Le BA­TA­CLAN so­lide comme un ROCK, par Phi­lippe Ma­noeuvre

Le plus cé­lèbre des rock cri­tics fran­çais, PHI­LIPPE MA­NOEUVRE, traîne ses tiags et son Perf ’bou­le­vard vol­taire de­puis tou­jours. Du vel­vet un­der­ground à Prince en pas­sant par Metallica, il se sou­vient de cette salle, des riffs, de la sueur, des bières tiè

Vanity Fair (France) - - La Une - Mer­ci à oli­vier Ca­chin, Géant Vert, oli­vier Gar­nier, alain or­lan­di­ni, Gilles Yé­pré­mian et Mat­thieu Va­tin.

Le Ba­ta­clan, tout le monde l’ad­met car Wi­ki­pé­dia l’écrit, est un dan­cing construit par l’ar­chi­tecte Charles Du­val et ou­vert en 1865, tel­le­ment long­temps avant la sor­tie du pre­mier 45- tours d’El­vis Pres­ley qu’on est obli­gé de le consta­ter en pré­am­bule : il y avait une vie au Ba­ta­clan avant le rock’n’roll. Mais ça n’est pas ce qui nous in­té­resse au­jourd’hui.

1977, en pleine époque punk. La plu­part des groupes jouant au Ba­ta­clan logent place de la Ré­pu­blique, dans ce qui de­vien­dra un jour le Ho­li­day Inn puis le Crowne Pla­za, mais est alors l’un des hô­tels bon mar­ché de la ca­pi­tale. Au­cun taxi n’ac­cep­tant une bande de gueux char­gés de gui­tares pour un tra­jet aus­si court, je me re­trouve le soir du 8 dé­cembre 1977 à por­ter l’étui à gui­tare de John­ny Thun­ders, re­mon­tant le bou­le­vard Vol­taire avec lui, Walter Lure et Billy Rath, les fa­meux Heart­brea­kers. Notre ar­ri­vée ne passe pas in­aper­çue : une horde de punks campe bruyam­ment de­vant la porte du Ba­ta­clan, éclu­sant force mousses dans l’at­tente du héros new-yor­kais. Au mi­lieu des vi­vats (et des in­sultes), on tra­verse la foule, raides dans nos Per­fec­to, di­rec­tion les loges. John­ny Thun­ders a convo­qué tous ses aco­lytes ha­bi­tuels, dont quelques dea­lers bien ap­pro­vi­sion­nés. Une heure plus tard, les Heart­brea­kers donnent ce qui se­ra sans doute l’un des meilleurs concerts de leur tu­mul­tueuse car­rière, brû­lant lit­té­ra­le­ment les planches du Ba­ta­clan, hur­lant qu’on est tous Born to Lose, nés pour perdre (la vie ?), et l’on voit même Phi­lipe Gar­nier dan­ser la gigue. Vous avez vu ? Vous sen­tez le truc ? Bon sang, le Ba­ta­clan... Il y a deux mi­nutes, votre rédacteur se plai­gnait de son sort et lar­moyait. Mais l’évo­ca­tion du rock se­ra plus forte que la mort en­voyée par le vieux de la mon­tagne ; em­bar­quons si vous vou­lez bien sur le ru­ban de Moe­bius et re­mon­tons le temps, jus­qu’en 1969.

Des mil­liers de ba­by­boo­mers cherchent alors leur dose de rock en live. La chose n’est pas évi­dente. L’Olym­pia est une salle ré­ser­vée à l’élite des ar­tistes qui doivent ( pour y pas­ser) se pré­va­loir au mi­ni­mum d’un hit ra­dio. Or, jus­te­ment à cette époque, le rock mute et part dans l’un­der­ground. Sou­dain, ré­vo­lu­tion, on cherche moins le re­frain ac­cro­cheur, on pré­fère of­frir de vrais al­bums par­fois concep­tuels, avec de longues pièces am­bi­tieuses. De psy­ché­dé­lique, le rock an­glais tourne pro­gres­sif, de nou­veaux groupes sur­gissent mais Pa­ris manque cruel­le­ment de salles de concerts.

Avec ses fa­meux « trem­plins » du ven­dre­di soir, le Golf Drouot semble le club d’une autre époque, ré­vo­lue. Le Gi­bus (club de la rue du Fau­bourg­du-Temple) a vi­ré rock dès 1967, date de l’ar­ri­vée de la famille Taïeb, mais dans sa confi­gu­ra­tion piz­ze­ria- club, il ac­cueille au maxi­mum 400 per­sonnes. On es­saye les am­phi­théâtres d’uni­ver­si­tés ( Nan­terre, Jouy- en-Jo­sas), toutes les salles de­ve­nant bonnes à prendre. Le théâtre du Châ­te­let, puis le ci­né­ma Dé­ja­zet, le Centre amé­ri­cain es­suient les plâtres, la pa­ti­noire de Saint- Ouen aus­si (avec un concert épique de Deep Purple !), Alice Coo­per donne son pre­mier concert pa­ri­sien à l’es­pace Car­din. Et sou­dain, en 1969, un jeune or­ga­ni­sa­teur de spec­tacle nom­mé As­saad Debs a l’idée de gé­nie de re­ve­nir au Ba­ta­clan.

Du rock au Ba­ta­clan ? Grande pre­mière...

As­saad Debs (fu­tur pa­tron de la so­cié­té de production Co­ri­da) y tente son tout pre­mier concert avec Soft Ma­chine. L’idée est ex­cel­lente : ce groupe an­glais psy­ché­dé­lique a long­temps fait la pre­mière par­tie de Ji­mi Hen­drix. Leur for­mat est as­sez unique : c’est un trio orgue- basse- bat­te­rie. Leurs pièces sou­vent ins­tru­men­tales leur valent un bon ac­cueil à la té­lé­vi­sion fran­çaise et les louanges du ma­ga­zine Ac­tuel. Pour ce coup d’es­sai, le Ba­ta­clan est car­ré­ment plein. Au pre­mier rang, Vincent Pal­mer. Le fu­tur gui­ta­riste de Bi­jou as­siste au concert au mi­lieu d’une foule de jeunes che­ve­lus en par­kas vert ka­ki. « Et le Ba­ta­clan était en­core un ci­né­ma, avec les sièges pour voir un film. »

Le Ba­ta­clan avait été trans­for­mé en salle de ci­né­ma en 1926. Grâce au rock, il re­trouve sa fonc­tion pre­mière.

Cut sur 1971 : le rock passe plu­tôt bien à la té­lé­vi­sion. L’émis­sion Pop 2 fait re­cette chaque sa­me­di en fin d’après-mi­di. Pré­sen­tée par Pa­trice Blanc-Fran­card, Pop 2 est un étrange bric- àbrac, une émis­sion ex­pé­ri­men­tale. On peut y voir Yves Adrien et Paul Ales­san­dri­ni, plumes de Rock & Folk, glo­ser sur le pos­sible re­tour du Vel­vet Un­der­ground. Ce qui donne des idées au pro­duc­teur Mau­rice Du­may et au réa­li­sa­teur Claude Ven­tu­ra. Le 29 jan­vier 1972, en ex­clu­si­vi­té mon­diale, Lou Reed, Ni­co et John Cale vont jouer en­semble au Ba­ta­clan, pres­ta­tion unique, pour les ca­mé­ras de Pop 2. Lou Reed ap­pa­raît vê­tu de tweed, che­veux bou­clés. Ni­co est la femme fa­tale in­car­née, John Cale le vio­lo­niste ha­bi­té. Cu­rieu­se­ment, entre les prises, les ar­tistes res­tent as­sis sur scène, fu­mant, échan­geant par­fois avec les spec­ta­teurs ef­fa­rés de leur bonne for­tune. Ils sont en train d’as­sis­ter à une re­for­ma­tion du Vel­vet Un­der­ground, en mode un­plug­ged.

L’af­faire se ter­mine sur All To­mor­rows Par­ties.

Car c’est bien de ce­la qu’il va s’agir. Deux ans du­rant, Pop 2 en­fourche et che­vauche le libre dra­gon du rock qui em­porte l’émis­sion dans les dé­lires de l’époque : blues sur­réa­liste, su­per- groupes, glam, prog, krau­trock, jus­qu’aux pré­mices du punk. Pour les étu­diants de l’époque, cette émis­sion Pop 2 est une au­baine. Il faut com­prendre qu’au­cun d’entre nous ne pos­sède le moindre té­lé­vi­seur. Par contre, chaque mar­di soir, on file d’un coup de mé­tro au Ba­ta­clan pour dé­cou­vrir les der­nières lu­bies des ro­ckers an­glo- saxons. La place Pop 2 coûte le ta­rif mo­dique de c inq f rancs. Cer­tains s ’en plaignent. An­cêtres des Ano­ny­mous, les Au­to­nomes scandent « la mu­sique gra­tuite au peuple ». Slo­gan qu’ils en­tonnent en bande, lors­qu’ils mènent des ac­tions ré­vo­lu­tion­naires. Mal re­çus par la sécurité mus­clée de John­ny Hal­ly­day, les Au­to­nomes se ra­battent ré­gu­liè­re­ment sur le Ba­ta­clan.

On se sou­vient des Roxy Mu­sic (avec Bryan Fer­ry et Brian Pe­ter George St. John Le Bap­tiste de la Salle dit Brian Eno) ve­nus in­ter­pré­ter brillam­ment l’in­té­gra­li­té de leur ma­gis­tral pre­mier al­bum. En­suite deux ar­tistes psy­ché­dé­liques lé­gen­daires posent leur pe­tit cirque sur les planches du Ba­ta­clan.

Le nom de Cap­tain Beef­heart n’éveille­ra plus grand- chose chez les spec­ta­teurs au­jourd’hui. À la fin des an­nées 1960, c’est la ré­fé­rence un­der­ground ab­so­lue. Cap­tain Beef­heart dé­struc­ture le blues d’une voix de sten­tor mul­ti- oc­tave. Sur­réa­liste, il ap­pa­raît au Ba­ta­clan tel un mar­chand d’huile de ser­pent, bar­biche go­thique et cape noire, cha­peau haut de forme. Son groupe dé­roule à fond les am­plis tout l’al­bum Spot­light Kid. C’est un évé­ne­ment ar­tis­tique co­los­sal. La foule est trans­fi­gu­rée par l’in­ten­si­té de l’ex­pé­rience.

L’évo­ca­tion du rock se­ra plus forte que la mort en­voyée par le vieux de la mon­tagne.

Il est là, l’ef­fet du rock de Mon­te­rey, de Wood­stock, des Fill­more, en train de pas­ser au Ba­ta­clan. Par­don­nez mon en­thou­siasme.

La mu­sique du dé­but des an­nées 1970 change nos vies à une vi­tesse ac­cé­lé­rée.

Puis sur­git Can sur la scène du bou­le­vard Vol­taire. Nous sommes tou­jours en 1972 mais ces Al­le­mands ha­bi­tés, che­ve­lus, vê­tus de dé­bar­deurs dé­la­vés et ri­tuels jeans pattes d’élé­phant pro­posent une mu­sique comme per­sonne n’a ja­mais en­ten­du. Leur rock ex­pé­ri­men­tal, cryp­to un­der­ground et fun­ky an­nonce dé­jà en vrac Tal­king Heads, le funk blanc, Daft Punk.

Après les pas­sages ful­gu­rants de Cap­ta in Beefhe art et C an au Ba­ta­clan, l’ as­sis­tance dé­cu­plee til­de­vient dif­fi­cile d’ as­sis­ter aux en­re­gis­tre­ments de Pop 2. Le concert de Beck, Bo­ger­tandAp pi ce (su­per- groupe réunis­sant un Yard­bird et deux Va­nilla Fudge) est l’oc­ca­sion d’une prise d’as­saut de la salle par une foule gal­va­ni­sée par la pro­messe d’une pres­ta­tion unique. Ce soir-là, les doigts de Jeff Beck ne tiennent pas en place sur le manche de sa Les Paul. Je pas­se­rai la plus grande par­tie du concert ac­cro­ché à un lustre art dé­co, bras en l’air, boots sur le re­bord du mur, glous­sant de plai­sir aux mons­trueuses ruades du su­per-groupe.

On voit bien que le Ba­ta­clan n’est pas qu’une salle rock. Cer­tains concerts sont pro­gram­més avec la fosse en confi­gu­ra­tion ca­ba­ret (avec des tables rondes et des chaises) mais nul n’en a cure. Quand des cé­ré­mo­nies ar­tis­tiques de ce ca­libre ont lieu dans une salle, elle de­vient un temple sa­cré pour les ama­teurs.

Comme on l’a écrit plus haut, le rock de 1972 part dans deux di­rec­tions car­ré­ment op­po­sées : le glam et le prog. Deux ans du­rant, les meilleures for­ma­tions du genre re­doublent d’au­dace sur la scène du Ba­ta­clan.

De­puis des se­maines, la ru­meur cir­cule dans les bistrots où nous al­lons chaque jour fu­mer un ca­fé et boire une clope. « Ils ar­rivent... Il se­ra là avec sa tête de re­nard... » L’in­cré­du­li­té est gé­né­rale. Sur la foi d’une cou­ver­ture énig­ma­tique du Me­lo­dy Ma­ker et d’une double page dans Best (ma­ga­zine ri­val de Rock & Folk) nous at­ten­dons Ge­ne­sis. Qui ap­pa­raît avec un Pe­ter Ga­briel très en voix et égrène les mer­veilles by­zan­tines de son

qua­trième al­bum jus­qu’à ce coup de théâtre : dis­pa­ru de scène pen­dant un long pas­sage ins­tru­men­tal, Pe­ter Ga­briel re­vient tout à trac pour le rap­pel, vê­tu d’une robe ver­millon et coif­fé d’une grosse tête de re­nard... In­car­na­tion vi­vante de la po­chette de leur disque Fox­trot.

En­core une fois, on ose­ra rap­pe­ler au lec­teur qu’à cette époque re­cu­lée, In­ter­net n’existe pas, que les nou­velles mettent trois se­maines à tra­ver­ser la Manche, deux mois pour l’océan At­lan­tique, au compte- gouttes de quelques publications rock que les ama­teurs dé­nichent à l’Open Mar­ket de Marc Zer­ma­ti.

Zer­ma­ti re­pré­sente la ten­dance dure du rock. Pour lui, toutes ces his­toires de rêve, de têtes de re­nard et de « glam mes couilles » ne ref lètent en rien la réa­li­té de 1973. Dans son loft où passent ré­gu­liè­re­ment Ni­co, Ig­gy Pop, Chrissie Hynde, il prêche un re­tour à un rock plus bru­tal, plus di­rect, un re­tour aux ra­cines ro­cka­billy avec le gros son du mo­ment, quelque chose d’ex­ci­tant, ima­gi­nant de fait la dé­fi­ni­tion même du punk.

Avec l e jour­na­liste Yves Adrien, Zer­ma­ti ré­dige le Ma­ni­feste des Pan­thères élec­triques q u’il p ublie d ans l e jour­nal un­der­ground de Hen­ri- Jean Enu, Le Pa­ra­pluie. Vi­sion­naires, Adrien et Zer­ma­ti in­diquent deux groupes à suivre : The Stooges, MC5. Et jus­te­ment, quelques mois plus tard, MC5 est in­vi­té par Pop 2 au Ba­ta­clan. C’est un putain d’évé­ne­ment. MC5 est un groupe de Dé­troit, le pre­mier à se po­ser à Pa­ris. Un groupe ré­vo­lu­tion­naire qui s’est in­vi­té au dé­bat en ba­lan­çant dès 1968 un pa­vé sur l’es­ta­blish­ment, un al­bum ruis­se­lant de lar­sen in­ti­tu­lé Kick Out the Jams, Mo­ther­fu­ckers, al­bum cryp­to- anar­chiste, le son de mai 1968.

Le pro­blème des MC5, c’est que tout le monde veut les voir. Ly­céens, étu­diants, ro­ckers, trots­kistes, maoïstes, Au­to­nomes, sans ou­blier les groupes de bi­kers qui les ré­vèrent. Le concert de 1972 est l’oc­ca­sion de la ren­contre fron­tale entre le mi­lieu étu­diant et les Hells An­gels de la rue de Cri­mée. Riot gRRRl Beth Dit­to ( The Gos­sip) le 16 no­vembre 2009. Une af­faire mus­clée : juste avant le dé­but du spec­tacle, les Hell’s éner­vés chargent la foule en dis­tri­buant un dé­luge de man­dales. Un bi­ker me pro­jette au sol et se dresse au- des­sus de moi, s’ap­prê­tant à me pi­lon­ner à coup de botte lorsque le gui­ta­riste Wayne Kra­mer, face à ce cha­ri­va­ri, fait miau­ler à sa gui­tare un ac­cord blues an­té­di­lu­vien. Ins­tan­ta­né­ment, mon agres­seur pose le pied au sol, hausse les épaules et se rue vers la scène.

Les Hells de l’époque sor­taient ra­re­ment sans leur ar­se­nal. Il est juste dom­mage qu’ils aient ra­té les as­sas­sins de Daech de qua­rante- trois pe­tites an­nées.

Re­ve­nons en 1972 : aler­té, le com­mis­sa­riat du XXe ré­agit en en­voyant une com­pa­gnie de CRS dé­ga­ger les cars de l’ORTF de cette chien­lit (comme on di­sait).

Sur scène, MC5 est pré­ci­sé­ment en train de ter­mi­ner Mo­tor Ci­ty is Bur­ning quand une com­pa­gnie de gen­darmes mo­biles fait sa g rande e ntrée d ans l e Ba­ta­clan avec bou­cliers, casques et ma­traques. Les bi­kers prennent ins­tan­ta­né­ment la poudre d’es­cam­pette par la porte des loges. Le reste des spec­ta­teurs sort mo­des­te­ment entre deux haies de CRS.

Échap­per à cette bas­ton ne me calme pas. Je suis de re­tour dans la salle bien ai­mée quelques mois plus t ard p our y v oir T he New York Dolls. Un groupe de pe­tits frères des Stones, far­dés comme de vieilles cour­ti­sanes et dont le rock ra­geur an­nonce de fa­çon to­ta­le­ment vi­sion­naire le punk. Le concert des Dolls dure cinq mor­ceaux. Un spec­ta­teur ou­tré crache sur le chan­teur Da­vid Jo­han­sen. John­ny Thun­ders lui as­sène un coup de Les Paul Ju­nior. Un quar­te­ron d’en­ra­gés at­taque alors le groupe qui ne doit son sa­lut qu’à l’in­ter­ven­tion du roa­die Fren­chie qui ex­plose un Au­to­nome d’un coup de pied de mi­cro dans les dents. L’ORTF ar­rête le tour­nage. Moins d’un an plus tard, l’émis­sion est sup­pri­mée.

Je pas­se­rai la plus grande par­tie du concert ac­cro­ché à un lustre art dé­co, bras en l’air.

Dès 1976, le mou­ve­ment punk dé­ferle sur Pa­ris, ville ou­verte. Pierre Be­nain or­ga­nise deux concerts des Sex Pis­tols au Cha­let du lac. Marc Zer­ma­ti en­fonce le clou par trois nuits punk au Pa­lais des glaces avec The Clash, The Dam­ned, The Jam, Stin­ky Toys et The Po­lice. Té­lé­phone fait la pre­mière par­tie de Té­lé­vi­sion à l’Olym­pia. Bi­jou ouvre pour Pat­ti Smith à l’Ély­sée Mont­martre. Reste le cas des fa­meux Ra­mones qui choi­sissent le Ba­ta­clan pour leur pre­mier concert fran­çais. Joey, John­ny, Dee Dee et Tom­my Ra­mone ar­rivent en mai 1977 avec dans leurs ba­gages rien moins que le groupe Tal­king Heads. À ce mo­ment, le 45- tours Psy­cho Killer en­va­hit les ondes ra­dio et la plu­part des spec­ta­teurs viennent de fait pour la pre­mière par­tie. Beau­coup s’en­fuient dès la fin du rap­pel du groupe de Da­vid Byrne. Par­donne mais n’ou­blie ja­mais. Ce concert des Ra­mones au Ba­ta­clan se­ra in­croyable, dé­ment, dé­fi­ni­tif. Bou­gons et fer­més comme des huîtres, les Ra­mones pul­vé­risent leurs deux pre­miers al­bums à une vi­tesse in­fer­nale. De­vant le gui­ta­riste, un cercle ap­pro­ba­teur se forme, on re­con­naît Vincent Pal­mer, Maxime Sch­mitt, Jean-Bap­tiste Mon­di­no, tous gui­ta­ristes, tous éber­lués par l’in­croyable le­çon de tron­çon­neuse rock’n’roll en­voyée par John­ny Ra­mone le psy­cho­ri­gide.

Quatre an­nées ont pas­sé. On parle dé­sor­mais de me­tal. Iron Mai­den passe le 21 mars 1981, c’est la tour­née Killers et c’est com­plet. Bien­tôt ils triom­phe­ront à Bal­tard, Ber­cy, Parc des Princes. Mais tout com­mence au Ba­ta­clan, salle dont le groupe parle en­core au­jourd’hui avec une émo­tion non feinte.

Le 27 oc­tobre 1982, Motö­rhead re­vient au Ba­ta­clan, qui est en train de de­ve­nir leur place forte. J’y suis, j’y per­drai une grosse par­tie de mon tym­pan gauche. Par­ti­cu­la­ri­té de ce concert : le groupe joue tout l’al­bum Over­kill qui vient de sor­tir et la foule en Per­fec­to de­vient to­ta­le­ment frap­pa­dingue, se com­por­tant comme u ne b ande d e Huns chez l es Vi­kings. Des mois du­rant, le Ba­ta­clan re­fuse tout concert de ce nou­veau genre me­tal. Mais le mou­ve­ment est ir­ré­sis­tible. UFO rouvre la sé­rie en 1983. De­puis lors, nombre de for­ma­tions lé­gen­daires ont fait leurs dé­buts au Ba­ta­clan.

Der­niers exemples en date : Korn et Muse.

Les an­nées 1980 sont le théâtre de grands chan­ge­ments dans le monde du spec­tacle. Por­té par les Rol­ling Stones, AC / DC, Bo­wie, Mi­chael Jack­son, John­ny Hal­ly­day et Ma­don­na, le rock en­va­hit les stades et pul­vé­rise tous les re­cords d’af­fluence. Le Ba­ta­clan reste dans la course. Vous avez dit new wave ? The Cure, Sioux­sie and the Ban­shees et The Stran­glers y donnent des concerts remarqués. Le rap ar­rive de New York avec Pu­blic Ene­my. En 1982, grosse af­faire, Ber­nard Ze­kri et Eu­rope 1 or­ga­nisent au Ba­ta­clan le fes­ti­val New York Ci­ty Rap avec Mick Jones de The Clash, Fu­tu­ra 2000 et Afri­ka Bam­baa­taa.

Dès 1990 ar­rive le grunge et bien­tôt la fin du rock de l’âge d’or. Mais au Ba­ta­clan, on per­siste comme ja­mais : Nine Inch Nails, Ma­ri­lyn Man­son et Court­ney Love (en porte- jar­re­telles et ta­lons ai­guilles et pas grand- chose d’autre que son groupe Hole) donnent tous leurs pre­miers concerts pa­ri­siens bou­le­vard Vol­taire.

D’autres concerts my­thiques ont lieu du­rant cette pé­riode : un show de Jeff Bu­ck­ley un soir de 1995 et les fa­meux af­ters de Prince. Prince vien­dra trois fois au Ba­ta­clan. Tout com­mence en 1994, après un pas­sage à Nulle Part Ailleurs. Puis en 1999 et 2002. La soi­rée de 2002 est lé­gen­daire. Sor­tant d’un long concert au Zé­nith, Prince ar­rive sur la scène du Ba­ta­clan à 2 h 25 et joue jus­qu’à cinq heures du ma­tin. Pour le spé­cia­liste Alain Or­lan­di­ni, cet af­ter show du Ba­ta­clan 2002 est tou­jours consi­dé­ré comme « le meilleur ja­mais don­né par Prince ». Un ni­veau d’éner­gie et une com­mu­nion avec la salle peu or­di­naires.

On se sou­vient en­core d’autres ex­cep­tion­nels spec­tacles : un pas­sage de Fun­ka­de­lic dans la four­naise de juillet 2004 et une très mys­tique ap­pa­ri­tion de la di­va égyp­tienne Na­ta­cha At­las en mai 2006. Sans ou­blier le triomphe de La Sou­ris dé­glin­guée fê­tant le sa­me­di 23 jan­vier 2010 trois dé­cen­nies de sur­vie fa­rouche de­vant une as­sis­tance al­ter­no sur­vol­tée (et Laurent Cha­lu­meau aus­si).

C’est ça, le Ba­ta­clan. Entre les mains ex­pertes d’un per­for­mer hors pair, comme Beth Dit­to avec Gos­sip en 2009, le Ba­ta­clan de­vient un théâtre rock. Beth Dit­to des­cen­due dans la fosse, chante We Are the Cham­pions as­sise sur la ba­lus­trade cô­té cour, dé­diant deux chan­sons « à tous les ho­mo­sexuels ». Jean Paul Gaul­tier est là, bien sûr.

Lorsque Metallica, en 2003, dé­cide de don­ner trois concerts dans trois clubs pa­ri­siens le même jour, le Ba­ta­clan fi­gure entre la Boule noire et le Tra­ben­do.

En 2004, Jules Fru­tos et Do­mi­nique Re­vert ra­chètent la salle. Gent­le­men, ils la prêtent au ma­ga­zine Rock & Folk pour que nous y fê­tions notre 40e an­ni­ver­saire, un soir d’oc­tobre 2006. La ma­gni­fique fa­çade du Ba­ta­clan vient d’être re­peinte de cou­leurs vives. De­vant une foule ra­vie par les free drinks, on voit donc BB Brunes, Naast, Plas­tis­cines, Marc To­ba­ly des Va­ria­tions, Jac­no et Pierre Mi­kaï­loff et en­fin Da­niel Darc sur les planches de la salle bien ai­mée. Pré­sen­tant in­tré­pi­de­ment le concert, j’ai en­voyé pré­ve­nir Darc cinq mi­nutes avant son pas­sage. Et voi­là, c’est ce mo­ment : après l’an­nonce et les vi­vats, sur la scène du Ba­ta­clan, Ya­rol Pou­paud com­mence à jouer Fol­som Pri­son Blues, un groupe d’élite en­chaîne et... Darc n’ap­pa­raît pas. Clau­di­quant ce soir-là avec l’aide d’une bé­quille, il ne peut des­cendre seul l’es­ca­lier exi­gu des loges. Quatre à quatre, je monte le cher­cher et le ra­mène sur mon dos jus­qu’au mi­cro... Ya­rol, hi­lare, joue l’in­tro de­puis cinq mi­nutes chro­no quand Da­niel nous as­sène une in­ter­pré­ta­tion ter­mi­nale de l’hymne de John­ny Cash, fai­sant fris­son­ner toute la salle lors­qu’il hurle la phrase bien connue « I hear a train a co­min’, it’s rol­ling round the bend ».

Il y a en­core nombre de concerts épa­tants au Ba­ta­clan. Ré­no­vée, re­peinte de frais, la salle ac­cueille tou­jours les trou­peaux du rock. On y a ré­cem­ment vu L7, The Spe­cials, Ce­re­bral Ball­zy, The Stray Cats, Saxon, The Hor­rors, Bad Re­li­gion et les Pros­ti­tutes. Les Def­tones de­vaient en­chaî­ner juste après Eagles of Death Me­tal. Young Thug, rap­peur d’At­lan­ta, y était les 11 et 12 no­vembre.

Mais la force du Ba­ta­clan est que ce n’était pas seule­ment une salle rock. Le Ba­ta­clan a ac­cueilli des trucs im­pro­bables (des spec­tacles genre Gé­né­ra­tion 90) puis des hu­mo­ristes en pa­gaille (Kev Adams, Max Bou­blil, Ma­nu Payet, etc.) et Mi­chael Gre­go­rio s’éton­ne­rait jus­te­ment si on ne men­tion­nait son nom à pro­pos du Ba­ta­clan. Il y a eu du rap au Ba­ta­clan : Ke­ny Ar­ka­na, puis Seth Ge­cko y a don­né un fa­meux concert avec comme in­vi­té sur­prise Jean-Ma­rie Bi­gard en per­sonne.

Au plan dis­co­gra­phique, Jane Bir­kin a en­re­gis­tré un al­bum live lé­gen­daire au Ba­ta­clan en 2006. Prince a com­po­sé et en­re­gis­tré une chan­son in­ti­tu­lée Ba­ta­clan à la propre gloire de ses pres­ta­tions sur place. Le concert de Jeff Bu­ck­ley en 1996 au Ba­ta­clan a don­né un EP ré­vé­ré par les connais­seurs et les com­plé­tistes.

Le groupe Fauve, bien sûr, vient à l’es­prit : n’ont- ils pas don­né vingt- trois concerts à gui­chets fer­més au Ba­ta­clan ? « Cette salle, on en connaît l’odeur, l’ar­chi­tec­ture, les loges, les cou­loirs, la sen­sa­tion du lino noir du pla­teau sous nos se­melles, les équipes d’ac­cueil, de di­rec­tion, de sécurité et du bar... Par coeur. Le Ba­ta­clan, c’est chez nous », ont-ils dé­cla­ré sur leur site. Et le groupe de conclure : « ils ne peuvent pas nous vo­ler nos sou­ve­nirs ».

Ni notre fu­tur : l’équipe du Ba­ta­clan s’est en­ga­gée à rou­vrir la salle, dès que dé­cem­ment pos­sible. Josh Homme a créé sur In­ter­net un fonds de sou­tien in­ter­na­tio­nal aux vic­times de Pa­ris et à leurs fa­milles. Et pour­quoi ne pas ins­tal­ler dans l’en­trée du Ba­ta­clan une plaque de marbre avec les noms de nos 89 mar­tyrs du rock’n’roll ?

La foule en Per­fec­to de­vient to­ta­le­ment frap­pa­dingue, se com­por­tant comme une bande de Huns cHez les Vi­kings.

En guise de conclu­sion, on aver­ti­ra le lec­teur : lorsque les Eagles of Death Me­tal sont mon­tés sur scène le ven­dre­di 13 no­vembre 2015, le consen­sus gé­né­ral était que le rock, loin de son au­ra psy­ché­dé­lique un­der­ground punk me­tal, était de­ve­nu un simple dé­par­te­ment de la grande famille du spec­tacle. Der­nière pré­ci­sion avant le ri­tuel rou­le­ment de bat­te­rie : entre 1972 et 2015, il y a eu 1 100 concerts au Ba­ta­clan. N’im­porte quel jour­na­liste rock ou pop fran­çais pour­rait écrire un ar­ticle aus­si long que ce­lui- ci avec d’autres noms de groupes, chan­teurs tout aus­si ad­mi­rables, Jacques Hi­ge­lin, Ro­ry Gal­la­gher, Di­dier Su­per, Stro­mae (un show unique avec Ar­no et Ja­mel Deb­bouze !) mais la conclu­sion, on ima­gine, se­rait la même : j’es­père que nos en­fants pour­ront re­tour­ner au Ba­ta­clan. �

Phil Man­za­ne­ra, An­dy Mackay et Bryan Fer­ry (Roxy Mu­sic) en no­vembre 1972. À droite, l’en­trée de la salle en fé­vrier 2005. Mi­chel Del­pech a ti­ré un al­bum live de ce concert : Ce lun­di-là au Ba­ta­clan.

New York is cal­liNg Ci- des­sus, Tal­king Heads le 18 jan­vier 1978. À droite, Lou Reed lors du concert don­né avec John Cale et Ni­co le 29 jan­vier 1972.

mir­ror man Cap­tain Beef­heart & His Ma­gic Band le 15 avril 1972. De nom­breux ar­tistes ont été in­fluen­cés par Beef­heart (au mi­cro) : The Clash, John Ly­don (PIL), Sioux­sie and the Ban­shees ou en­core Franz Fer­di­nand.

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