Dont per­sonne ne se sou­cie. »

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I l ne vou­drait pas pa­raître « pré­somp­tueux », pré­vient-il d’em­blée, mais il se consi­dère comme l’hé­ri­tier des fa­meux « ba­rons vo­leurs », ces ca­pi­taines d’in­dus­trie amé­ri­cains de la fin du XIXe aus­si ad­mi­rés pour leur réus­site que cri­ti­qués pour leurs mé­thodes sau­vages. C’est ain­si que se pré­sente Martin Sh­kre­li, jeune pa­tron de la­bo­ra­toire de­ve­nu sou­dain cé­lèbre à l’au­tomne 2012 en aug­men­tant de plus de 5 000 % le prix d’un mé­di­ca­ment d’uti­li­té pu­blique dont il ve­nait d’ac­qué­rir les droits pour le ter­ri­toire amé­ri­cain – le prix du ca­chet a ex­plo­sé, de 13,50 dol­lars (12 eu­ros) à 750 (670 eu­ros)... Sa dé­ci­sion a pro­vo­qué un tsu­na­mi de co­lère et d’in­di­gna­tion par­tout dans le monde. La BBC s’est même de­man­dée si Sh­kre­li n’était pas de­ve­nu « l’homme le plus dé­tes­té des États-Unis ». Sur le site web com­mu­nau­taire Red­dit, un ano­nyme a ré­su­mé le sen­ti­ment gé­né­ral en l’apos­tro­phant sans prendre de gants : « Tu pour­rais pas juste cre­ver, connard ? »

Si cet an­cien fi­nan­cier a créé le scan­dale, c’est parce qu’il s’at­ta­quait au Da­ra­prim, qui fi­gure sur la liste des « mé­di­ca­ments es­sen­tiels » éta­blis par l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té. Ce trai­te­ment per­met de lut­ter contre la toxo­plas­mose, une in­fec­tion pa­ra­si­taire par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse pour les femmes en­ceintes, les po­pu­la­tions im­mu­no­dé­pri­mées comme les ma­lades du si­da et les per­sonnes âgées (chez les nou­veau-nés conta­mi­nés, la toxo­plas­mose peut en­traî­ner des convul­sions, des mal­for­ma­tions congé­ni­tales et, par­fois, la mort). Pen­dant des dé­cen­nies, le Da­ra­prim n’a pas eu de concur­rent pour la simple rai­son qu’il n’y avait pas tant d’ar­gent à se faire en le ven­dant. Ré­sul­tat : sur le mar­ché amé­ri­cain, compte te­nu de la dif­fi­cul­té d’ob­te­nir des au­to­ri­sa­tions au­près de la Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion (FDA, l’au­to­ri­té de contrô­ler des mé­di­ca­ments), au­cun la­bo­ra­toire n’est en me­sure de pro­po­ser un gé­né­rique du Da­ra­prim. « L’aug­men­ta­tion exor­bi­tante des prix au­ra des consé­quences di­rectes pour les pa­tients », a écrit le sé­na­teur dé­mo­crate et can­di­dat à l’in­ves­ti­ture pour la pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016, Ber­nie San­ders au jeune pa­tron de la­bo­ra­toire. Sa ri­vale Hilla­ry Clin­ton a twee­té son in­di­gna­tion (« Ce type d’aug­men­ta­tion est scan­da­leux ») puis elle a pro­mis de ré­soudre le pro­blème si elle était élue pré­si­dente. Même Do­nald Trump a trai­té Sh­kre­li d’« en­fant gâ­té ».

« La ten­ta­tive de me dis­cré­di­ter pu­bli­que­ment est in­té­res­sante, es­time au­jourd’hui Martin Sh­kre­li. Mais tout ce que j’ai fait reste lé­gal. John D. Ro­cke­fel­ler [l’un des pre­miers ma­gnats du pé­trole au XIXe siècle] ne s’ex­cu­sait pas tant qu’il res­pec­tait loi. » De­vant moi, il re­grette même de ne pas avoir aug­men­té da­van­tage les prix. Les po­li­tiques ? « Ils obéissent aux lo­giques du pas­sé. C’est du spec­tacle. Mes pa­rents étaient des im­mi­grés qui tra­vaillaient comme concierges. Trump est un hé­ri­tier ; je l’em­merde ! » Martin Sh­kre­li se sent à l’aise dans son rôle de mé­chant. Sur les ré­seaux so­ciaux, il se pré­sente comme un jeune fi­nan­cier de­ve­nu riche en tra­vaillant pour des fonds spé­cu­la­tifs. Quand il ne fait pas des sel­fies à bord d’un hé­li­co­ptère qui sur­vole Man­hat­tan ou de­vant une pis­cine, il dif­fuse des pho­tos de grands crus à plus de 1 000 dol­lars la bou­teille, comme ce châ­teau-lafite-roth­schild 1982. Il cite The Way I Am, le mor­ceau du rap­peur Emi­nem aux pa­roles ex­pli­cites : « I’m not Mr. Friend­ly, I can be a prick / I don’t mean to be mean but all I can be is just me. » (« Je ne suis pas M. Sym­pa, je peux même être un vrai connard / C’est pas que je veux être mé­chant, mais je ne peux pas être quel­qu’un d’autre. »)

Vu de loin, il épouse tel­le­ment l’image du sale type qu’il est presque im­pos­sible de ne pas le trou­ver sym­pa­thique quand on s’ap­proche d’un peu plus près. Dans la vraie vie, il os­cille entre la van­tar­dise et une po­li­tesse d’un autre temps, avec des ful­gu­rances d’in­tel­li­gence et même des éclairs de dou­ceur. Il est mince et pâle, cultive des al­lures de vam­pire avec sa che­ve­lure d’un noir de jais qu’il re­jette sur le cô­té. Bi­zar­re­ment, il est as­sez ner­veux et hâ­bleur, sur­tout lors­qu’il dé­taille les mé­di­ca­ments de son en­tre­prise : « La plu­part des pa­trons de la­bos phar­ma­ceu­tiques ne savent même pas où se si­tue la rate », s’amuse-t-il. Il tient à rap­pe­ler que ce qu’il a fait reste in­si­gni­fiant à l’échelle du pays : « Le Da­ra­prim ne re­pré­sente que 0,01 % des dé­penses de san­té aux États-Unis. » Il me tend un do­cu­ment sur l’évo­lu­tion du prix d’en­trée au parc Dis­ney World, qui est pas­sé de 3,50 dol­lars en 1971 à 105 au­jourd’hui. « Ça, c’est scan­da­leux », s’es­claffe-t-il.

Il se pro­clame ca­pi­ta­liste puis se ra­vise aus­si­tôt pour se dire al­truiste. Il pré­tend même que son ob­jec­tif est de dé­ve­lop­per des trai­te­ments contre les ma­la­dies or­phe­lines. Il a ré­cem­ment an­non­cé des baisses de prix du Da­ra­prim pour les hô­pi­taux et il me ré­pète que chaque pi­lule ne coû­te­ra que 1 dollar pour les per­sonnes dé­pour­vues d’as­su­rance san­té. Pour tous les autres, ex­plique- t-il, c’est la mu­tuelle qui rem­bour­se­ra – mu­tuelles fi­nan­cées se­lon lui par les pro­fits des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines. « Je suis comme Ro­bin des Bois, pour­suit-il. Je prends l’ar­gent de Wal­mart [le nu­mé­ro un

« Je prends l’ar­gent de Wal­mart pour fi­nan­cer la re­cherche

sur des ma­la­dies

Martin Sh­kre­li

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