LES PA­RI­SIENS SONT-ILS TOUS TA­TOUÉS?

Pa­ris est plein de Pa­ri­siens ! Chaque mois, Pierre Léon­forte ex­plore la Ville Lu­mière et dé­voile un nou­veau spé­ci­men de cet éco­sys­tème qui fait rê­ver le monde.

Vanity Fair (France) - - Vanity Case Chronique -

Au len­de­main des at­ten­tats du 13 no­vembre, moult Pa­ri­siens se se­raient rués dans les sa­lons de ta­touage pour se faire en­crer la tour Eif­fel sur un avant-bras, un Fluc­tuat nec mer­gi­tur sur l’autre ou le des­sin de Jean Jul­lien sur l’épaule comme au­tant de mes­sages so­li­daires. Le des­sin comme arme ? Char­lie n’a rien in­ven­té. Mais faut-il qu’on tue des in­no­cents aux ter­rasses des ca­fés et dans les salles de spec­tacle pour ce faire ? Le Pa­ri­sien qui a tou­jours fait rem­part de son corps contre les in­va­sions, at­taques et oc­cu­pa­tions, va-t-il se muer en mo­nu­ment aux morts ? Ré­sul­tat : presque tous les ur­bains pa­ri­siens entre 19 et 59 ans et tous sexes confon­dus sont dé­sor­mais ta­toués et font bas­cu­ler les sta­tis­tiques der­mo­gra­phiques dans une nou­velle di­men­sion illus­trée. Un Fran­çais sur dix se­rait ta­toué, le plus sou­vent sur les bras, moins fré­quem­ment sur le sexe, en­core plus ra­re­ment sur le cuir che­ve­lu, comme la por­no star gay Fran­çois Sa­gat. Chez les 25-35 ans, on passe à un Fran­çais sur cinq. À Pa­ris et en ré­gion pa­ri­sienne, on es­time, au jet d’encre près, à plus de cent of­fi­cines le parc de ta­toueurs, sans comp­ter ceux qui oeuvrent à do­mi­cile. Il se mur­mure pour­tant, non sans honte, que les Pa­ri­siens sont, de loin, moins ta­toués que les ré­gio­naux. N’y a-t-il donc plus d’ou­vriers à Pa­ris ? Se­lon l’In­see, les membres de la classe ou­vrière se­raient plus ta­toués que les cadres du Me­def. Voire ! Et com­ment ex­pli­quer ce chiffre ba­gue­nau­dant sur tous les sites web se­lon le­quel 20 % des sym­pa­thi­sants du FN se­raient ta­toués ? Le pull Ma­rine au creux des reins ou Jeanne d’Arc plein pot sur les pec­tos ? Ajou­ter à ce­la la qua­si-in­té­gra­li­té de la po­pu­la­tion gay pa­ri­sienne, une pa­ri­té hommes-femmes et voir un autre pay­sage pic­tu­ral se des­si­ner dans les moeurs contem­po­raines. De l’an­xié­té bi­blique au bo­dy art, tout le siècle ci­né­ma­to­gra­phique, mu­si­cal, mo­tard, lit­té­raire et spor­tif au­ra joué aux mo­dernes pri­mi­tifs en s’adon­nant aux jeux d’ai­guilles. L’an­goisse prin­ci­pale de l’homme, et donc du Pa­ri­sien, est sa propre dis­pa­ri­tion dou­blée de son ob­ses­sion à lais­ser des traces, y com­pris dé­sor­mais sur son corps. L’heure étant au chaos et les plaques com­mé­mo fai­sant dé­faut rayon or­tho­graphe, il y a be­soin urgent de re­pères et le ta­touage en est un. Des­sin éter­nel, ins­crip­tion à ja­mais, fé­tiche dé­fi­ni­tif, in­vec­tive trans­gres­sive ou com­ment ex­pri­mer sa propre ca­bale so­ciale par voie de mo­dif’cor­po’. Mon co­pain Ro­bo­toy75, Pa­ri­sien de­puis trois gé­né­ra­tions et grand col­lec­tion­neur de ro­bots, en a le corps en­tiè­re­ment ta­toué. Un autre, no­taire dans le IXe ar­ron­dis­se­ment, pé­tri d’éso­té­risme et de ma­çon­nisme, cou­vert de mo­tifs idoines, a édic­té les cinq rai­sons du ta­touage : 1. pas­ser à une nou­velle étape de sa vie (pour­quoi pas ?) ; 2. se ras­sem­bler (avant on était un puzzle) ; 3. ex­pri­mer ses va­leurs (là, on ne voit pas) ; 4. illus­trer le mythe per­son­nel (oui ! oui !) et, 5. s’as­su­rer une ex­po­si­tion mé­dia­tique (on ap­pelle ce­la le mpo­ko­risme). J’ajou­te­rais la di­men­sion éro­ti­co- fé­ti­chiste, fé­roce non- dit dans le pas­sage à l’acte et oui- da ad­dic­tif au- de­là de cinq ta­touages d’im­por­tance. Si­non, des Pa­ri­siens ont in­ven­té une ma­chine à ta­touer en bi­douillant sec une im­pri­mante 3D. Au fi­nish, des des­sins géo­mé­triques in­dignes de ceux d’un Té­lé­cran. De quoi faire ri­ca­ner les ta­toueurs, dont chaque des­sin est une oeuvre sin­gu­lière sur un corps unique. Le­quel n’est pas en­core une mar­chan­dise. Voir et re­voir ici Le Ta­toué avec Jean Ga­bin et Louis de Fu­nès, mais les vé­té­rans de la guerre de 14 avec un Mo­di­glia­ni ta­toué dans le dos, ça court plus trop les rues et les ga­le­ries. De­ve­nu presque né­ces­saire à Pa­ris, des fois qu’on se perde dans le Haut Ma­rais ou à Pan­tin, le ta­touage est éga­le­ment obli­ga­toire, se­lon les tat­too­ria­lists, dès lors qu’on veut exer­cer les métiers en­viables de chef, mixo­logue, ba­ris­ta ou tout ce qui se pra­tique en pu­blic avec les manches re­trous­sées. Quant aux styles, Pa­ris res­te­ra tou­jours Pa­ris avec ses ten­dances de sai­son. Le tri­bal ? En mode fi­nal. Les sym­boles rock ? Du toc. Les po­ly­chro­mies ja­po­naises ? Niaises. La tête à John­ny ? Ni ni. Place au mo­no­chrome, au gra­phisme to­tal bo­dy, aux géo­mé­tries abs­traites, aux mo­tifs construc­ti­vistes, à la tour Eif­fel, sur les côtes, le tri­ceps, le pel­vis... Ces Pa­ri­siens, tous des peaux d’âme ! �

ÉPAULE TAT­TOO

Là, sur sa peau gra­vé,

à l’encre bleue des­si­né,

un tat­too bleu­té.

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