­gique du monde et une autre pu­re­ment sexuelle. Je suis éga­le­ment fan de Ter­ry Ri­ley. Quand j’ai dé­cou­vert son pre­mier disque au mi­lieu des an­nées 1960, je me suis dit : “Voi­là ce que j’ai tou­jours vou­lu en­tendre, c’est comme le si­lence du dé­sert.” Tant qu’on ne l’a pas vé­cu soi- même, on ne sait pas de quoi l’on parle. En ce mo­ment dans la mode, j’ai l’im­pres­sion qu’ils font tous la même chose, ils res­tent can­ton­nés à une sorte d’iden­ti­té na­tio­nale : les Ja­po­nais sont mi­ni­ma­listes, les An­glais ex­tra­va­gants... Je me sens proche de gens comme WL & T. Ils s’at­tachent comme moi à in­ven­ter des my­tho­lo­gies nou­velles. Au­jourd’hui je porte un jean en peau de tau­reau et une veste de pom­pier en cuir. Pour moi la tech­no c’est ça : un truc très phy­sique ve­nu du fond des âges pour exal­ter le pré­sent. » Ces quelques lignes da­tant de la fin des an­nées 1990 disent mieux qu’une longue ana­lyse pour­quoi Thier­ry Mu­gler fut l’une des per­son­na­li­tés les plus in­té­res­santes de la mode du XXe siècle. Quant à son se­cret, à dé­faut de l’avoir trou­vé, osons avouer qu’il nous in­dif­fère. « Il n’y en a pas, af­firme JeanJacques Pi­cart, re­trou­vé au bar de l’hô­tel Meu­rice. Il n’y a ni se­cret ni scan­dale ni mort vio­lente dans l’en­tou­rage de Thier­ry Mu­gler. » Ayant ces­sé de tra­vailler pour le créa­teur en 1980, Pi­cart ignore peut- être que le man­ne­quin Brad Har­ry­man, dont Thier­ry Mu­gler fut proche, s’est don­né la mort à l’âge de 34 ans, en août 2000, et que Phi­lippe Ar­noult a dis­pa­ru quelques an­nées p lus t ard à un â ge t out a us­si pré­ma­tu­ré. « Peut- être que Thier­ry a eu de nom­breux cha­grins, re­prend- il, mais au­jourd’hui il est heu­reux. Grâce aux di­vi­dendes du par­fum, il a le plus grand train de vie des créa­teurs de sa gé­né­ra­tion. Contrai­re­ment à ce que les gens ima­ginent, il se trouve bien plus beau que lors­qu’il était jeune. Der­rière la ca­ra­pace bo­dy­buil­dée, il y a un homme plus tendre, sen­sible et tou­chant que ja­mais. Thier­ry est loin d’être dé­con­nec­té du monde de la mode ; il sait tout ce qui se passe, connaît les noms de tous les créa­teurs. Il n’est pas im­pos­sible qu’il re­vienne un jour dans la haute cou­ture. Dans l’his­toire de la mode, il se­ra plus fa­cile de trou­ver des traces de Mu­gler que de Mon­ta­na, car sa mode est plus iro­nique alors que le tra­vail de Mon­ta­na est comme ce­lui de Cour­règes, très fort mais his­to­ri­que­ment da­té : on peut voir un dé­but et une fin. Si Mon­ta­na a tou­jours été ad­mi­ré, Mu­gler a tou­jours été ai­mé. Il a un cô­té plus spon­ta­né que Mon­ta­na, moins cal­cu­lé. Au fond, il aime qu’on l’aime. » �

ap­pe­lez- moi man­Fred

Thier­ry Mu­gler à Ber­lin en 2010, lors de la pre­mière de son spec­tacle Yma. En mé­daillon, le cou­tu­rier à suc­cès au dé­but des an­nées 1980.

Un aUtre monde Thier­ry Mu­gler et les créa­tures de sa re­vue The Wyld - Nicht von die­ser Welt, à Ber­lin, en oc­tobre 2014.

le temps des créa­teUrs (1) En mars 1995, James Brown cé­lèbre les 20 ans de la mai­son lors du dé­fi­lé Thier­ry Mu­gler au Cirque d’hi­ver, à Pa­ris. (2) La bou­tique Thier­ry Mu­gler au 49, ave­nue Mon­taigne à Pa­ris, en 1993. (3) Jack Lang porte la fa­meuse veste à col Mao créée pour lui par Thier­ry Mu­gler au prin­temps 1985. À sa droite, sa femme Mo­nique Lang. (4) À l’ini­tia­tive de son mi­nistre de la culture, Fran­çois Mit­ter­rand re­çoit les créa­teurs de mode à l’Ély­sée le 17 oc­tobre 1984. On re­con­naît, der­rière le pré­sident de la Ré­pu­blique, de gauche à droite, la cou­tu­rière Ma­dame Grès, l’ac­trice Ca­role Bou­quet, Jean Paul Gaul­tier, les ac­trices Isa­belle Hup­pert et Anouk Ai­mée, Thier­ry Mu­gler, le mi­nistre Jack Lang, l’homme d’af­faires Pierre Ber­gé et Da­nielle Mit­ter­rand.

Gé­né­ra­tion pa­lace (5) Le créa­teur Claude Mon­ta­na en 1990. (6) Jer­ry Hall et Thier­ry Mu­gler en 1980. (7) Thier­ry Mu­gler, Ed­wige Bel­more et Jean Paul Gaul­tier en 1990, aux Bains Douches à Pa­ris. (8) La chan­teuse amé­ri­ca­no­pé­ru­vienne Yma Su­mac dans les an­nées 1950. Elle est l’une des ins­pi­ra­tions im­por­tantes de Thier­ry Mu­gler, qui lui a ren­du hom­mage dans un spec­tacle à Ber­lin, Yma, en 2010. (9) Da­vid Bo­wie, sa fu­ture épouse Iman et Thier­ry Mu­gler à la fête de la mu­sique à Pa­ris, le 21 juin 1991.

Un­der tHe BridGe Jer­ry Hall pose avec Thier­ry Mu­gler dans une robe de sa créa­tion à New York, en 1995.

doWn­toWn FUnK Bo­dy d’ins­pi­ra­tion bi­ker créé pour le clip de la chan­son Too Fun­ky de George Mi­chael, en 1992. La même an­née, Thier­ry Mu­gler lance son par­fum An­gel.

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