« DES PE­TITS AC­CENTS DE FEU DANS LES IMAGES »

Dans Ca­rol, le réa­li­sa­teur amé­ri­cain Todd Haynes réunit Cate Blan­chett et Roo­ney Ma­ra pour une love sto­ry fif­ties. Il évoque l’in­fluence du pho­to­graphe Saul Lei­ter.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - – PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CLÉ­LIA CO­HEN

Sest un imaul Lei­ter mense pho­to­graphe amé­ri­cain, pion­nier de la cou­leur à une époque – les an­nées 1950 – où l’on ne ju­rait en­core que par le noir et blanc. Il était as­sez cé­lèbre pour ses pho­tos de mode, mais il a fal­lu at­tendre le dé­but des an­nées 2000 pour que son in­croyable tra­vail dans les rues de New York soit re­con­nu à un ni­veau ar­tis­tique. Je l’ai dé­cou­vert alors que je pré­pa­rais Mil­dred Pierce, ma mi­ni- sé­rie pour HBO avec .

Kate Wins­let Mark , mon dé­co­ra­teur, m’a mon­tré Fried­berg son al­bum Ear­ly Co­lors. Pas­sé le choc es­thé­tique, j’ai ap­pris en re­gar­dant ses pho­tos qu’on pou­vait ne mon­trer qu’un pe­tit bout de rue, un bout de vie : une por­tion de dé­cor bien ca­dré en di­sait plus sur l’at­mo­sphère des fif­ties qu’un plan à la grue avec cinq cents fi­gu­rants et une ave­nue en­tière re­cons­ti­tuée. Nous étions pré­ci­sé­ment en train de nous ar­ra­cher les che­veux pour faire bais­ser dras­ti­que­ment le bud­get de la sé­rie. Les pho­tos de Saul Lei­ter nous ont mon­tré com­bien un dé­tail soi­gneu­se­ment choi­si pou­vait re­trans­crire à lui seul la « sen­sa­tion » d’une époque. Par la suite, mon in­té­rêt pour ce pho­to­graphe n’a ja­mais fai­bli. Lorsque je pré­pare mes films, je consti­tue tou­jours un livre d’images, d’ins­pi­ra­tions. Pour Ca­rol, plus que ja­mais, je me suis ren­du compte que les films hol­ly­woo­diens de la pé­riode (les an­nées 1950, tou­jours), ne m’étaient d’au­cune uti­li­té pour trou­ver le lan­gage vi­suel du film, à l’ex­cep­tion de cer­taines grandes his­toires d’amour comme Liai­sons se­crètes de ou Brève ren­contre de Ri­chard Quine

. La pho­to d’art de ces anDa­vid Lean nées-là ou le pho­to­jour­na­lisme m’ont beau­coup plus ins­pi­ré. Et Saul Lei­ter, là en­core, a conden­sé ce que je cher­chais, même si j’ai aus­si dé­cou­vert d’autres pho­to­jour­na­listes pas­sion­nants de cette époque qui tra­vaillaient la cou­leur – des femmes en par­ti­cu­lier. Pour Ca­rol, his­toire d’un amour clan­des­tin entre deux femmes, la fa­çon dont Saul Lei­ter cadre tou­jours à tra­vers un écran, une fe­nêtre constel­lée de gouttes de pluie, ou une ten­ture, m’a idéa­le­ment gui­dé. Dès que vous rom­pez la li­si­bi­li­té im­mé­diate de l’image et que vous créez des obs­tacles pour ce­lui qui re­garde, ce­la ré­vèle l’acte même de re­gar­der, et pro­voque le dé­sir. Saul Lei­ter était aus­si peintre, et ce­la se voit dans ses pho­tos : on sent qu’il aime lors­qu’une couche de pous­sière ou un peu de buée viennent don­ner au réel quelque chose d’abs­trait. Il y a par­fois chez lui des aplats de cou­leur qui rap­pellent . Mais avec un

Ro­th­ko sens de la dra­ma­tur­gie éton­nant : dans un pay­sage en­nei­gé, très co­ton­neux, sur­git sou­dain un pa­ra­pluie rouge vif, ou un signe « Don’t Walk » en néon. Dans mon film, j’ai te­nu à mettre en place une pa­lette très mo­no­chrome, comme si tout était un peu dé­la­vé, pas­sé à tra­vers un filtre de ni­co­tine. In­ter­pré­tée par , Ca­rol

Cate Blan­chett est tou­jours vê­tue de beige, son man­teau de four­rure est cou­leur grès, les murs sou­vent neutres. Lors­qu’elle ap­pa­raît avec un fou­lard co­rail ou les ongles ver­millon, ce­la pro­voque une émo­tion vi­suelle. Comme les pe­tits ac­cents de feu dans les images de Saul Lei­ter. »

Ca­fé des Deux- Ma­gots

à Pa­ris, 1959. On aper­çoit,

se re­flé­tant dans la vitre,

la sil­houette de Saul Lei­ter.

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