LEUR COMPTE EST BON

Vanity Fair (France) - - Fanfare -

Ce « nous », c’est ce­lui qui l’op­pose lui, moi, mon co­pain cu­ra­teur qui ne peut pas payer son loyer et des di­zaines de mil­liers d’autres aux Kim et Kanye de l’art contem­po­rain : Hans-Ul­rich Obrist, le cu­ra­teur om­ni­ca­nal qui a entre autres dons ce­lui d’ubi­qui­té ; Marina Abra­mo­vic, la per­for­meuse et muse du Pi­cas­so Ba­by de Jay Z et Klaus Bie­sen­bach, di­rec­teur du MoMA PS1, com­pa­gnon de route de James Fran­co et de La­dy Ga­ga, grand or­ches­tra­teur d’une ex­po dé­criée en 2015 consa­crée à la chan­teuse Björk. Ceux-là, Jer­ry Saltz les tague sur Fa­ce­book dans des posts sou­vent ab­surdes, illus­trés de pré­fé­rence par des vi­gnettes mé­dié­vales gores. Ses pi­tre­ries lui ont va­lu d’être plu­sieurs fois si­gna­lé par ses « amis » et même ban­ni pour vio­la­tion des règles de pu­bli­ca­tion. Il as­sène : « Le monde de l’art est en train de sou­le­ver une ar­mée de gens déses­pé­rés, plus dan­ge­reux, ef­fi­caces et puis­sants que ja­mais. Et les ré­seaux so­ciaux, en plus d’être drôles, sont le lieu où s’ex­prime cette puis­sance. »

OMÉLANGE DES GENRES

ppres­sion et éman­ci­pa­tion sont donc les deux faces d’un même phé­no­mène. D’un cô­té, on uti­lise les ré­seaux so­ciaux pour par­ta­ger des connais­sances, co­pro­duire et co­mo­di­fier ; de l’autre on s’en sert pour sur­veiller, in­fluen­cer et su­bor­don­ner. Sur­tout quand il s’agit de bu­si­ness. La jour­na­liste Alexia Gug­gé­mos s’en est fait une spé­cia­li­té. Elle est l’au­teur d’un guide pra­tique à l’usage des ar­tistes qui les in­cite à s’au­to­pro­mou­voir en ligne. Fon­da­trice d’un ob­ser­va­toire des mé­dias so­ciaux dans l’art contem­po­rain, elle lan­ce­ra en mars l’opé­ra­tion #arts­tu­dentsweek qui per­met aux étu­diants en école d’art d’in­ter­pel­ler sous ce ha­sh­tag la presse et les ga­le­ries. C’est une nou­velle forme de coa­ching que l’on a aus­si pro­po­sé à Mi­mo­sa Echard. « Une cu­ra­trice m’a dit qu’elle m’ap­pren­drait à me ser­vir cor­rec­te­ment d’Ins­ta­gram en me ci­tant des exemples d’ar­tistes ré­pu­tés suc­cess­ful sur les ré­seaux so­ciaux, comme si ça pou­vait être un facteur de réus­site ob­jec­tif. Moi, je n’y crois pas. » Mais le mar­ché, si. Lau­rence Drey­fus, qui conseille des col­lec­tion­neurs dans leurs achats, s’en sert comme d’un per­choir : « Sur Ins­ta­gram, grâce aux ha­sh­tags, je vois qui a quoi, qui voit quoi et qui s’in­té­resse à quoi. J’iden­ti­fie les bandes. L’an­née der­nière à Mia­mi, j’ai pu pré­emp­ter grâce à ça une pièce im­por­tante pour l’un de mes clients. Quand c’est uti­li­sé in­tel­li­gem­ment et dis­crè­te­ment, ça peut être très bé­né­fique. » Les sta­tis­tiques lui donnent rai­son. La pla­te­forme Art­sy éta­blit que 51 % des col­lec­tion­neurs pré­sents sur Ins­ta­gram ont ache­té des oeuvres d’ar­tistes dé­cou­verts sur le ré­seau. Jo­seph Kou­li fus­tige ces nou­velles règles du jeu. Pu­bli­ci­taire de 40 ans à peine, il est en­core la­bel­li­sé « jeune col­lec­tion­neur » : « J’ai vu des ga­le­ristes es­sayer de vendre des oeuvres à des col­lec­tion­neurs au seul mo­tif qu’ils avaient par­ta­gé ou ai­mé une pho­to sur Ins­ta­gram. Quand j’ai com­men­cé à col­lec­tion­ner il y a dix ans, il fal­lait en­core se dé­pla­cer pour voir des ex­po­si­tions et ache­ter des oeuvres. Au­jourd’hui tout le monde a la même in­for­ma­tion grâce aux ré­seaux so­ciaux, mais plus per­sonne n’a de connais­sance ou d’ex­pé­rience en art. » Re­mettre les comp­teurs à zé­ro, c’est jus­te­ment ce qui plaît à Ka­mel Men­nour. Le ga­le­riste pa­ri­sien, ins­tal­lé dans le quar­tier de l’Odéon, ouvre au prin­temps un nou­vel es­pace rive droite. Pour an­non­cer cette ex­ten­sion, il n’a eu qu’à pos­ter sur Ins­ta­gram une pho­to de la plaque de l’ave­nue Ma­ti­gnon. Les bra­vos ont plu en émo­jis par cen­taines sous son post. C’est un com­mu­ni­quant né. Le compte de sa ga­le­rie est gé­ré comme un compte per­son­nel. Là en­core, les sta­tis­tiques ap­puient la stra­té­gie. Se­lon Art­sy tou­jours, 70 % des col­lec­tion­neurs pré­sents sur Ins­ta­gram pré­fèrent ef­fec­ti­ve­ment suivre une per­sonne qu’une ins­ti­tu­tion. Alors @ka­mel­men­nour s’ajuste : entre les oeuvres de ses ar­tistes se glissent des men­tions per­son­nelles ou des pho­tos du Parc des Princes, où il tient loge. « Le mé­lange des genres est in­hé­rent au monde de l’art. Dans mon mé­tier tout s’en­tre­mêle. Mes ar­tistes, mes col­lec­tion­neurs sont mes amis. » À l’étage de sa ga­le­rie, il m’ex­plique qu’il est un homme d’image, qu’Ins­ta­gram est son ou­til et qu’il veut en de­ve­nir un ac­teur. En l’écou­tant par­ler, je le re­vois en pho­to avec Ca­the­rine De­neuve, Fran­çois Pi­nault, Ted­dy Ri­ner, Gad El­ma­leh. Je me dis que je de­vrais lui de­man­der un sel­fie, ça fe­rait mon­ter ma cote. L’oc­ca­sion est man­quée mais je m’ac­croche en­core à la pro­messe que Jer­ry Saltz m’a faite au té­lé­phone : « En­voyez-moi votre ar­ticle quand il se­ra ter­mi­né. Je ne com­prends pas le fran­çais mais je le pos­te­rai sur Fa­ce­book, sur Twit­ter et Ins­ta­gram, comme ça vous aus­si, vous pour­rez al­ler vous dé­fon­cer, bai­ser et ri­go­ler à Mia­mi. OK babe ? » � Ar­tistes et ga­le­ristes jouent avec les codes des ré­seaux.

Le ga­le­riste (de­bout) avec Fran­çois Pi­nault, Ca­the­rine De­neuve

et le pré­sident de Ch­ris­tie’s France Fran­çois de Ric­q­lès.

Cette ar­tiste et ha­ckeuse amé­ri­caine dé­nonce par l’ab­surde

l’en­goue­ment pour les nou­velles tech­no­lo­gies.

Sel­fies et moues agui­cheuses, l’Ar­gen­tine dé­tourne

l’es­thé­tique Ins­ta­gram dans Ex­cel­lences and Per­fec­tions.

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