LES CHUNGKING MAN­SIONS DE WONG KAR-WAI

En 1993, au coeur de Hong Kong, le ci­néaste s’en­gouffre dans le dé­dale de l’im­mense bâ­ti­ment pour tour­ner l’un de ses plus grands films : Chungking Express.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - JA­CKY GOLD­BERG

Il existe un tas de bonnes rai­sons de se rendre aux Chungking Man­sions. On peut y dî­ner dans l’un des bouis-bouis épar­pillés sur les dix- sept étages des cinq blocs de la bâ­tisse la­by­rin­thique. Ou en­core ache­ter des té­lé­phones por­tables et des montres de contre­fa­çon dans l’un des trois ba­zars du rezde- chaus­sée. On peut aus­si y po­ser ses ba­gages, pour une nuit ou pour des an­nées. Ses nom­breuses guest houses sont ré­pu­tées être les moins chères de Hong Kong ; près de quatre mille per­sonnes – rou­tards fau­chés, im­mi­grés ré­cents, pros­ti­tuées ou tra­vailleurs pré­caires – vivent au 36- 44 Nathan Road, près des bouches de mé­tro tou­jours bon­dées du quar­tier de Tsim Sha Tsui. Un der­nier pré­texte pousse le cu­rieux à s’en­gouf­frer sous le vaste fron­tis­pice or­né d’écrans vi­déo et de néons : la ci­né­phi­lie.

Le lieu est en ef­fet cé­lèbre pour avoir été le dé­cor prin­ci­pal du film Chungking Express de Wong Kar­wai. En 1993, ex­té­nué par le tour­nage et le mon­tage in­ter­mi­nables de sa fresque épique Les Cendres du temps, le ci­néaste alors âgé de 37 ans pose ses ca­mé­ras dans la ruche in­ter­lope de Hong Kong pour y tour­ner un film, de nuit, sans au­to­ri­sa­tion. As­sis­té de son chef opé­ra­teur Ch­ris­to­pher Doyle, Wong Kar-wai va pous­ser ici son style à son pa­roxysme. C’est par­fois à peine li­sible, sou­vent fré­né­tique, mais ce­la cor­res­pond à l’at­mo­sphère grouillante de ce concen­tré de mon­dia­li­sa­tion.

L’in­tro­duc­tion – deux mi­nutes trente dans les ve­nelles du ba­zar éclai­rées des seuls néons bleus, aux basques d’une fausse blonde en im­per et d’un flic ro­man­tique au doux nom de Cop 223 – est un chef-d’oeuvre en soi. Aux ac­cords ba­roques qui ac­com­pagnent cette plon­gée dans les bas-fonds, le ci­néaste ajoute une voix- off au mo­ment où les deux per­son­nages s’en­tre­choquent : « Quand on s’est croi­sés pour la pre­mière fois, un mil­li­mètre nous sé­pa­rait ; dans cin­quante- cinq heures, je se­rai amou­reux de cette femme ». Le pe­tit film im­pro­vi­sé sort en 1994 et de­vient im­mé­dia­te­ment un clas­sique, cé­lé­bré à peu près par­tout dans le monde.

À cette époque, les Chungking Man­sions étaient connues pour être un lieu pé­rilleux, coeur de tous les tra­fics. Et au­jourd’hui ? Si cer­tains lo­caux vous dé­con­seillent tou­jours d’y mettre les pieds, on ne s’y sent pas en dan­ger. C’est même là, à condi­tion de suivre l’un des nom­breux ra­bat­teurs pos­tés à l’en­trée, que vous pour­rez dé­gus­ter les meilleurs plats in­diens de la ville. Et si d’aven­ture vous com­man­dez une boîte d’ana­nas en conserve, de­man­dez la date d’ex­pi­ra­tion : si c’est le 1er mai, peu im­porte l’an­née, il se pour­rait que l’agent 223 dé­barque et vienne vous la confis­quer. Pour y noyer son cha­grin d’amour —

L’ac­trice Bri­gitte Lin

dans Chungking Express.

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