Les Pa­ri­siens sont-ils en­core hé­té­ros?

Pa­ris est plein de Pa­ri­siens ! Chaque mois, Pierre Léon­forte ex­plore la Ville Lu­mière et dé­voile un nou­veau spé­ci­men de cet éco­sys­tème qui fait rê­ver le monde en­tier.

Vanity Fair (France) - - Vanity Case Chronique -

Au len­de­main du pre­mier tour des ré­gio­nales de dé­cembre 2015 et à la fa­veur d’un de ses nom­breux des­sins pu­bliés de­re­chef sur son compte Ins­ta­gram, Joann Sfar bul­lait en déses­poir de cause : « Je vou­drais ex­po­ser mes oeuvres à des­ti­na­tion d’un pu­blic de bo­bos à moi­tié pé­dés comme moi. » Rien de plus pa­ri­sien dans la dé­ri­sion face à la vague noire Ma­rine-Ma­rion-Phi­lip­pen. Et, aus­si, rien de plus vrai. À bien y re­gar­der, il sem­ble­rait que la moi­tié des bo­bos mâles pa­ri­siens soient de­ve­nus à moi­tié pé­dés. Ce qui vient en­fin com­plé­ter la re­cette du quatre- quarts pa­ri­sien au­to­dé­fi­ni sexuel­le­ment – on ne dit plus d’un in­ver­ti qu’il est de la brioche mau­dite ou du moule à man­qué : un quart d’ho­mos post-az­na­vou­riens, un quart de les­biennes cryp­to­ra­di­cales, un quart de trans­genres pa­ra­pris­cil­lantes et un quart de mi­gays ca­ra­mel au beurre sa­lé, Til­da Swin­ton n’en­trant dans au­cune de ces ca­té­go­ries. Sur le ter­rain, de­puis quelques an­nées, les hommes pa­ri­siens s’em­brassent comme du bon pain. Nul mal à ce­la mais « tant va la cruche à l’eau qu’elle se case », di­sait Got­lib. Glis­se­ments pro­gres­sifs du dé­sir en bord de Seine ? 7,5 % des hommes ha­bi­tant dans l’ag­glo­mé­ra­tion pa­ri­sienne dé­clarent avoir été at­ti­rés et/ou dé­jà eu des pra­tiques sexuelles avec une per­sonne du même sexe quand 3 % se dé­fi­nissent bi­sexuels. Consi­dé­rant que, à la louche, 46 % des gays fran­çais vivent en ré­gion pa­ri­sienne, qu’un pa­quet d’entre eux sont sa­la­riés du sec­teur pu­blic et fans de Fran­çoise Har­dy époque Tous les gar­çons et les filles, et que l’In­see marche sur des oeufs dès lors qu’il s’agit d’éta­blir un pay­sage chif­fré exact et ac­tua­li­sé, tout est en­vi­sa­geable fa­çon pi­fo­mètre dans le flou. En fait, les seuls chiffres dont on soit sûr sont ceux four­nis par Le Fuckf­fing­ton Post à pro­pos du ma­riage pour tous : 15 % à Pa­ris (sur 7 000 en France) et un très gros dé­sir d’en­fant(s) au- des­sus du Bon­ni­chon (c’est un landau), ce qui tra­duit une grosse culture vi­suelle nour­rie à l’aune du Ci­né­ma de mi­nuit et du Cui­ras­sé Po­tem­kine. Un autre chiffre cir­cule sous le Per­fec­to dou­blé ca­che­mire : le mi­cro-mi­lieu pa­ri­sien se­rait âgé entre 40 et 50 ans avec bac + 5 à la clé et plus de 5 000 eu­ros de re­ve­nus men­suels per ca­pi­ta. Ce qui ex­pli­que­rait le boom du dad­dy et du su­gar dad­dy très bien lo­ca­li­sés dans le gay­dar pa­ri­sien. Et la fixa­tion au Car­bone 14 d’une gé­né­ra­tion post-al­mo­do­va­rienne bi­be­ron­née aux Frus­trés de Bre­té­cher et à la Ly­sis­tra­ta de Ralf Kö­nig. Sa­chant ce­la, les bo­bos à moi­tié pé­dés vont-ils conti­nuer à se je­ter au cou de leurs potes 100 % gays bar­bus mûrs et ai­sés sans ris­quer de pas­ser pour des gi­go­los ou des Lo­re­lei Lee trans­gen­drées ? Pas sûr, d’au­tant que les vrais gays ne s’em­brassent plus, ça fait trop pé­dé fin xxe. Le siècle, pas l’ar­ron­dis­se­ment. Jus­te­ment, sous cou­vert eth­no­gra­phique, on glose beau­coup ces jours- ci sur la gay­tri­fi­ca­tion – pro­non­cez « gueillet­wi­fi­ké­chaune » – des grandes villes oc­ci­den­tales to­lé­rantes. Pa­ris en tête. Avec des ré­flexions ba­lèzes du genre « ce que les gays font au quar­tier » ou « ce que le quar­tier fait aux gays ». Le pre­mier qui parle du Ma­rais a per­du et se­ra con­dam­né à re­gar­der la fil­mo in­té­grale de John Wayne (né Ma­rion Mor­ri­son), plus au­cun gay ne veut y vivre tel­le­ment c’est cher et tel­le­ment c’est hé­té­ro­cen­tré-fringues-bou­gies-par­fu­mées. Dans le style hé­té­ro­sexua­li­sé à marche for­cée, plus stig­ma­ti­sé tu meurs, co­co. C’est bien simple, rue des Ar­chives, de­puis l’ar­ri­vée de Guc­ci, on se croi­rait sur le Bund à Shan­ghai. Plus af­fir­mé, plus dis­cret, plus di­plô­mé, moins en­ga­gé, moins ra­di­cal, le gay du jour fuit les gayt­tos fos­si­li­sants, n’as­pi­rant qu’à une chose : mettre de la dis­tance avec chou­chou­land. On ap­pelle cet éta­le­ment ur­bain le sprawl. Et les spraw­lers ne re­culent de­vant rien. C’est à ça qu’on les re­con­naît. Tous les ar­ron­dis­se­ments, tous les quar­tiers sont bons pour­vu qu’ils s’y fondent, qu’il y ait un bon fro­ma­ger, une épi­ce­rie bio, une salle de gym, ce qui cham­boule sin­gu­liè­re­ment la carte du Pa­ris gay et va faire les af­faires du guide Spar­ta­cus qui voit des gays par­tout. En gros, le ré­si­den­tiel a ba­layé le com­mer­cial et le sym­bo­lique. À Pa­ris, le xxie siècle gay se­ra fon­cier ou ne se­ra pas. Avec bonnes écoles dans les pa­rages si pos­sible. Ex­ten­sion du do­maine de la dure lutte ? Il existe en re­vanche un re­vers de la mé­daille à cette spraw­li­ca­tion ga­lo­pante avec sexe au ki­lo­mètre zé­ro et en fi­lière courte sur mode géo­lo­cal : où qu’il ha­bite, le gay single, en couple ou ma­rié, reste très ac­tif sur ses chères ap­plis de ren­contres ac­cep­tées et consom­mées à condi­tion que ce­la soit dans un rayon in­fé­rieur ou égal à deux sta­tions de mé­tro. Ce­ci dit pour ceux qui ont en­core une vie sexuelle. Main­te­nant, qu’il soit ho­mo, hé­té­ro, bi, trans­genre, macho- queer, bear-les­bien ou bobo moi­tié pé­dé, le Pa­ri­sien reste une femme comme les autres. �

Quand la bise fut Ve­nue

Les vrais gays ne s’em­brassent

plus et n’ha­bitent même plus

le Ma­rais.

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