DAECH vs. AL-QAI­DA

LA GUERRE DES MONTRES

Vanity Fair (France) - - La Une - Par Spen­cer Acker­man, Shiv ma­lik, Mus­ta­fa Kha­li­li et Ali Younes.

Le père spi­ri­tuel d’Al- Qai­da n’est plus en pri­son. Les au­to­ri­tés de Jor­da­nie, où il était dé­te­nu de­puis quatre ans, ont an­non­cé sa libération le 5 fé­vrier 2015. Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si est un théo­lo­gien pa­les­ti­nien de 56 ans peu connu en Oc­ci­dent mais les ex­perts amé­ri­cains le tiennent en­core pour « le théo­ri­cien dji­ha­diste le plus in­fluent du monde ». Du­rant ses an­nées der­rière les bar­reaux, ses livres, pam­phlets et dia­tribes sont res­tés des ré­fé­rences pour les is­la­mistes de tous les pays (en France, la po­lice a dé­cou­vert que ses écrits fai­saient par­tie des lec­tures ha­bi­tuelles des frères Koua­chi, au­teurs de l’at­ten­tat contre Char­lie Heb­do). L’au­ra de Ma­q­di­si re­monte aux an­nées 1980, lors­qu’il fut le pre­mier is­la­miste à dé­non­cer la mo­nar­chie saou­dienne, qu’il qua­li­fiait d’« État mé­créant ». À cette époque, ses ana­thèmes étaient si vi­ru­lents qu’Ous­sa­ma Ben La­den lui- même les ju­geait ex­ces­sifs. Par la suite, Ma­q­di­si est aus­si connu pour avoir été le men­tor d’Abou Mous­sab Al- Zar­kaoui, le fon­da­teur de Daech, acro­nyme arabe de l’ État is­la­mique en Irak et au Le­vant ( EIIL), qu’il a cô­toyé lors d’un autre sé­jour en pri­son en Jor­da­nie, entre 1994 et 1999, sous l’ac­cu­sa­tion de ter­ro­risme. Mais au­jourd’hui, il a choi­si son camp : Ma­q­di­si est l’un des proches du chef d’Al- Qai­da, Ay­man Al-Za­wa­hi­ri ; son nom sus­cite l’ad­mi­ra­tion de la plu­part des chefs de l’an­cien ré­seau créé par Ben La­den, de l’Afrique du Nord au Yé­men, et les par­ti­sans du dji­had guettent avec im­pa­tience les mes­sages qu’il pu­blie sur son site web per­son­nel. Tous savent qu’il a of­fi­ciel­le­ment rom­pu avec Zar­kaoui. Et qu’il concentre dé­sor­mais sa rage sur Daech.

Quand Abou Ba­kr Al- Bagh­da­di, le lea­der ac­tuel de Daech, a pro­cla­mé le ré­ta­blis­se­ment du ca­li­fat en juin 2014, Ma­q­di­si a pu­blié une longue et fé­roce dia­tribe dans la­quelle il taxait l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste d’igno­rance et l’ac­cu­sait de sa­bo­ter le « pro­jet is­la­mique ». Cette guerre ver­bale re­flète la lutte fra­tri­cide qui di­vise l’is­la­misme ra­di­cal. Elle est aus­si le signe que la do­mi­na­tion d’Al- Qai­da est ré­vo­lue. Daech l’a éclip­sée des champs de ba­taille de Syrie et d’Irak tout en rem­por­tant la course au fi­nan­ce­ment et au re­cru­te­ment. Se­lon les idéo­logues dji­ha­distes haut pla­cés que nous avons in­ter­viewés, c’est un vé­ri­table coup d’État que Daech a or­ches­tré pour dé­truire Al- Qai­da de l’in­té­rieur.

Comme Bran­do Dans « Le Par­rain »

Un bel après- mi­di de prin­temps, trois se­maines après sa sor­tie de pri­son, Ma­q­di­si re­trouve son ami Abou Qa­ta­da chez lui. As­sis sur le ca­na­pé, il ful­mine : Daech lui a men­ti ; le groupe l’a tra­hi ; ses membres ne mé­ritent pas le titre de moud­ja­hi­dines (com­bat­tants de la foi). « C’est comme un groupe ma­fieux », jure Abou Qa­ta­da. Ma­q­di­si ac­quiesce.

Abou Qa­ta­da a re­joint Ma­q­di­si dans sa croi­sade. Plu­sieurs mi­nistres de l’in­té­rieur bri­tan­niques ont es­sayé de le tra­duire en jus­tice au Royaume-Uni. Il est l’un des plus cé­lèbres re­li­gieux ex­tré­mistes à at­ta­quer pu­bli­que­ment Daech. Ses cri­tiques sont acerbes. Au dé­but, Ma­q­di­si et lui avaient pour ob­jec­tif de ra­me­ner Daech sous l’au­to­ri­té d’Al- Qai­da. Ils souf­flaient le chaud

et le froid : le pre­mier se com­por­tait comme un père dé­çu qui ser­monne et conseille ; le se­cond dé­ver­sait son fiel.

Ils ont fi­ni par re­non­cer : la liste des crimes de Daech est trop longue à leurs yeux. Dé­sor­mais, ils ac­cusent le mou­ve­ment d’ avoir se­mé la dis corde dans led­jih ad en pro­cla­mant un ca­li­fat au­quel cha­cun doit se sou­mettre, sous peine d’exé­cu­tion. Ma­q­di­si et Qa­ta­da l’af­firment : ils ont me­né du­rant plus d’un an des né­go­cia­tions se­crètes, par­fois avec Bagh­da­di en per­sonne, afin de ra­me­ner le groupe sous la coupe d’Al- Qai­da. En vain. « Daech ne res­pecte per­sonne, mar­tèle Abou Qa­ta­da. Ces gens dé­truisent le mou­ve­ment dji­ha­diste mon­dial ; ils vont à l’en­contre de l’oum­ma [ la com­mu­nau­té mu­sul­mane]. »

Daech s’est sen­ti suf­fi­sam­ment me­na­cé par les at­taques de Ma­q­di­si et Qa­ta­da pour leur li­vrer ba­taille sur les ré­seaux so­ciaux. Les deux chei­khs ont été trai­tés de « lar­bins de l’Oc­ci­dent » et ac­cu­sés de conspi­rer contre le ca­li­fat. Le sixième nu­mé­ro du ma­ga­zine Da­biq, pu­blié par Daech, les mon­trait en pho­to sur une pleine page ; la lé­gende qui les qua­li­fiait de « sa­vants trom­peurs » à évi­ter comme la peste. « Abou Qa­ta­da et moi avons osé les cri­ti­quer, ex­plique Abou Mo­ha­med AlMa­q­di­si. Ils ont hor­reur de ça. »

Les deux idéo­logues forment un étrange duo de com­bat­tants. Qa­ta­da, 1,92 m, traîne mal­adroi­te­ment sa grande car­casse. Ma­q­di­si, maigre comme un clou, dé­borde d’éner­gie. Il est connu pour par­ler à toute al­lure et lan­cer des blagues dans les mo­ments graves. Les deux amis se pro­mènent par­fois dans la cam­pagne jor­da­nienne. Sou­vent, ils font de longues heures de route en­semble pour as­sis­ter aux fu­né­railles de sol­dats tom­bés pour Al- Qai­da.

La no­to­rié­té de Ma­q­di­si lui a va­lu de pas­ser la plu­part de ces vingt der­nières an­nées der­rière les bar­reaux. (Il se targue d’avoir su­bi de nom­breuses tor­tures, pra­tique certes ré­pan­due dans les pri­sons jor­da­niennes. La méthode pré­fé­rée de ses bour­reaux consis­tait, dit- il, à ar­ra­cher la barbe des ex­tré­mistes poil par poil.) Se­lon toute vrai­sem­blance, les Jor­da­niens l’ont re­lâ­ché en fé­vrier 2015 car sa po­pu­la­ri­té fai­sait de lui un al­lié de taille contre Daech, qui com­men­çait à ga­gner du ter­rain dans la ré­gion.

Ce­pen­dant, Ma­q­di­si et Qa­ta­da n’ont pu que consta­ter la vic­toire des jeunes ex­tré­mistes pleins de morgue de Daech, tan­dis qu’Al- Qai­da, me­née par la vieille garde des vé­té­rans d’Af­gha­nis­tan, vouée à l’échec dans cette guerre ci­vile du dji­had.

De­vant un verre de thé, Qa­ta­da dé­verse sa haine de Daech. Il s’ex­prime par mé­ta­phores. Le groupe, dit- il, res­semble à une « mau­vaise odeur » qui pol­lue­rait l’en­vi­ron­ne­ment

is­la­mique. Une « tu­meur » qui ronge le mou­ve­ment dji­ha­diste, voire la branche pour­rie d’un fi­guier qu’il faut éla­guer avant qu’elle ne tue l’arbre tout en­tier.

Clas­sé par les au­to­ri­tés bri­tan­niques comme « in­di­vi­du dan­ge­reux au centre d’ac­ti­vi­tés ter­ro­ristes liées à AlQai­da », Qa­ta­da parle d’une voix rauque et ai­guë, une sorte de Mar­lon Bran­do dans Le Par­rain ver­sion cas­trat. I l ar­ti­cule len­te­ment, marque des pauses, sa­voure ses ef­fets ; son imposante car­rure dé­borde du fau­teuil style Louis XIV qui lui sert de trône dans l’en­trée. Confor­ta­ble­ment ins­tal­lé face à nous, il ra­conte com­ment Daech s’y prend pour at­ti­rer une gé­né­ra­tion de jeunes mu­sul­mans qui se sou­viennent à peine du 11- Sep­tembre. « C’est comme au res­tau­rant. On vous ap­porte un plat somp­tueux, ça a l’air dé­li­cieux et ten­tant. Puis vous al­lez en cui­sine, vous re­mar­quez la crasse, la pous­sière et vous voi­là dé­goû­té. »

Les deux hommes se disent ou­trés de la fa­çon dont l’État is­la­mique a uti­li­sé leur cor­pus idéo­lo­gique pour lé­gi­ti­mer sa sau­va­ge­rie, ga­gner des re­crues et jus­ti­fier son af­fron­te­ment contre Al- Qai­da. « Daech a vo­lé tous nos tra­vaux re­li­gieux, lance Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si. Ce sont nos écrits, nos livres, nos pen­sées. » Abou Qa­ta­da ajoute : « Ils ne res­pectent per­sonne. »

Une telle im­pu­dence n’au­rait ja­mais été to­lé­rée du temps où Ben La­den était en vie, as­surent- ils. « Per­sonne n’osait le contre­dire, rap­pelle Ma­q­di­si. Ben La­den était une star ; son cha­risme était sans égal. » Mal­gré une af­fec­tion per­son­nelle pour Za­wa­hi­ri, son suc­ces­seur, qu’ils ap­pellent « doc­teur Ay­man », l’un et l’autre consi­dèrent que ce der­nier ne pos­sède pas l’au­to­ri­té né­ces­saire pour en­di­guer la me­nace que consti­tue Daech. De­puis ses dé­buts, Za­wa­hi­ri manque de « contrôle mi­li­taire di­rect et opé­ra­tion­nel », ex­plique Qa­ta­da. « Il s’est ha­bi­tué à res­ter loin des troupes et du ter­rain ; il est seul. »

Ma­q­di­si pense qu’Al- Qai­da s’est ef­fon­drée. « Il n’y a pas de struc­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle. Il n’y a que des ca­naux de com­mu­ni­ca­tion et la loyau­té des fi­dèles. » Pire en­core, Daech a réus­si à en­ta­mer cette loyau­té.

Le doc­teur Mu­nif Sa­ma­ra, vé­té­ran du dji­had en Af­gha­nis­tan, ac­com­pagne Ma­q­di­si et Qa­ta­da pen­dant l’in­ter­view. Il s’est sou­vent char­gé de leurs af­faires quand ils étaient en pri­son. Au­jourd’hui, il di­rige un dis­pen­saire qui ac­cueille et soigne les sol­dats et les ci­vils sy­riens. Il est plus près du ter­rain. À l’en croire, les dons qui af­fluaient na­guère se sont ta­ris : les mé­cènes en­voient main­te­nant leur ar­gent à Daech. Se­lon Ai­men Dean, un an­cien membre d’Al- Qai­da

« Daech a vo­lé nos livres, nos écrits, nos pen­sées. Ils ne res­pectent per­sonne. » Abou Qa­ta­da

(di­ri­geant d’Al-Qai­da)

« Al-QAi­dA, c’est fi­ni ; l’or­ga­ni­sa­tion est cra­mée. » Abou Ba­kr Al-Bagh­da­di

(chef de Daech)

qui a dé­ser­té pour ral­lier les ser­vices se­crets bri­tan­niques, les fi­nances de l’or­ga­ni­sa­tion cen­trale au Wa­zi­ris­tan (ré­gion mon­ta­gneuse du nord- ouest du Pa­kis­tan) étaient tel­le­ment ex­sangues qu’il a fal­lu vendre les or­di­na­teurs et les voi­tures pour ache­ter de la nour­ri­ture.

mas­sacres sans au­to­ri­sa­tion

Du­rant la dé­cen­nie qui a sui­vi le 11- Sep­tembre, Al- Qai­da a ac­cu­mu­lé plus de fonds, re­cru­té plus des dis­ciples et conquis plus de no­to­rié­té qu’au­cun autre groupe dji­ha­diste avant lui. La mou­vance s’est éten­due au point de contrô­ler un vaste ré­seau de fi­liales ter­ro­ristes al­lant de l’Eu­rope à l’Afrique en pas­sant par le sous- conti­nent in­dien. Ja­mais des groupes aus­si éloi­gnés géo­gra­phi­que­ment ne s’étaient réunis sous la même ban­nière. Si Ben La de na ac­com­pli cet ex­ploit, c’est en grande par­tie grâce à la flexi­bi­li­té de son idéo­lo­gie. Il était peu in­tran­si­geant sur les ques­tions mi­neures liées à la foi, ce qui le pré­ser­vait des que­relles doc­tri­nales qui ont cau­sé la perte des coa­li­tions dji­ha­distes pré­cé­dentes. Confor­mé­ment à son nom of­fi­ciel : « Tan­zim Qai­dat AlJi­had » ( l’or­ga­ni­sa­tion pour la base du dji­had), Al- Qai­da ser­vait aus­si de pla­te­forme aux militants qui sou­hai­taient éta­blir des connexions ou re­ce­voir un sou­tien lo­gis­tique ou fi­nan­cier. Sous Ben La­den, les chefs ré­gio­naux dis­po­saient d’une grande li­ber­té de ma­noeuvre.

En contre­par­tie, Al- Qai­da exi­geait avant tout une chose : la loyau­té. Ses com­man­dants étaient triés sur le vo­let. Seuls ceux qui avaient com­bat­tu en Af­gha­nis­tan, en Bos­nie ou en Tchét­ché­nie et pos­sé­daient as­sez de connais­sances sur l’is­lam ac­cé­daient éche­lons les plus éle­vés. Ils pas­saient un pacte de sang avec Ben La­den.

Quand Za­wa­hi­ri a re­pris les rênes d’Al- Qai­da, en 2011, il s’est re­trou­vé iso­lé. Alors qu’il se ca­chait sans doute dans les montagnes de la fron­tière pa­kis­ta­no- af­ghane, le centre de l’ac­ti­vi­té dji­ha­diste s’est dé­pla­cé à des mil­liers de ki­lo­mètres, en Syrie et en Irak. Pen­dant que l’ar­mée pa­kis­ta­naise et les drones amé­ri­cains res­ser­raient leurs fi­lets au­tour d’Al- Qai­da, Za­wa­hi­ri éprou­vait tou­jours plus de dif­fi­cul­tés à gar­der le contact avec les com­man­dants sur le ter­rain. « Que veut dire “être chef”, si le chef est en Af­gha­nis­tan et les sol­dats en Irak ? » ré­sume Mu­nif Sa­ma­ra.

En réa­li­té, la branche prin­ci­pale d’Al- Qai­da au Pro­cheO­rient, bap­ti­sée « l’État is­la­mique d’Irak » ( EII), a tou­jours po­sé pro­blème. De­puis sa créa­tion (en 2003) sous la di­rec­tion d’Abou Mous­sab Al- Zar­kaoui, elle a lar­ge­ment pro­fi­té du nom et des fi­nances du ré­seau tout en né­gli­geant de com­mu­ni­quer avec son com­man­de­ment cen­tral, y com­pris lorsque les re­quêtes éma­naient di­rec­te­ment de Ben La­den. En 2010, l’EII a nom­mé Abou Ba­kr Al- Bagh­da­di comme nou­veau di­ri­geant sans at­tendre l’im­pri­ma­tur des chefs d’Al- Qai­da qui igno­raient tout de cet homme, de ses ori­gines, de son ex­pé­rience mi­li­taire et qui ne sa­vaient pas s’ils pou­vaient lui faire confiance.

Lors de l’as­saut sur la cache de Ben La­den à Ab­bot­ta­bad, au Pa­kis­tan, on a re­trou­vé un com­mu­ni­qué dans le­quel Adam Ga­dahn, l’Amé­ri­cain qui ser­vait fré­quem­ment de porte-pa­role à Al-Qai­da, ex­pri­mait son dé­goût de­vant le com­por­te­ment du clan Bagd­ha­di. Dans un autre texte da­té de jan­vier 2011, le même Ga­dahn de­man­dait à Ben La­den com­ment l’EII pou­vait s’au­to­ri­ser à « souiller » le nom d’Al-Qai­da en per­pé­trant des mas­sacres sans en ré­fé­rer aux su­pé­rieurs. « Peut- être qu’ils ne de­vraient pas com­battre par­mi les moud­ja­hi­dines, concluait l’Amé­ri­cain. Ce sont des souillures qui mé­ritent d’être net­toyées de nos rangs. » Six mois après avoir re­çu cette lettre, Ben La­den était tué. Za­wa­hi­ri, per­son­nage de moindre en­ver­gure, a hé­ri­té du pro­blème.

À l’époque, l’EII était au bord de l’écrou­le­ment sous la pres­sion des forces amé­ri­caines et ira­kiennes, mais la guerre ci­vile en Syrie al­lait lui don­ner l’oc­ca­sion de se re­cons­truire. Fin 2011, Bagh­da­di dé­pêche dis­crè­te­ment l’un de ses of­fi­ciers, Abou Mo­ham­med Al-Jou­la­ni, de l’autre cô­té de la fron­tière afin de pro­fi­ter du chaos. Avec beau­coup d’ar­gent, des armes et quelques-uns des meilleurs sol­dats de l’EII, le groupe de Jou­la­ni, bien­tôt bap­ti­sé Al-Nos­ra, de­vient l’une des plus re­dou­tables forces ar­mées de Syrie. En deux ans, Jou­la­ni s’im­pose en chef de guerre. Bagh­da­di se met à re­dou­ter sa concur­rence. Il pressent que si Jou­la­ni ob­tient le sou­tien de Za­wa­hi­ri, il vou­dra s’éman­ci­per d’Al- Qai­da.

Le 8 avril 2013, Bagh­da­di lance une of­fen­sive pré­pa­ra­toire, dont les consé­quences vont dé­truire l’union du mou­ve­ment dji­ha­diste. Dans un en­re­gis­tre­ment so­nore dif­fu­sé sur in­ter­net, il dé­clare que le Front Al- Nos­ra et l’EII vont s’as­so­cier pour for­mer une nou­velle or­ga­ni­sa­tion : l’État is­la­mique en Irak et au Le­vant ( EIIL, ISIS en an­glais, Daech en arabe). La fu­sion doit s’opé­rer sur le champ. Un nou­vel éten­dard est cen­sé rem­pla­cer ce­lui d’Al-Nos­ra, qui flotte alors sur les quar­tiers gé­né­raux sy­riens de Ra­qa, Alep et Homs. Deux jours après cette dé­cla­ra­tion, Jou­la­ni re­fuse la fu­sion et jure fi­dé­li­té à Za­wa­hi­ri, à qui il de­mande de tran­cher le li­tige.

Za­wa­hi­ri ré­pond aus­si­tôt par un ap­pel au calme. Bagh­da­di, lui, ne veut faire au­cune con­ces­sion. Il pré­vient le chef d’AlQai­da : le moindre signe de sou­tien au « traître » Jou­la­ni au­ra « pour seul ef­fet de ver­ser plus de sang ». Le 23 mai 2013, Za­wa­hi­ri rend son ju­ge­ment : l’EIIL, créé sans son ac­cord, doit être dis­sous. Bagh­da­di re­çoit l’ ordre de cir­cons­crire ses opé­ra­tions à l’Irak. Jou­la­ni, son an­cien su bal­terne de­ve­nu un ri­val, va prendre la tête de la bran­cheof fi­ciel led’ Al-Qa ida en Syrie. Aux yeux deZa­wa hi ri, les deux hommes ont un an pour faire leurs preuves. Afin de s’as­su­rer que sa consigne se­ra ac­cueillie sans heurts, le cheikh en­voie une sorte de mé­dia­teur, Abou Kha­lid Al- Su­ri, char­gé de ré­ta­blir la paix dans les rangs.

UN EX CO­LO­NEL DE SAADAM HUSSEIN A EN­RÔ­LÉ SOUS LA BAN­NIÈRE DE DAECH UNE UNI­TÉ EN­TIÈRE DE SOL­DATS PER­DUS DU RÉ­GIME BAA­SISTE.

Un an­cien membre de l’EII, qui a sou­hai­té res­ter ano­nyme, nous a con é que Bagh­da­di fut ou­tré d’être trai­té d’égal à égal avec Jou­la­ni : il n’était pas ques­tion pour lui de se re­ti­rer du con  it sy­rien dans le­quel il avait tant in­ves­ti. Dans le sa­lon où il nous re­çoit, Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si as­sure que Bagh­da­di congé­dia l’émis­saire avec mé­pris. « Il a re­fu­sé de se plier aux ordres et s’est ex­cla­mé : “Al- Qai­da, c’est ni ; l’or­ga­ni­sa­tion est cra­mée.” ». Le conte­nu des t rac­ta­tions a fui­té sur la chaîne Al-Ja­zee­ra au mois de juin 2013 et Bagh­da­di a dé é le chef his­to­rique d’Al- Qai­da : « Daech de­meu­re­ra tant que nous au­rons un coeur et des yeux. » Abou Qa­ta­da se sou­vient du choc qu’il a res­sen­ti : « Pour nous, c’était le si­gnal d’alarme. »

Cet été-là, les troupes de Bagh­da­di se sont pré­pa­rées à la guerre pour re­prendre les bas­tions sy­riens te­nus par Al-Nos­ra. Elles ont li­bé­ré des cen­taines de dan­ge­reux cri­mi­nels ira­kiens en at­ta­quant les pri­sons au mor­tier ou en fai­sant ex­plo­ser les en­trées à l’aide de voi­tures pié­gées.

Se­lon des in­for­ma­tions du ma­ga­zine al­le­mand Der Spie­gel, c’est aus­si à cette pé­riode que Daech a com­men­cé à ré­cu­pé­rer en Syrie des mil­liers d’exi­lés ve­nus de Tu­ni­sie, d’Ara­bie saou­dite, de Tur­quie, d’Égypte et d’Eu­rope. Ces mi­grants, dé­nués d’at­taches sy­riennes, se­raient for­cé­ment plus mal­léables. Cette do­ci­li­té aveugle se­ra dé­ter­mi­nante car au lieu de com­battre Ba­char Al-As­sad comme ils pen­saient le faire, ils re­ce­vront l’ordre de poi­gnar­der dans le dos les op­po­sants au ty­ran de Da­mas.

L’OREILLE DROITE COU­PÉE

Ap­pe­lons- le Ra­him. C’est un des proches as­so­ciés d’Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si en Jor­da­nie ; il a été le conseiller de Zar­kaoui et l’a ai­dé à fon­der l’or­ga­ni­sa­tion de­ve­nue Daech. Il a vé­cu de l’in­té­rieur la trans­for­ma­tion du mou­ve­ment après le coup de force de Bagh­da­di. Ce co­losse de près de deux mètres a dé­bar­qué un jour chez Ma­q­di­si. Lui aus­si nous rap­pelle que les di­ri­geants de Daech n’ont rien à voir avec les dji­ha­distes d’Al- Qai­da : ce sont des hommes qui, dans le pas­sé, ont ser­vi le par­ti Baas, tout- puis­sant dans l’Irak de Sad­dam Hussein.

Ra­him ra­conte que lorsque Zar­kaoui te­nait le pou­voir, il écar­tait sys­té­ma­ti­que­ment tout in­di­vi­du lié à ce par­ti de sen­si­bi­li­té laïque. Le fon­da­teur de Daech pen­sait que les Ira­kiens n’étaient pas as­sez pieux – les baa­sistes en par­ti­cu­lier. Il se rap­pe­lait que sous Sad­dam Hussein, l’is­la­misme avait été bru­ta­le­ment ré­pri­mé, au nom de la sé­pa­ra­tion du po­li­tique et du re­li­gieux. « Les Ira­kiens étaient avant tout na­tio­na­listes, com­plè­te­ment sous la coupe du Baas », ex­plique Ra­him.

Après la mort de Zar­kaoui en 2006, il a fal­lu chan­ger de stra­té­gie face à l’of­fen­sive amé­ri­caine. Daech a élar­gi les rangs : plus de hautes qua­li ca­tions re­li­gieuses re­quises pour s’ins­crire, il su § sait de ré­ci­ter quelques vers du Co­ran et de se lais­ser pous­ser la barbe. Les an­ciens mi­li­taires et les es­pions de Sad­dam, qui avaient gou­ver­né l’Irak du­rant des dé­cen­nies et se re­trou­vaient sans pou­voir ni sa­laire, étaient des can­di­dats mo­ti­vés. Grâce à Daech, ils pou­vaient re­trou­ver leur sta­tut. Se­lon Der Spie­gel, Ha­ji Ba­kr, un an­cien co­lo­nel de Sad­dam Hussein, a joué un rôle ma­jeur dans la prise de pou­voir au nord de la Syrie : il au­rait en­rô­lé sous la ban­nière de Daech une uni­té en­tière de sol­dats per­dus du ré­gime baa­siste.

Ra­him en est cer­tain : ce sont ces Ira­kiens qui ont adou­bé Bagh­da­di et fait de lui le nou­veau chef de l’or­ga­ni­sa­tion, en 2010. Au­pa­ra­vant, il n’était qu’un per­son­nage se­con­daire, dis­cret et sans cha­risme. Il n’avait au­cune ex­pé­rience mi­li­taire et ses qua­li­tés in­tel­lec­tuelles n’im­pres­sion­naient pas grand monde, mal­gré un doc­to­rat en études is­la­miques.

Une fois ins­tal­lé, Bagh­da­di a ras­sem­blé les di­ri­geants de l’or­ga­ni­sa­tion au­tour de lui. Il a cou­pé les ponts avec le com­man­de­ment cen­tral d’Al- Qai­da et, au l du temps, les der­niers dèles de Za­wa­hi­ri ont été évin­cés ou éli­mi­nés sur le champ de ba­taille. Fin 2013, alors que le monde en­tier s’in­quié­tait de l’ar­me­ment chi­mique de Ba­char Al-As­sad, Daech a pris le contrôle des 800 ki­lo­mètres de fron­tière entre la Tur­quie et la Syrie. En ver­rouillant les pas­sages par où ar­ri­vaient nour­ri­ture, mé­di­ca­ments, armes et re­crues des­ti­nés aux groupes re­belles, les sol­dats de l’État is­la­mique ont étran­glé Al-Nos­ra et les autres fac­tions ri­vales. Ils ont pris d’as­saut les villes qui s’étaient a ¯ran­chies de Ba­char Al- As­sad ; ils vi­daient les usines, tuaient les re­belles et leurs fa­milles. Ils kid­nap­paient les com­man­dants de l’op­po­si­tion, as­sas­si­naient les Sy­riens qui avaient ma­ni­fes­té contre Ba­char – ils crai­gnaient qu’ils soient as­sez in­tré­pides pour s’op­po­ser un jour à Daech.

En dé­cembre 2013, des re­belles an­ti- As­sad en­voyèrent un émis­saire pour né­go­cier avec Daech. Il s’ap­pe­lait Hussein Su­lei­man ; c’était un jeune mé­de­cin. Daech l’em­pri­son­na sous l’ac­cu­sa­tion d’es­pionnage. Bien­tôt la dé­pouille mu­ti­lée de Su­lei­man fut ren­voyée à ses frères d’armes. Son oreille droite avait été cou­pée, ses dents cas­sées... Le jeune doc­teur avait été ache­vé d’une balle dans la tête. Le len­de­main,

les re­belles pu­bliaient deux pho­tos : Su­lei­man vi­vant et son corps dé­chi­que­té. Ces images ont fait le tour des ré­seaux so­ciaux et dé­clen­ché une vague de protestations dans toute la Syrie. Daech n’a pas ap­pré­cié. Dans ses bas­tions, l’or­ga­ni­sa­tion a ti­ré sur tous ceux qui osaient pro­tes­ter.

Les jours sui­vants, les prin­ci­paux groupes re­belles de Syrie s’al­liaient pour lan­cer l’of­fen­sive contre Daech. Par­mi eux, le front Al-Nos­ra, la branche of­fi­cielle d’Al- Qai­da sur le ter­ri­toire. La guerre fut meur­trière pour les deux camps : tor­tures, en­lè­ve­ments, as­sas­si­nats. Daech dut battre en re­traite à l’est du pays, près de l’Irak où se trouvent de nom­breux champs de pé­trole. Une ba­taille sans mer­ci s’en­ga­gea alors contre Al-Nos­ra, dans la ville de Ra­qa et ses alen­tours, le long de l’Eu­phrate.

Le 16 jan­vier 2014, l’émis­saire de Za­wa­hi­ri, Abou Kha­lid Al- Su­ri, twee­tait que Daech cher­chait à cor­rompre le dji­had. Il ap­pe­lait ses fi­dèles à lan­cer les bombes sur les traîtres. Deux se­maines plus tard, Za­wa­hi­ri jouait son der­nier atout : il pro­non­çait l’ex­clu­sion de Daech du mou­ve­ment Al- Qai­da.

La guerre to­tale était dé­cla­rée : le 21 fé­vrier, cinq hommes de Daech for­çaient les portes du camp mi­li­taire d’Alep où s’abri­tait Su­ri. L’un d’eux se fit ex­plo­ser tout près de la cible. C’est ain­si que l’émis­saire de Za­wa­hi­ri, en­voyé d’Af­gha­nis­tan pour ré­ta­blir la paix, per­dit la vie.

UNE OFFRE À DIX MIL­LIONS DE DOL­LARS

Abou Qa­ta­da et Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si étaient alors en­fer­més dans leurs cel­lules en Jor­da­nie. Ils sui­vaient, in­quiets, la ba­taille entre Daech et Al- Qai­da. Qa­ta­da avait le sen­ti­ment que l’his­toire se ré­pé­tait. Au dé­but des an­nées 1990, i l mi­li­tait au sein du Groupe is­la­mique ar­mé al­gé­rien (GIA). Mais quand son mou­ve­ment s’est mis à tuer d’autres re­belles, Qa­ta­da a ras­sem­blé un groupe de théo­lo­giens ra­di­caux pour dé­non­cer le GIA et le dis­cré­di­ter chez les dji­ha­distes. Vingt ans plus tard, il va ten­ter la même opé­ra­tion en de­man­dant à Ma­q­di­si de mon­ter avec lui une cam­pagne contre Daech, ce groupe d’ex­tré­mistes qui sé­vit en de­hors des règles du dji­had.

LES NÉ­GO­CIA­TEURS DE DAECH EN­VOIENT UN MES­SAGE CRYP­TÉ À MA­Q­DI­SI : « MA­Q­DI­SI PROXÉ­NÈTE, FILS DE LA PUTE AN­GLAISE. »

Ma­q­di­si re­com­mande la pa­tience. Il es­père en­core que Daech re­joigne le gi­ron d’Al- Qai­da. Cer­tains di­ri­geants de l’or­ga­ni­sa­tion lui ont écrit pour se re­pen­tir. « Nous avons com­mis des er­reurs, nous le sa­vons, lui as­su­rait l’un eux. Nous sa­vons qu’il y a par­mi nous des sol­dats et des imams ex­tré­mistes, mais ils sont une mi­no­ri­té. » La mis­sive était si­gnée : « Votre fils, lé­gis­la­teur de la cha­ria pour l’État is­la­mique d’Irak et de Syrie, par­lant au nom de ses frères. »

Fin 2013, avec l’ap­pro­ba­tion du chef d’Al- Qai­da, Ma­q­di­si contacte la di­rec­tion de Daech et ap­proche l’un de ses an­ciens dis­ciples, un jeune Bah­reï­nien nom­mé Tur­ki Bi­na­li. Bi­na­li a été son pro­té­gé, un élève « pas­sion­né », se rap­pelle- t- il, à tel point que cer­tains le sur­nom­maient « Ma­q­di­si ju­nior ». Il a re­joint Daech et gra­vi ra­pi­de­ment les éche­lons jus­qu’à de­ve­nir le bio­graphe of­fi­ciel de Bagh­da­di puis, en 2014, le pro­fes­seur de l’or­ga­ni­sa­tion. En théo­rie, un simple dé­cret si­gné de son nom peut mettre fin aux hos­ti­li­tés.

Se­lon Ma­q­di­si, les pre­miers échanges sont en­cou­ra­geants. Il pré­vient que si Daech re­fuse de né­go­cier, l’or­ga­ni­sa­tion risque de s’at­ti­rer les foudres des grands chei­khs dji­ha­distes du monde en­tier. Bi­na­li a ré­pon­du à son « cher pro­fes­seur » que Bagh­da­di ne de­man­dait pas mieux que de conclure un ac­cord avec Al- Qai­da. Mais les mois passent et les com­bats ne cessent pas.

Bi­na­li a aus­si adres­sé des re­proches à son an­cien maître : « Com­ment Za­wa­hi­ri a- t- il pu en­cou­ra­ger le Prin­temps arabe alors que le peuple égyp­tien de­man­dait la dé­mo­cra­tie plu­tôt que la cha­ria ? Pour­quoi men­tionne- t- il le pré­sident amé­ri­cain avec res­pect en l’ap­pe­lant “M. Oba­ma” ? » Peut- être qu’Al- Qai­da a dé­ci­dé d’aban­don­ner le dji­had pour une exis­tence pai­sible, in­si­nue- t- il. Ma­q­di­si trouve ces ques­tions « ab­surdes, in­si­gni­fiantes, sans in­té­rêt ».

Au prin­temps 2014, la com­mu­ni­ca­tion entre l’élève et le pro­fes­seur fi­nit par se brouiller. Bi­na­li va jus­qu’à dire que l’âge de Ma­q­di­si l’em­porte sur sa rai­son. Il pu­blie un court ar­ticle in­ti­tu­lé « Mon an­cien cheikh » puis coupe le contact. Le 26 mai 2014, Ma­q­di­si es­time que les né­go­cia­tions sont au point mort et lance une fat­wa contre Daech, avec le sou­tien de ses frères idéo­logues d’Al- Qai­da : « Il faut que nous di­sions la vé­ri­té, à pré­sent que nous avons épui­sé nos conseils et nos es­poirs de faire re­ve­nir Daech dans le droit che­min. » Ma­q­di­si ac­cuse l’or­ga­ni­sa­tion re­belle de se dé­tour­ner de la « cause is­la­mique ». Bagh­da­di, ses com­man­dants et ses imams sont des « dé­viants » qui « déso­béissent aux ordres des au­to­ri­tés re­li­gieuses ». Il in­cite les sol­dats à dé­ser­ter pour re­joindre le Front Al- Nos­ra et pro­clame qu’au­cun site web is­la­mique ne doit plus re­layer les mes­sages de Daech.

Bi­na­li au­rait alors ap­pro­ché Bagh­da­di pour l’aver­tir du dan­ger. Si les vé­té­rans et les re­li­gieux conti­nuent à s’op­po­ser à Daech, le ca­li­fat fi­ni­ra par s’ef­fon­drer. Pour sur­vivre, Daech doit conti­nuer à re­cru­ter des per­son­na­li­tés in­fluentes – quitte à de­voir les ache­ter, se­lon Bi­na­li. À par­tir de l’été 2014, Ma­q­di­si, Qa­ta­da et des di­zaines d’autres fi­gures re­li­gieuses sont in­vi­tées à re­joindre le ca­li­fat pour y tra­vailler en toute confiance. (Bagh­da­di a même en­voyé une lettre en ce sens à Ma­q­di­si.) Daech va jus­qu’à pro­mettre à cha­cun d’eux 1 mil­lion de dol­lars. Bi­na­li ap­proche éga­le­ment la branche d’AlQai­da au Yé­men : Daech est dis­po­sé à payer 10 mil­lions de dol­lars si elle lui fait pu­bli­que­ment al­lé­geance. Une offre de 5 mil­lions est faite à la branche li­byenne.

POUR MA­Q­DI­SI, AL-QAI­DA DOIT S’IN­TÉ­RES­SER À LA PO­PU­LA­TION. « CE DJI­HAD NOUS PER­MET­TRA D’ÉTA­BLIR L’ÉTAT IS­LA­MIQUE. »

Ma­q­di­si, Qa­ta­da, leurs confrères et le com­man­dant du Yé­men re­jettent tous l’offre. Mais Bi­na­li par­vient à at­ti­rer d’autres fac­tions dji­ha­distes à tra­vers le monde. En no­vembre 2014, Daech re­çoit le sou­tien de com­bat­tants du dji­had en Égypte, en Li­bye, au Pa­kis­tan et même au Yé­men, l’un des prin­ci­paux bas­tions d’Al- Qai­da. L’in­fluence du groupe s’élar­git au- de­là de la Syrie et de l’Irak.

Au cours des se­maines sui­vantes, Ma­q­di­si et Bi­na­li ont d’autres échanges : le pre­mier tente de né­go­cier au­près de son an­cien dis­ciple la libération d’un otage amé­ri­cain. Sans suc­cès. Le 24 dé­cembre 2014, un avion jor­da­nien a été abat­tu au- des­sus de la zone contrô­lée par Daech, près de Ra­qa au nord de la Syrie. Ma­q­di­si a ap­pris la nou­velle quand l’imam de la pri­son a prié pour le pi­lote cap­tu­ré. Il in­ter­vient au­près des au­to­ri­tés jor­da­niennes et leur pro­pose de ra­pa­trier le pri­son­nier.

En jan­vier 2015, Ma­q­di­si écrit à Daech sur Te­le­gram Mes­sen­ger, une ap­pli­ca­tion qui per­met de cryp­ter les mes­sages : les Jor­da­niens pro­posent d’échan­ger le pi­lote contre la libération d’une femme ka­mi­kaze en­voyée par Al- Zar­kaoui pour se faire ex­plo­ser dans l’hô­tel Ra­dis­son d’Am­man, la ca­pi­tale jor­da­nienne ( le dé­to­na­teur n’a pas fonc­tion­né, elle a été ar­rê­tée et condam­née à mort).

Ma­q­di­si est cer­tain que ses mes­sages ont bien été trans­mis à Bagh­da­di. Au dé­part, Daech semble dis­po­sé à cet échange. Sur les ré­seaux so­ciaux, les fi­dèles com­mencent à ré­cla­mer la libération du pi­lote. Les Jor­da­niens veulent d’abord la preuve qu’il est tou­jours en vie. Les né­go­cia­teurs de Daech en­voient une vi­déo à Ma­q­di­si. Mais elle est pro­té­gée par un mot de passe. Le 3 fé­vrier, après de longues jour­nées de dia­logues ten­dus, le code ar­rive en­fin. En arabe, il si­gni­fie : « Ma­q­di­si le proxé­nète, la se­melle du ty­ran, fils de la pute an­glaise. » Ma­q­di­si, hu­mi­lié, dé­ver­rouille le fi­chier : la vi­déo s’af­fiche sur son écran. On y voit le pi­lote dans une cage, ar­ro­sé de pé­trole, brû­lé à pe­tit feu par les sol­dats de Daech. Trois heures plus tard, la vi­déo cir­cule sur In­ter­net. Le len­de­main, la ka­mi­kaze est exé­cu­tée.

L’ER­REUR DU 11- SEP­TEMBRE

Dans la mai­son de Ma­q­di­si, à 25 ki­lo­mètres d’Am­man, une ma­quette de ba­teau trône sur des éta­gères rem­plies de livres. La pré­sence de cet ob­jet a quelque chose de dé­rou­tant : les is­la­mistes ne sont pas ré­pu­tés pour col­lec­tion­ner les ob­jets de ma­rine. Le na­vire mi­nia­ture lui a été of­fert par un an­cien membre d’élite de Daech, qui l’a construit avec des crayons et des al­lu­mettes pen­dant sa dé­ten­tion à Abou Gh­raib, la cé­lèbre pri­son ira­kienne. Au- des­sus des voiles, le pa­villon porte l’ins­crip­tion : « Voyage avec nous », ci­ta­tion ti­rée de la ver­sion co­ra­nique de l’épi­sode du dé­luge, lorsque Noé fait mon­ter son fils à bord de l’arche. Ma­q­di­si y voit un sym­bole de sa­lut et d’union. « C’est un mes­sage adres­sé à tous les mu­sul­mans », nous dit- il.

Quand nous les avons ren­con­trés, Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si et Abou Qa­ta­da ont ad­mis que Daech était en passe de ga­gner la guerre sur le ter­rain et dans les es­prits. « Pour l’ins­tant, Daech e st ivre de son pou­voir », sou­pire Qa­ta­da. Il res­tait ce­pen­dant per­sua­dé que l’or­ga­ni­sa­tion au­rait un jour be­soin d’Al- Qai­da. Il fai­sait ob­ser­ver que la branche sy­rienne d’Al- Qai­da a rem­por­té des ba­tailles contre les forces de Ba­char Al- As­sad. Ma­q­di­si sou­li­gnait que de nom­breuses suc­cur­sales, en par­ti­cu­lier au Yé­men, n’ont ja­mais failli à leur al­lé­geance : « Leur loyau­té est claire et nette. Quand Za­wa­hi­ri en­voie un mes­sage au Yé­men, il sait que ses ordres se­ront sui­vis à la lettre. »

Ces der­nières an­nées, Ma­q­di­si a ré­exa­mi­né les bases du dji­had ver­sion Al- Qai­da : pour lui, les at­ten­tats du 11- Sep­tembre ont consti­tué une er­reur stra­té­gique. « Les at­taques lan­cées à New York et Wa­shing­ton pou­vaient pa­raître gran­dioses, dit- il, mais elles nous ont cau­sé beau­coup de tort. »

Se­lon lui, Al- Qai­da doit s’in­té­res­ser aux po­pu­la­tions, comme le Ha­mas pa­les­ti­nien l’a fait à Ga­za : « Cette forme de dji­had nous per­met­tra d’éta­blir l’État is­la­mique. Ce se­ra un lieu de re­fuge pour les plus faibles. » Cer­taines branches d’Al- Qai­da, en Tu­ni­sie par exemple, ont com­men­cé à suivre cette re­com­man­da­tion. Des dji­ha­distes montent la garde de­vant les hô­pi­taux, par­ti­cipent à la construc­tion d’in­fra­struc­tures, s’oc­cupent de la col­lecte des or­dures.

Mu­nif Sa­ma­ra, le mé­de­cin dji­ha­diste qui nous a ac­com­pa­gnés du­rant cette in­ter­view, re­doute qu’AlQai­da soit af­fai­blie par sa dif­fi­cul­té à convaincre de nou­velles re­crues. « Les jeunes sol­dats veulent de l’ac­tion, du sang, des ex­plo­sions, ex­plique- t- il. Ils se mor­fondent dans leur pays, avec pour seule pers­pec­tive la pri­son ou pire. Ils at­tendent qu’Al- Qai­da fasse quelque chose. » Pour ces hommes- là, Daech est de loin plus sé­dui­sant.

Al- Qai­da as­sure que l’avè­ne­ment du ca­li­fat reste son ob­jec­tif, mais les condi­tions ne se­raient pas en­core réunies : les mu­sul­mans doivent com­men­cer par ap­prendre ce qu’est « l’is­lam vé­ri­table ». Bagh­da­di, lui, ne s’em­bar­rasse pas de telles pré­cau­tions : il a dé­jà pro­cla­mé l’avè­ne­ment de son propre ca­li­fat voi­ci plus d’un an. Si Daech main­tient sa zone d’in­fluence, ce se­ra au dé­tri­ment d’Al- Qai­da. Abou Mo­ha­med Al- Ma­q­di­si et Abou Qa­ta­da pour­raient alors re­trou­ver leurs noms sur la liste des hommes à abattre. �

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