« LES SCÈNES DE KA­RAO­KÉ PER­METTENT DE MON­TRER L’IN­TÉ­RIO­RI­TÉ DES PER­SON­NAGES »

Des Pet Shop Boys à la va­rié­té taï­wa­naise, le ci­néaste chi­nois Jia Zhangke évoque son amour pour la chan­son.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ADRIEN GOM­BEAUD

Dès que j’ai dé­ci­dé qu’Au- de­là des mon­tagnes com­men­ce­rait en 1999, j’ai re­pen­sé à Go West des Pet Shop . Car cette chan­son ac­com­pa­gnait Boys la ba­na­li­sa­tion des dis­co­thèques dans les grandes villes chi­noises au cours des an­nées 1990. Le mou­ve­ment s’est en­suite éten­du aux villes de moindre im­por­tance. Alors tous les Chi­nois se sont mis à dan­ser : Go West pas­sait dans toutes les soi­rées. Ce­la dit, à mon avis, lorsque le film a été pré­sen­té à Cannes, les cri­tiques ont ac­cor­dé trop d’im­por­tance au conte­nu de cette chan­son. Elle évoque la cause ho­mo­sexuelle, le rap­port entre l’Eu­rope de l’Ouest et l’Eu­rope de l’Est, etc. Or, dans le contexte chi­nois, tout ce­la nous échap­pait. Go West fai­sait juste souf­fler un ex­tra­or­di­naire vent de li­ber­té. Pour moi ce titre marque tout sim­ple­ment une époque.

Pen­dant les an­nées d’ou­ver­ture, avant la mu­sique an­glo- saxonne, nous avons abor­dé la pop par l’in­ter­mé­diaire des chan­teurs de Taï­wan ou de Hong Kong, à tra­vers les sé­ries té­lé et les films. Les chan­sons can­to­naises gardent donc une place par­ti­cu­lière dans mon coeur. Long­temps, j’ai cru que je les ai­mais par nos­tal­gie. En réa­li­té, elles me touchent car elles parlent de sen­ti­ments qui ont dis­pa­ru des chan­sons ac­tuelles. Au- de­là des mon­tagnes ac­corde une grande im­por­tance à une bal­lade can­to­naise de

Sal­ly . Le titre si­gni­fie Yeh « Porte- toi bien » . Au­jourd’hui les pa­roles di­raient juste « Bye bye » , alors que « Porte- toi bien » tra­duit une at­ten­tion à l’autre qui n’existe plus de nos jours.

Ce­pen­dant, la mu­sique de mes films ne cor­res­pond pas tou­jours à mes goûts. J’ai ado­ré le rock chi­nois des an­nées 1990 :

, , ... Une Tang Dy­nas­ty Cui Jian Dou Wei mu­sique qui tou­chait les in­tel­lec­tuels des grandes villes mais pas l’uni­vers du pick­po­cket de Xiao Wu, artisan pick­po­cket par exemple. Dans 24 Ci­ty, on en­tend des cho­rales pa­trio­tiques et des hymnes ré­vo­lu­tion­naires. Je n’af­fec­tionne pas cette mu­sique, néan­moins elle fait par­tie du mode de vie de ces per­son­nages. Les choeurs illus­trent la pé­riode du col­lec­ti­visme lorsque l’at­ten­tion n’était pas por­tée sur l’in­di­vi­du mais sur le groupe. Dans la se­conde par­tie de 24 Ci­ty, la cho­rale laisse place à trois chan­sons : une mélodie taï­wa­naise de , un tube

Chyi Chin ja­po­nais de et une

Mo­moe Ya­ma­gu­chi chan­son de Sal­ly Yeh. J’illustre ain­si le pas­sage du col­lec­tif à l’in­di­vi­du en Chine. En tour­nant des films, j’ai aus­si dé­cou­vert des mu­siques comme les groupes de jazz de Shan­ghai dans I Wish I Knew. En outre, de­puis Plat­form, je m’aper­çois que je filme sou­vent des per­son­nages dan­sant tous seuls. Ce­la tra­duit peut- être la dif­fi­cul­té que nous avons, nous les Chi­nois, à ex­pri­mer nos sen­ti­ments. La danse ou le chant dans les ka­rao­kés per­mettent de mon­trer l’in­té­rio­ri­té des per­son­nages sans pas­ser par le dia­logue. D’ailleurs, de­puis le ly­cée, j’ai tou­jours ai­mé dan­ser. Et quand j’y pense, il m’ar­rive en­core sou­vent, à moi aus­si, de dan­ser tout seul ! » —

Les Pet Shop Boys

à l’époque

de leur re­prise

de la chan­son

des Vil­lage

People, Go West.

Jia Zhangke.

mo­moe Ya­ma­gu­chi.

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